Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 19 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XIX

IL DÉCOUVRE UN ASPECT DE LA BONTÉ DIVINE ET DEVIENT OPTIMISTE

 

La révélation d’amour produisit sur Dieudonat un bouleversement total. Sa stupeur était indicible; les livres de science ou de philosophie, et les théologiens aussi, lui avaient dénoncé, il est vrai, l’existence de ces sensations inférieures qu’ils classent sous la dénomination de «voluptés»; il avait supposé que ce vocable désignait un ensemble de plaisirs médiocres, tels qu’en procurent un mets ou une senteur agréables. Mais d’une émotion si intense, personne ne l’avait averti, ni par écrits, ni par paroles! Pour la première fois de sa vie, après tant de doutes et de négations, il venait donc enfin de rencontrer une vérité décisive, la lumière absolue, éphémère sans doute, mais dont rien ne saurait abolir l’éblouissante certitude! La pleine clarté, il l’avait vue! Pendant un moment, il avait possédé l’incontestable! Il pourrait maintenant se souvenir de quelque chose, et cette chose méritait largement tous les honneurs de la mémoire.

Or, cette illumination subite ayant accompagné la perte de sa virginité, il concluait, par syllogisme, que l’une est inhérente à l’autre, comme l’effet à la cause, et que, par conséquent, cette minute doit être unique pour chacun, comme celles de la naissance et de la mort.

—Des trois, assurément, celle-ci est la meilleure.

Pour n’en pas troubler les derniers restes, il demeurait immobile en une extase qui se prolongeait de langueurs, et, dans ce demi-rêve, il se disait que Dieu est bon; il n’en avait jamais douté en principe, bien qu’en fait il n’en eût jamais trouvé beaucoup de preuves, avant celle-ci; au reste, elle suffisait! Mais, franchement, pourquoi ces mêmes livres s’obstinent-ils à recommander la Chasteté, à prôner la Virginité, alors que les Pères de l’Église, en se rassemblant pour démontrer l’existence de Dieu, n’ont pas dans toutes leurs homélies un seul argument, un seul cri, dont l’éloquence soit comparable à celle qui, spontanément, émane de ces deux vertus, quand on les viole?

—J’inclinerais à croire qu’il y a erreur dans l’interprétation des Textes: on nous dit que la Virginité est agréable à Dieu, et je n’en discute pas, puisqu’elle prouve Dieu le jour où on la perd; encore faut-il la perdre, sous peine d’être un impie, et cela est de toute évidence.

Il forma au fond de son cœur le ferme propos de se remémorer chaque soir et chaque matin, au cours de sa prière, le bon moment que la divine miséricorde venait de lui donner. Puis il poussa un soupir en songeant à la brièveté de cet instant si précieux.

—Comme la vie serait belle, Seigneur, si votre clémence avait voulu que cette sublime invention de votre génie fût d’un usage renouvelable! Une telle décision vous était possible, puisque rien ne vous est impossible, à ce qu’affirmait notre Prieur. Si l’ivresse que comporte l’ablation de la virginité nous était seulement permise de temps à autre, ce monde serait votre chef-d’œuvre, mon Dieu! Peut-être aviez-vous ainsi conçu le Paradis Terrestre, et nous l’avons perdu. Qui sait si vos Anges ne bénéficient pas de cette perfection durable qui nous est interdite, et si leur supériorité ne consiste pas à redevenir indéfiniment vierges, pour recommencer indéfiniment à ne l’être plus? S’il en était ainsi, Seigneur, faites que je devienne un ange durant l’éternité.

—A quoi tu penses, prince de mon cœur?

Ainsi parla doucement la jeune fille dont le buste reposait sur le bras de l’ascète en rupture de ban.

—Je pense… à ce qui est déjà passé…

Elle lui baisa les yeux, en riant de plaisir.

—Tu m’aimes? demanda-t-elle.

—N’en doute point, répondit-il. Ma gratitude associera ton souvenir à celui de cette heure où tu fus l’émissaire et l’instrument sacré.

—Émissaire, mon trésor?

—Le bonheur imprévu m’est concédé par toi, et tu me diras ton nom, pour que je le bénisse.

—Je m’appelle Lélia.

—O Lélia, ma belle cousine, mon âme reconnaissante honore ton bienfait.

Elle trouva que la galanterie de l’étranger s’exprimait en des locutions un peu trop pompeuses et qui manquaient d’abandon, mais non pas de civilité: elle attribua cet excès de correction aux modes d’un pays qu’elle ne connaissait pas.

—Dis, chéri, on parle comme ça aux femmes, chez toi?

—Je l’ignore, mais faut-il parler autrement à celle qui fut choisie entre toutes pour révéler le ciel à un fils de la terre?

Elle tâcha de comprendre et y réussit presque.

—Eh quoi? fit-elle, je t’ai révélé?…

—L’infini!

—Vrai? Tu étais?

—Oui…

—Et je t’ai?…

—Oui.

—A ton âge! Quel âge as-tu donc?

—Trente-cinq ans.

Elle battit des mains, toute fière de sa collaboration, et elle rappela ses compagnes pour leur annoncer la nouvelle, mais aucune n’y voulut croire.

—Il se moque de toi, Lélia!

—N’est-ce pas, chéri, que tu ne te moques pas et que c’est vrai?

—Mon cœur en bat encore.

—Pauvre garçon, tiens! On l’avait enfermé dans un couvent.

—Faut-il qu’il y ait des parents barbares!

La brune Cléanthis, qui portait des fleurs rouges dans les cheveux et qui osait plus que les autres, se rapprocha du maître pour le confesser: elle s’assit tout près de lui, hanche contre hanche; elle lui parlait à l’oreille, il répondait à voix basse, et à mesure qu’ils devisaient, un double étonnement allongeait leurs deux visages. Alentour, les belles servantes observaient, intriguées. Cléanthis, avec des gestes vifs et des yeux brillants de gaieté, semblait affirmer quelque chose dont le prince doutait encore; enfin, elle éclata de rire et s’écria:

—C’est trop drôle, figurez-vous… Il croit que… Il ne veut pas croire que…

Elle dut essayer de plusieurs formules successives pour expliquer, tant bien que mal, la naïve illusion du néophyte qui pensait ne plus avoir droit à retrouver jamais l’ivresse évanouie.

—Qu’est-ce que nous ferions sur terre, alors?

Elles le raillèrent à l’envi, ayant perdu tout respect d’un homme si naïf, car on admet généralement que la candeur est une vertu féminine et un vice masculin. Pressées autour de lui et parlant toutes ensemble, elles s’offraient à lui prouver son erreur, sans délai. Cléanthis réclamait la priorité; on la lui reconnut. D’un geste souverain, elle congédia ses amies et la preuve fut administrée.

—O maître aimé, doutes-tu encore maintenant?

—Eh! fit Dieudonat, voilà qui change notablement l’aspect du monde! La vie n’est plus du tout ce que j’imaginais! Je n’en connaissais rien qui vaille, et j’ai perdu mon temps! En vérité, le Paradis Terrestre existe encore, quoi qu’on en dise, et c’est offenser Dieu que de se détourner volontairement du meilleur don qu’il nous octroie! J’étais impie, tout simplement, et sans le savoir: Dieu m’a châtié de mes dédains, c’est justice! Il faut cependant constater que tout n’était pas de ma faute: les livres m’ont trompé. Sais-tu lire, Cléanthis?

—Non.

—Et pourtant, tu es bien savante, puisque tu m’as instruit, moi qui avais tout lu.

—Je sais le principal.

—En effet, ma cousine, et tu me l’as bien prouvé. Mais, peut-être vas-tu me dire comment les moralistes ont pu se mettre d’accord pour classer parmi les péchés une fête que Dieu organisa lui-même, et qu’il nous conviendrait de célébrer avec des actions de grâces?

—Sais pas.

—J’y réfléchirai plus à loisir, quand le calme se sera refait dans mes esprits. Pour le quart d’heure, il me suffit de réprouver mon égarement et de renoncer au péché d’abstinence: je ne le commettrai plus; j’entends réformer ma vie autant qu’il dépendra de moi, et quel que doive être encore le nombre de mes jours. Car j’ignore les desseins de votre roi; mais ma reconnaissance lui est acquise, désormais, même s’il me fait couper la tête.

—Sa Majesté ne songe à vous faire couper quoi que ce soit, monseigneur: à preuve qu’elle nous a recommandé de vous servir avec tendresse, et nous a tout promis si nous savons vous rendre heureux.

—Votre souverain est un philanthrope; je le jugeais fort mal, ne le connaissant que par ses exploits militaires; mais celui-là est vraiment digne du sceptre, qui s’applique à en user pour le bonheur de ses semblables. Je le lui dirai, en le remerciant comme il convient. Puisque, grâce à lui, cette demeure est mienne, je n’en sors plus; ma solitude est avec vous. Ici j’installe le couvent dont nous serons les cénobites, et nous célébrerons ensemble les œuvres d’adoration. Chères filles, j’ai fait vœu de ne plus donner que de ma personne; c’est un beau vœu, bien plus beau que je ne pensais. Rappelle tes sœurs, Cléanthis.

—Déjà, monseigneur?

—Ne me nomme pas ainsi, cousine, et donne-moi plutôt un baiser de ta bouche. Je ne suis pas ton seigneur, Cléanthis, mais ton disciple, et bien heureux de ce que tu m’as enseigné, bien heureux, Cléanthis; je te garderai une reconnaissance mille fois supérieure à celle que je conserve à Lélia, car elle m’avait appris le bonheur, mais je te dois de savoir que le bonheur est innombrable.

A ce moment, Anoure s’avança, avec les salutations réglementaires, pour annoncer que le Roi, dans une heure, recevrait son hôte.

—Dans une heure? fit Dieudonat. Voilà qui est bien regrettable, mais je serais un ingrat si j’hésitais à obéir. Allons trouver le Roi.

Il se leva en soupirant et les servantes rentrèrent, afin de le parer en vue de sa réception; elles taillèrent sa barbe et ses cheveux, puis elles le vêtirent de magnifiques habits, qui moulaient étroitement ses formes.

Alors, il apparut si beau, qu’elles-mêmes eurent peine à le reconnaître: le sacre viril l’avait transfiguré. Lorsqu’il se montra en haut des marches, entre deux colonnes du péristyle, un murmure d’admiration sortit du peuple, et mieux que tout à l’heure, les foules comprirent qu’il était Prince.

Les servantes, cachées derrière les fenêtres, regardaient leur maître s’éloigner.

—Hélas! disaient-elles, il ne reviendra plus à nous. Quand les grandes dames de la Cour l’auront vu tel que le voilà, elles voudront le garder pour elles.

—Les grandes dames, dit Lélia, sont bien savantes, et nous ne pourrons pas lutter.

—Es-tu sûre? dit Cléanthis.