Dieudonat: Roman
Chapitre XIII
DIEUDONAT EXÉCUTE DEUX CHEFS-D’ŒUVRE, L’UN AVEC TALENT, L’AUTRE AVEC GÉNIE, CE QUI LE DÉGOUTE DES BEAUX-ARTS
Tout de suite il prit goût à ce qu’il allait faire, et tellement que le projet initial acquit de jour en jour, et même d’heure en heure, parfois de minute en minute, une ampleur imprévue. Il finissait à peine de déshabiller le marbre que déjà tout était changé. La devise qui avait dû s’inscrire sur la pierre simplement dépolie réclama d’abord le modeste encadrement d’un filet; peu après, une banderole aux belles courbes sembla bien préférable; pour accrocher la banderole, deux clous étaient reconnus nécessaires, lorsque deux anges offrirent leur concours pour remplacer les clous, en relevant les bouts du phylactère. Presque aussitôt leurs ailes sans importance gagnèrent des proportions plus notables, demandant à se déployer en hauteur pour faire comprendre qu’elles arrivaient de loin et de haut, c’est-à-dire du ciel; mais un intervalle nu s’étalait entre les deux émissaires divins; la logique y souhaita l’addition d’autres anges en cours de route, plus petits à cause de la distance, plus près de Dieu; et l’image de Dieu devint alors indispensable. Au sommet de la composition, si le Christ présentait la croix sur laquelle il est mort par pitié pour les hommes? Ce serait bien! Ce serait mieux encore, si la théorie des misères humaines se déroulait au premier plan, pour servir d’assise à l’ensemble: on verrait là tous ceux qui souffrent, et chacun sait qu’ils sont en nombre; les modèles ne manqueraient pas…
L’auteur s’enthousiasmait de son idée; elle le réveillait, la nuit; dès le petit matin, il venait se planter, debout, devant son bloc, et il en fouillait l’épaisseur avec les yeux pénétrants de l’esprit, pour y caresser par avance les silhouettes que son rêve dégageait de leur gangue et qui se modelaient pour lui seul.
—Ce sera beau!
Il le disait avec emportement, mais sans vanité; d’ailleurs, en véritable artiste, il n’admirait son œuvre que dans l’avenir, sans jamais faire cas du présent ni des résultats obtenus, dans lesquels il ne voyait qu’un acheminement provisoire, une promesse.
—Quel amusant métier j’ai trouvé là! Il n’y a pas à dire contre: les arts plastiques sont l’occupation intégrale de l’homme, la besogne humaine par excellence, puisqu’elle réclame le concours de notre double nature, esprit et corps, le travail mental et le travail manuel. Quelle combinaison magnifique! J’ai eu tort de n’y pas songer plus tôt, et je crois bien que, cette fois, j’ai découvert enfin le meilleur emploi de mon temps.
Son ciseau d’acier, sous les coups du maillet, entrait dans le marbre, et faisait jaillir du feu, naître des formes.
—Oui, oui, ce sera beau! Ça ne l’est pas encore, mais ça le deviendra. Toujours est-il que je me procure d’incontestables satisfactions: je crée! Reste à savoir si d’autres en tireront le moindre bénéfice. Certes, je ne prétends pas que l’art soit inutile: loin de moi ce blasphème! La contemplation du beau rehausse les âmes; encore faudrait-il que les âmes fussent admises à contempler cette beauté-là, quand je l’aurai mise au point… Qui sait? Peut-être qu’un jour, plus tard, en passant par ici, une âme semblable à la mienne prendra du plaisir à s’arrêter devant mon ouvrage, comme j’en prends à le parfaire.
Or, le plaisir diminuait à mesure que l’œuvre se rapprochait de son état définitif.
—Ce sera moins beau que je n’imaginais.
Pourtant, les ailes des anges étaient bien imitées; leurs robes aussi s’envolaient bien dans le vent de leur course à travers l’espace: du haut de son nuage, le Seigneur Jésus regardait en bas avec une figure vraiment apitoyée; dans la frise des miséreux, les hommes nus et les enfants, mordus par des bêtes ou piqués par des diables, se mêlaient à des rois couronnés, à des femmes drapées, à des évêques mitrés, et tous avaient l’air de fuir, les uns relevant la face vers le ciel, et les autres s’affaissant à terre…
—C’est un peu beau, mais pas beaucoup.
Il travailla pendant une année entière.
—Voilà qui est singulier: j’ai fait tout juste, ou je crois avoir fait tout juste ce que je voulais faire; cela promettait d’être superbe, au temps où cette masse n’avait ni trous ni bosses; pour l’empêcher d’être ressemblante à mon idée, elle n’avait donc qu’un peu de pierre en trop; maintenant que j’ai retiré cette même quantité de pierre, je ne revois plus du tout mon rêve.
Il fignola les visages et leurs expressions, les mains et les pieds, les plumes et les étoffes. Il soigna particulièrement la face du Sauveur. C’était fini.
—Eh bien, voilà! Ce n’est pas beau du tout. Franchement, ça ressemble à ce que je prévoyais comme le braiement d’un âne aux musiques du Paradis.
Cette déception l’attrista, un peu à cause du mal qu’il s’était donné vainement, et beaucoup en raison du tort qu’il avait fait au paysage.
—J’ai gâté l’œuvre de Dieu en y ajoutant ma collaboration; cette paroi était plus majestueuse, sans conteste, quand la pierre fruste s’habillait de mousses, entre les lierres et les ronces.
A force de l’avoir sans cesse sous les yeux, il en vint à prendre en horreur son tympan qu’il trouvait grotesque, sur la grotte, et qui s’imposait là comme un blâme de pierre, perpétuel reproche à sa présomption. Lorsqu’il rentrait au gîte, après quelque promenade dans le bois, il lui fallait revoir cette laideur plus agressive encore que de coutume, qui l’attendait et qui dominait tout; il souhaita sur elle l’invasion des végétaux et des nids, et se promit bien que jamais plus il n’attenterait à la virginité d’un caillou.
Or, il allait précisément réaliser son chef-d’œuvre sculptural, le jour même où il formait le vœu de ne plus s’y essayer: d’ailleurs, il l’exécuta très vite et de la façon la plus inopinée.
Depuis qu’il avait disparu du monde, le principal souci des gens, dans le Duché de son père, était de retrouver sa trace, et tous le réclamaient, ceux-là pour lui donner la couronne, ceux-ci pour lui donner la mort. La haine étant, en général, plus active que l’amitié, ses ennemis devaient le découvrir bien avant ses amis. Les policiers de Ludovic rapportèrent à leur maître des nouvelles qui concordaient étrangement: certain moine fugitif avait été vu naguère, près de certain village, et s’était fait passer pour le prince héritier; dans telle région voisine, tel moine avait été reçu par un nommé Ruprecht, et depuis lors, certain bûcheron prétendait avoir aperçu certain anachorète errant sur telle montagne…
L’usurpateur ne voulut laisser à personne le soin de vérifier une identité qui lui importait si fort; il se mit en route, bien décidé, s’il rencontrait son frère, à le poignarder de sa main, pour être sûr que, cette fois enfin, la besogne serait convenablement faite.
Il vint donc, tout seul et bien armé, se fit indiquer la montagne, trouva la clairière, et vit l’homme: il reconnut son rival en ce sauvage assis sur un tronc d’arbre et devisant avec une tourterelle posée sur son index.
Il se précipita en hurlant selon la coutume:
—Tue! tue!
L’anachorète crut naïvement à l’attaque d’un chasseur.
—Ne tue pas cet oiseau! Arrête!
Son ordre immobilisa l’assaillant, le bras haut, la jambe raidie, la face contractée de colère, et Dieudonat à son tour reconnut le Bâtard.
Alors, au souvenir d’Onésime et des autres cadavres, l’indignation remua son âme douce, et il ne put se tenir de crier:
—Mauvais garçon, qui tues sans cesse! Ta haine fait trop de victimes! Fratricide! Te voilà figé dans ton geste de meurtre! Je veux que, pour ton châtiment, tu restes en cette attitude et que tu te changes en statue, comme la femme de Loth, afin de servir de leçon aux méchants!
A peine eut-il jeté ces paroles que sire Ludovic fut transmué en carbonate de chaux et devint sa propre effigie.
Le statuaire n’avait parlé de la sorte que par habitude de la sculpture, et simplement parce que chacun de nous ramène toutes choses à celle dont il s’occupe; pas une seconde, il n’avait songé à faire usage de son pouvoir magique, et la brusque métamorphose le stupéfia péniblement. Il s’élança vers son parent calcaire, avec un cri d’épouvante et de tendresse, en attestant le ciel qu’il n’avait pas voulu la mort du pécheur, qu’il avait parlé dans la colère, qu’il se repentait… Rien ne servit: les mots qu’on jette dans la colère, même quand on ne les pense pas, font autant de mal que les autres, sinon davantage. Il l’apprit à ses dépens, et aux dépens de son prochain, comme s’acquiert toute expérience.
Il essaya aussi, pour rendre la vie au défunt, de formuler un souhait contraire au premier, et bien sincère, cette fois. Il travailla en pure perte: ses vœux se réalisaient irrévocablement, car le Diable l’avait promis. Il eut beau s’arracher les cheveux, tourner autour du marbre neuf, le palper et le caresser, l’appeler par son nom, embrasser ses bottes sculptées, lui demander pardon et le supplier de revivre: la statue, avec son bras menaçant et son jarret tendu, avec son visage contracté, était pleine de mouvement, comme disent les critiques d’art, mais elle ne bougeait pas.
Tout en se lamentant du fond du cœur, Dieudonat ne pouvait se retenir de couler vers la magistrale sculpture un regard de professionnel, et d’admirer: les chagrins d’artiste ont toujours un œil entr’ouvert.
—Oh! que cela est beau! Quelle souplesse dans ces étoffes! Quelle vérité dans les plis! Et ces mains! Est-ce fait! Les os durs, la chair élastique, une peau qu’on devine tannée de hâle! Et cette face de fureur bestiale avec cette bouche qui braille du silence! Quelle allure endiablée!… Pauvre diable, tout de même… Oui, pauvre diable, car il est dans l’Enfer, mort en péché mortel, et par mon fait!
Il recommençait à plaindre le mauvais gars, mais sitôt qu’il changeait de place, et qu’il apercevait le marbre sous un nouveau profil, il recommençait à l’admirer:
—Prodigieux!
Cela tenait du prodige, en effet, et le magicien désolé ne le savait que trop; il se frappait la poitrine en signe de remords, il se détournait ou s’éloignait en cachant ses yeux dans ses mains, pour ne plus voir son crime, et tout de suite il se rapprochait, rappelé par quelque détail.
—Quelle facture! Décourageant! Quand je compare ce bloc de vie au navet de ma patience, c’est comme du sang rouge et chaud à côté d’un jus de légume! Pourtant, je m’étais appliqué, la première fois, et je n’ai réussi qu’à gâcher de la pierre. Il est vrai que, la seconde fois, j’ai gâché de la vie.
Il se frappa le front:
—J’ai compris! Je comprends! Tout s’explique et c’est clair: la vie n’existe dans les œuvres qu’en proportion de la vie qu’on leur inocule, et le talent n’est que l’outil de transfusion. C’est de l’âme qu’il faut couler dans la matière, pour qu’elle ait une âme, et j’en ai emprisonné une, là-dedans! Faire surgir de la vie ne se peut qu’aux dépens de la vie, et quelqu’un doit mourir ou s’épuiser, pour que quelque chose naisse ou palpite. Toute œuvre de grand art est faite d’une existence, ou tout au moins d’une torture, et voici de la vigueur figée! L’art est vampire: en soi ou autour de soi, il faut qu’on ait puisé, pompé, pour infuser! Eh! là, parbleu, oui! je comprends, et ce bloc me le hurle de la belle manière, par sa bouche béante, que le seul marbre génial est de la douleur condensée, tout comme la seule encre est de la douleur en bouteille!
Il jurait de ne jamais plus se risquer dans les arts, où le beau coûte vraiment trop cher. Il finit par se réfugier dans la grotte, afin de ne plus voir son atroce chef-d’œuvre, et il se jeta à genoux, le nez contre la paroi fruste:
—J’ai tué!
Il passa le reste du jour dans les lamentations et la prière; il y passa toute la nuit.
Un moment, il alla dehors; la statue neuve était toute blanche, au clair de lune. Il recula d’épouvante et rentra dans son terrier.
—J’ai tué mon frère, comme Caïn! Châtiez-moi, Seigneur!
Il n’avait pas besoin d’aller chercher en l’autre monde un séjour d’expiation. Il le possédait à domicile, en plein milieu de son petit domaine; parmi les choux et les carottes, la trop belle statue remplacerait les diablotins, et elle y suffirait avec surabondance, ayant, pour relancer son homme, toutes les fourches du remords. Elle le fit bien voir: au petit jour comme au clair de lune, il la retrouva fidèle au poste, et dès qu’il reparut, elle l’accueillit en lui criant, de sa bouche toujours ouverte en rond:
—Tu m’as tué!
Elle criait sans bruit, mais il l’entendait à merveille. Il pensa à chercher un autre asile.
—Reste avec moi, et que ce soit ta pénitence! Désormais, la victime et le meurtrier vivront face à face.
—La volonté de Dieu soit faite…
Les six premiers mois furent très pénibles. Quand vint l’hiver, le Bâtard faisait mine de grelotter sous la neige et la bise. Lorsque les bourgeons se gonflèrent et que les fleurs s’épanouirent, il changea de thème: perfidement il rappela que la nature, tout comme l’art et plus que l’art, son imitateur et disciple, n’engendre de la vie qu’aux dépens de la vie et ne façonne de la beauté qu’en actionnant de la souffrance.
Dieudonat le savait et l’aphorisme était banal; mais la formule arrivait à point pour gâter le printemps; elle s’installa en idée fixe. La solitude n’est pas bonne aux gens que leur conscience travaille, et elle les incite à la monomanie: chaque fois que les regards de l’anachorète tombaient sur l’homme pétrifié, c’est-à-dire cent fois par jour, l’obsession se rééditait; le voisin de marbre finit par se dresser comme un symbole de la douleur universelle.
Dès lors, le site cessa d’être magnifique: peuplé de crimes visibles ou invisibles, il avait à tout moment un air de coupable pris en faute; la sérénité ne l’habitait plus; la méditation devint accablante. Les mois passaient, les saisons faisaient comme les mois. Tous les jours et durant toutes les heures du jour, la pauvre pensée de l’ascète tournait sur elle-même comme l’ombre d’un cadran solaire, et elle ne marquait plus que la marche du temps.
Ce même temps passait sur le frère marmoréen; les patines du ciel l’eurent bientôt bruni, et le chef-d’œuvre obtint sa destinée normale: les tourterelles prirent l’habitude de s’y poser; elles adoptèrent comme perchoir cette image de la fureur qu’elles insultaient de petits excréments, avec une tranquillité parfaite. Les autres oiseaux se comportèrent comme elles, et promptement la clairière s’accoutuma si bien à la présence d’un morceau sublime, que personne n’y prêta plus aucune attention.
L’auteur seul eut encore des yeux pour le voir, et ces yeux étaient tristes de plus en plus.
—Cet homme intelligent est mûr pour une sottise importante, dit le Diable; aidons-le!
Et le Diable se mit à l’ouvrage.