Dieudonat: Roman
Chapitre XXIX
IL FRÉQUENTE LES DEUX DOULEURS
Dieudonat, sous le nom d’Onuphre et sur le brancard du gibet, fit son entrée à l’hospice.
On n’y recueillait guère les pauvres gens que pour les tourmenter et aggraver leur cas. Les galeux et les femmes enceintes, les varioleux et les blessés, les typhiques, les pulmoniques, les agonisants qui crient trop, et les morts qui ne bougent plus assez, cohabitaient dans les mêmes salles, et voire dans les mêmes lits: à vrai dire, ces lits de cinquante-deux pouces n’étaient destinés à recevoir que deux créatures; mais, quand le nombre des malades augmentait sans discrétion, que faire? On les tassait par cinq ou six, bout-ci, bout-là, les pieds de l’un aux épaules de l’autre, tout nus sous le même drap, et les draps de lit s’appelaient alors des linceuls. Immobiles par faute de place, et par leur faute aussi puisqu’ils auraient bien pu n’être pas si nombreux, ils échangeaient leur vermine et leurs maux, dans cette étuve de chaleur commune, et avec plus ou moins de patience ils attendaient leur mort ou celle des voisins.
Le prince fut attribué au lit septante-et-septième, qui ne contenait plus que deux malades, le troisième ayant trépassé au matin. Les deux survivants, qui déjà se réjouissaient d’être à l’aise, mais qui se réjouissaient trop vite, accueillirent mal le nouveau venu. Tout de suite, il eut la sensation d’être un intrus. La tête au pied du lit, avec les talons d’un homme sous l’aisselle droite, les orteils d’un autre sous l’aisselle gauche, il se rapetissait pour ne pas les gêner, et il voyait, là-bas, au bout de ses propres jambes, leurs visages réprobateurs: l’un, squelettique et jaune, avec une peau de vélin et des yeux trop brillants, l’assassinait de ses prunelles pointues; l’autre, hirsute et massif, le menaçait de sa barbe violente. Il essaya de leur sourire, en manière d’excuse, mais sans aucun succès; ils s’appliquèrent même à lui faire comprendre en détail les raisons de l’antipathie qu’ils éprouvaient pour lui, et ils échangeaient leurs griefs par-dessus la pointe de ses pieds. Il écouta sans protester, souffrant de sa blessure et plus encore de la gêne qu’il causait aux premiers occupants. La douceur de sa patience finit par les calmer à leur tour: ils l’interrogèrent sur son cas et lui contèrent le leur.
Le squelette aux yeux d’émerillon était un poète lyrique qui vivait de son art, et qui s’était délabré l’estomac à force de ne pas manger; il se mourait rageusement d’une gastralgie incurable; quant au colosse, couvreur de son état et père de cinq filles, il tombait du haut-mal, et quelquefois du haut des toits; sa dernière chute lui coûtait trois côtes, sans plus. Dieudonat écoutait. Le poète dyspeptique ne décolérait pas, et ses sarcasmes vilipendaient l’humanité; le couvreur épileptique expliquait que les côtes se raccommodent, grâce à Dieu qui le décida ainsi dès le Paradis Terrestre, lorsqu’il en cassa une dans la poitrine du premier homme; mais le pire est de ne plus pouvoir remonter sur les toits pour nourrir la marmaille. Cette paire de miséreux avait de quoi toucher le charitable vagabond, qui les plaignait de tout son cœur, bien que, depuis un moment, il les entendît assez mal: des tableaux plus atroces le sollicitaient par ailleurs.
En pénétrant dans cette salle hospitalière, il n’avait éprouvé tout d’abord que la répulsion d’un bœuf entrant à l’abattoir; une puanteur qu’on avalait à pleine bouche, dès le seuil, et la mort immanente, l’avaient empli d’horreur; ensuite, l’hostilité de ses voisins s’était chargée de le distraire; mais à présent, il voyait mieux, et même il voyait trop.
A cinq pas de lui, juste en face, un typhique venait de rejeter son linceul, et tout nu, avec une face de démon, il se démenait, à genoux, sur la poitrine nue d’un phtisique qu’il étouffait; deux autres compagnons du forcené, pour qu’il se tînt tranquille, l’assommaient à coups de poings; un cinquième avait roulé à bas de la paillasse et râlait doucement sur les dalles froides, avec un roucoulement de pigeon. Au milieu de la salle, des chirurgiens sciaient l’humérus d’un soldat, et les hurlements du blessé accompagnaient le crissement de la scie dans l’os; le soldat qu’on devait opérer ensuite, fou de terreur, s’évadait et son grand corps velu courait dans la travée, poursuivi par les gardes; acculé dans un coin, il empoignait, de sa main valide, un escabeau pour se défendre. Des infirmiers passèrent, emportant par la tête et les chevilles un cholérique qui se vidait. Les mouches, par milliers, tourbillonnaient sur les excréments, les pus et les malades.
Le poète regardait la terreur se préciser sur la face du nouveau venu, et il éclata de rire.
—Eh, eh, eh! Tu m’amuses, camarade, et tu t’en donnes, hein? C’est la première impression. Nous avons tous passé par là; on s’habitue. Je parie que tu n’imaginais pas ces façons de diminuer la souffrance? Moi non plus, car tout ce qu’ils font là, tu sais, ils le font pour le bien, et je recommande ce point à la sollicitude de ton admiration.
—Oui, monsieur.
—As-tu lu Dante, mon ami, et l’Enfer? Non? Oui? Dante croyait inventer de belles horreurs, mais observe et compare: compare les trouvailles du génie humain à celles de la bêtise humaine, et dis-moi, je te prie, si la seconde n’est pas, et de beaucoup, la plus ingénieuse.
Dieudonat répondit piteusement:
—Je voudrais m’en aller…
—Moi pas! J’enregistre. Le monde m’a fait mourir, car je meurs, et tout ce qu’il entreprend pour se faire vivre, je le constate: c’est ma vengeance.
A ce moment, le soldat qu’on opérait cessa de crier; on le vit ouvrir et fermer la bouche tour à tour, dans l’impuissant effort de ravaler sa vie.
—Il agonise? fit Dieudonat.
—Je le crains, car le voilà qui bâille comme un poisson: vois comme il imite bien le goujon au sortir de l’eau! Il a trouvé cette manière discrète de nous faire entendre sans paroles qu’il n’est déjà plus homme et qu’il dégringole l’échelle des êtres. Car les savants t’affirmeront qu’il l’a montée, par une série de lents progrès, et c’est bien juste qu’en partant il la redescende: poisson pour la minute, il sera de l’herbe demain: tout passe, et, tiens! le voilà qui passe!
Le prince se signa et dit:
—Dieu ait son âme…
—Son âme immortelle, sans doute?
—Assurément. Vous riez?
—De ta simplicité. T’es-tu jamais demandé, mon garçon, pourquoi d’innombrables niais, qui ne furent bons à rien durant leur vie, seraient indéfiniment conservés après leur mort? Entrevois-tu la destination de ce muséum éternel? Saurais-tu dire à quel besoin répondraient ces collections d’âmes, et ce que Dieu pourrait en faire?
—Justice! monsieur. La notion que j’ai de mon âme immortelle…
—Est un frein nominal, fort utile, ma foi, contre tes passions, tes vices, tes instincts, et pourvu que tu aies cette notion, elle a fait son office de frein, ce qui suffit: affirmer l’immortalité de l’âme, voilà qui est indispensable; mais la réaliser, à quoi bon, mon ami?
—Vous parlez comme le Diable! Si les pauvres gens vous entendaient…
—Ils m’entendront, un jour ou l’autre, et ce sera tant pis pour eux, car ils perdront un espoir, le plus consolant de tous; et ce sera tant pis pour le monde, car ils perdront un frein, le seul qui soit vraiment solide.
Les chirurgiens venaient de traîner à terre le cadavre de l’opéré, et leurs aides, qui avaient réussi à s’emparer du suivant, l’allongeaient à son tour sur la table sanglante.
—Tu vois: leur charité va venir encore au secours de celui-ci, et ils font bien, puisqu’ils en ont le temps avant leur dîner. Dans quelques instants, ils auront délivré une âme de plus, et elle s’envolera vers les régions éthérées pour y rejoindre les défunts qui lui furent chers, et pour y recevoir la récompense de ses mérites. Ah! le gaillard n’est pas à plaindre, et il s’en rend compte, tu vois?
Le patient hurlait, maintenu par des poignes, et fixait des yeux fous sur les aciers multiples qui s’apprêtaient à le pénétrer sans colère. Sur tous les lits, des spectateurs hagards haussaient leurs faces d’épouvante.
—Je veux m’en aller, fit Dieudonat.
—Égoïste! Ne remarques-tu pas que le camarade en a bien plus envie que toi? Il reste pourtant; fais comme lui et instruis-toi.
—Je n’aime pas voir la douleur.
—Nigaud! C’est pourtant la meilleure façon de moins sentir la tienne.
—Il est bien vrai que je ne me sens presque plus souffrir, dès qu’on crie alentour.
—A la différence des autres hommes qui n’entendent plus crier, dès qu’ils souffrent.
—Ah?
—Comprends donc que les deux alternatives de la vie sont de souffrir et voir souffrir: sitôt qu’un pauvre diable est libéré de son mal, assez pour regarder autour de lui, qu’est-ce qu’il voit, sinon de la misère physique, morale? Et quand cessera-t-il d’en voir, sinon quand il sera rappelé à lui-même par l’impérieuse urgence de recommencer à geindre pour son compte? Vos gaietés ne sont que répits ou détentes, minutes entre parenthèses, minutes d’aveugles, que votre santé nécessite et que votre inconscience permet.
—Eh!
—Heureux les inconscients, parce que la sérénité n’est permise qu’à eux: mais ceux-là ne sont hommes que par la figure.
—Hi!
—Ne ris pas! Avoir conscience, c’est la rare vertu et l’exécrable don.
—Oh!
—La triple vue qui nous dénonce le pire, nous laisse voir le bien, et nous montre un moyen de tendre vers le mieux! Aimer, comprendre et vouloir, c’est-à-dire aimer en connaissance de cause, comprendre pourquoi l’on aime, et vouloir ce qu’on aime: triple union de l’esprit, du cœur, et de l’acte! Or, quand l’esprit a rêvé le bien et constaté le mal, le cœur souffre de les voir aux prises, et l’acte reste impuissant à empêcher le mal ou restaurer le bien.
—Uh…
—Ne pleure pas! J’ai pleuré, moi aussi, jadis; je crois même avoir été bon; mais j’y ai renoncé, et, de toutes mes forces, je m’applique à ne l’être plus. C’est triste à dire, fiston, mais indéniable: il faut choisir, il faut opter. Sois une bête, si tu veux, bêtement émotive et candidement tendre: alors tu pourras aimer, sans en souffrir, et même avec quelque agrément. Ou bien, au contraire, sois une intelligence, si tu peux, mais sèche, impitoyable, ouverte aux idées et murée aux émois, un solitaire, un égoïsme pensant: alors tu pourras jouir de tes exercices spirituels. Mais, pour Dieu, et par charité pour toi-même, ne sois pas en même temps une intelligence et un cœur, car c’est l’abomination!
—Hein?
—L’abomination de la désolation pour l’homme complet, de tête et de cœur à la fois, image de Dieu, comme vous dites! Or, cela, prends-y garde, va nous mener tout droit à conclure que le plus malheureux, absolument et mathématiquement, c’est Dieu lui-même, tel que vous le concevez, intelligence totale et suprême bonté. Ah! le pauvre diable que Dieu! Je le plains.
—Et moi, je vous plains; vous parlez comme un impie.
—Voyez le clampin, qui m’ose accorder sa commisération! Eh bien, tu as raison, mon fils, quoique tu m’offenses, et j’ai grand tort d’être offensé, car la pitié des simples est la plus touchante de toutes.
—Je sais bien que je suis bête…
—Tu ne l’es pas, si tu le sais.
—Et je ne saisis pas toujours ce que vous dites…
—Ne te fatigue pas: quand je te parle, c’est pour moi que je parle.
—Mais s’il y a dans vos propos un tas d’affaires qui m’échappent, il y en a une au moins que je suis bien sûr d’avoir comprise.
—Bah?
—Une que vous n’avez pas dite…
—Et que tu vas m’apprendre?
—Je pense que vous n’êtes pas heureux.
—Non, certes! Mais je n’aspire plus à le devenir: c’est un progrès.
—Vous êtes seul au monde, peut-être?
—J’ai mon orgueil pour me tenir compagnie.
—Euh…
—D’ailleurs, je reste littéralement dénué de gloire. Je ne m’en plains pas: j’y ai droit. Tout homme qui fait une œuvre a droit d’abord à l’injustice; la justice ne vient que plus tard.
—Ouais?
—L’octosyllabe de mon nom, l’as-tu seulement entendu? Il est fort beau, mais ignoré: Calame-le-Calamiteux.
—Mais, je le connais votre nom!
—Pas possible?
—Attendez… Oui… Je me souviens. Même un jour, j’ai bu à votre santé, bu du vin, avec des gens qui louaient votre génie.
—Des malins!
—Des brigands, deux brigands, Ruprecht-le-Camard et Gontran-le-Coquin, l’un féroce, l’autre gentil…
—Le plus à craindre! Évite-les tous deux et surtout le second. Quant à moi, si j’ai un conseil à te donner, ne garde de moi que mon nom: le reste te ferait du mal.
—Et le couvreur barbu, comment vous l’appelez?
—D’un vocable terrible et généreux: Polygène. Et toi?
—C’est Onuphre, qu’on me dit.
—Eh bien, nous nous connaissons. Bonsoir. Laisse-moi dormir.