Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 22 sur 39

Pages du PDF

Dieudonat: Roman

Chapitre XXII

IL SE DESSAISIT, EN FAVEUR DU PROCHAIN, DE QUELQUES MENUS AVANTAGES

 

La Reine Gaude avait couru chez le Roi Gaïfer.

—Gaude, ma mie, je vous vois là bien en courroux.

—Je quitte Dieudonat.

—En vérité? A cette heure, il est dans son palais et joue aux dames.

La Reine n’était pas d’humeur à plaisanter.

—Sire, on se gausse de toi.

Elle n’eut pas la maladresse de prétendre que le bourreau d’amour l’avait sollicitée, et bien lui en prit, car le roi savait pertinemment qu’elle eût peu résisté. Elle dit:

—Ta Majesté est dupe! Je m’en doutais. J’ai voulu savoir. Je suis allée. Tu n’ignores pas, j’imagine, qu’un dévergondage scandaleux règne dans la maison de cet aventurier et que ses mœurs sont la honte du pays?

—C’est affreux, dit le roi avec tranquillité.

—Mais tu ignores, sans doute, qu’il est décidé à ne plus faire d’or, jamais plus?

—Il le prétendait autrefois, mais j’ai su changer son esprit.

—Tu n’as changé que ses mœurs.

—Cela revient au même, ma mie. Vous n’entendez rien aux affaires du gouvernement; j’ai pourri cet homme et je l’ai dans la main, car entre mille autres cadeaux, je lui ai donné une chose dont on ne se dépêtre plus: des besoins.

—Allez-y voir, beau Sire, et si tu ne me crois pas, fais comme moi: demande-lui ce dont tu as envie.

L’autocrate, inquiet d’abord, puis furieux, ceignit son épée et se précipita chez son fils adoptif. Il fut désagréablement surpris de trouver là sa propre fille, qu’il ne cherchait pas.

—Que fais-tu ici?

—L’amour, papa.

—Nous aviserons plus tard à ce détail. J’ai à régler avec celui-ci, pour l’instant, des comptes d’un autre genre! Est-il vrai…

Mais Dieudonat l’interrompit sans déférence:

—Est-il vrai, ô Roi, que j’aie causé dans ce pays tant de maux et de désespoirs?

—Il s’agit bien de cela! Je ne te reproche rien de ce que j’ai consenti pour ton plaisir: je n’y ai marchandé ni les femmes de mon royaume, ni les hommes qui leur étaient trop proches. Laissons ces balivernes. J’ai soldé d’avance, et l’on me dit que tu refuses de payer à ton tour.

—La douleur des âmes meurtries, ô Roi, comment se paiera-t-elle?

—Avec de l’or, et tu vas m’en donner!

—Jamais plus ma volonté ne produira un gramme d’or.

—Pour un gramme, à ton aise, c’est une montagne qu’il m’en faut!

—J’ai fait serment de ne plus rien donner qui ne fût de moi-même.

—Fort bien pour les femmes, cela, mais ton Roi réclame autre chose.

—L’expiation de mes fautes? Je suis prêt à la subir.

—Pas de phrases, du métal! Regarde par la fenêtre et vois cette montagne aux cimes de granit: ordonne qu’elle soit changée en or!

—Et mes crimes, à ce prix, me seront pardonnés?

—Tout ce que tu as fait, tu pourras le refaire, et tant qu’il te plaira.

Le magicien cacha sa face dans ses mains:

—Dieu juste, qui voyez ce bas monde, vous m’avez appris chez mon père comment l’or désorganise un peuple, et vous m’enseignez à cette heure comment il déprave les âmes; ô Dieu, Conscience suprême qui tolérez ces choses, votre nom serait-il donc Indifférence?

—Es-tu prêt?

Les mains de Dieudonat glissèrent le long de son visage pâle, et il répondit:

—Je suis prêt.

—A l’œuvre donc! Ta vie me répond de ton obéissance. Tes vœux se réalisent: fais ton vœu!

—Le voici: que tu t’asseyes et te taises, mauvais père, mauvais pasteur, et que toute ta Cour vienne céans.

Dans la minute même, la rumeur d’un complot courut dans le palais. Les uns disaient: «Dieudonat s’est emparé du Roi et du sceptre, avec la Reine.» Les autres: «Le Roi a fait jeter Dieudonat en prison, avec la Reine.» Tous se précipitèrent pour congratuler le pouvoir, quel qu’il fût. Ils entrèrent en foule dans la salle d’onyx, et virent le monarque silencieusement assis; Dieudonat se tenait debout à sa droite; Aude souriait dans un coin. Leur attitude parut énigmatique; les gens n’y découvraient aucun indice qui leur permît de savoir quel maître ils devaient saluer. Dans le doute, ils se rangeaient contre les murs, et plus personne ne voulait se risquer le premier à des propos compromettants. Enfin, Dieudonat prit la parole:

—Hommes de ce pays! Lui, votre souverain, et moi, votre hôte, nous avons souhaité vos présences pour faire devant vous amende honorable des crimes dont nous fûmes les deux complices. Nous vous avons lésés ou insultés, par ma luxure et par sa tolérance; nous avons scandalisé les peuples en leur donnant de haut l’exemple d’une double ignominie. Éclairés maintenant sur notre forfaiture, égoïsme libidineux de moi, égoïsme cupide de lui, nous en faisons pénitence par un acte public, et nous vous demandons très humblement pardon.

Le Roi muet s’agitait sur son siège en grimaçant avec des rides torturées de colère; les courtisans, épouvantés par les effets du remords sur un masque royal, ne le surveillaient qu’à la dérobée et fuyaient son regard, par crainte que, dans la suite, il ne se souvînt d’avoir rencontré leurs prunelles.

Dieudonat poursuivit:

—J’ai vécu parmi vous pour y apprendre à vos dépens que l’amour est une médaille frappée de douleur au revers. A nos dépens, vous apprendrez que toute puissance est misérable, d’autant plus misérable qu’elle paraît plus grande: car celui-ci est un monarque par le hasard des destinées, mais si, par un hasard meilleur, il avait été simplement portefaix sur le port, il n’aurait pas démérité plus qu’un autre; sa malchance et la vôtre le firent naître sur un trône, et parce qu’il pouvait trop, il a fait plus de mal. J’en ai fait davantage encore, parce que je pouvais davantage: plus puissant qu’un roi, je fus aussi plus détestable, car j’ai désolé deux royaumes.

Ayant articulé ces phrases que chacun pouvait, à son gré, trouver profondes ou creuses, il abaissa ses yeux vers le monarque. Alors, on vit Gaïfer se démener sur son séant, ouvrir la bouche pour crier, secouer furieusement la tête, en signe de dénégation, et tirer son glaive; toujours assis, il brandissait en l’air cette lame invincible, au grand péril des mouches.

—Ne te fatigue pas de la sorte, dit le magicien. Ton fer n’est pas une preuve: il ne peut rien contre la Vérité. Puisqu’une faveur du sort te permet de l’ouïr une fois en ta vie, la vérité, sache l’entendre et rougis-en: tu vaudras davantage de savoir le peu que tu vaux!

Le Roi poussa des hurlements; les ducs et pairs n’osaient bouger.

—Tiens-toi tranquille, potentat! A genoux devant tes sujets! A genoux, comme moi, pour qu’ils nous pardonnent à tous deux. Quand tu me regarderas avec ces yeux troubles? A genoux! Tu t’étonnes d’obéir, parce que tu as l’habitude de commander, mauvaise habitude pour laquelle tu n’étais pas doué. Comprends-le et humilie-toi. Ainsi j’ordonne, et je te lègue, en partant, la tâche de réparer autant qu’il se pourra les désordres qui furent notre œuvre.

Agenouillés côte à côte, le Prince et le Roi se frappaient la poitrine, mais Gaïfer, en même temps, roulait des yeux exorbités par la fureur. Plusieurs courtisans jugèrent sage de s’éclipser; deux ministres, à voix basse, se confièrent que ce thaumaturge commettait la plus lourde faute en discréditant le pouvoir et ceux qui le représentent; un archevêque hochait la tête avec tristesse.

C’est alors que l’Archiduc fit irruption dans la salle, juste au moment où Dieudonat se relevait pour dire:

—Adieu, vous tous! Je vous laisse un roi moindre et meilleur. Quant à moi, je m’éloigne plus chargé de peines, ô mes frères, qu’aucun de vous, puisque j’emporte dans mon cœur toutes vos peines réunies.

Déjà il se dirigeait vers la porte, mais Galéas-le-Borgne, désireux de triompher sous les regards de la belle Aude, se précipita, l’épée nue, et barra le passage:

—Tu laisses à autrui le soin de réparer tes fautes et de payer tes crimes, et tu t’en vas, lâche! Mais, tu ne t’en iras pas, je m’en charge, et tu expieras!

—Au fourreau, cette épée, mon ami. J’expierai en effet, mais non comme tu penses, car nous ne pensons pas de même.

L’Archiduc voulut raidir son bras qui de lui-même remettait l’épée au fourreau, mais le bras mieux que l’Archiduc savait ce qu’il avait à faire, et rengaina. Tout au moins, le Sérénissime estima qu’il devait frapper le pommeau avec violence, pour témoigner devant tous de son énergie indomptable: il exécuta ce noble geste, puis redressant le torse, et coulant vers la princesse un regard de son œil unique, il commanda, d’un organe belliqueux:

—Fermez toutes les issues! Arrêtez-le!

Dieudonat répondit doucement:

—Nul ne m’arrêtera, mon ami, et on ne me fera ni rechercher, ni poursuivre, car je le défends, et toi-même seras content de me voir partir.

—Content de ne plus voir ton exécrable face, oui certes, et je ne serai pas le seul!

—Telle jeune fille pourtant en serait chagrinée, puisqu’elle a pris goût au visage que Dieu m’avait donné. Je te le donne à mon tour, afin qu’elle se plaise auprès de toi. Ainsi soit-il!

Aussitôt, les traits de Dieudonat furent ceux de Galéas et le donateur apparut sous les formes de l’Archiduc: borgne et roux, avec une peau couleur de purin, et des lèvres couleur de lilas, il gardait cependant, au fond de son œil gauche, une expression de tendresse et d’intelligence qui rendait supportable l’aspect de ses difformités; son âme idéalisait sa laideur, tandis que la beauté de l’autre restait agressive et mauvaise.

Dieudonat, qui surveillait le renouvellement de l’impérial gentilhomme, ne fut point satisfait de son œuvre; il avait espéré mieux de la métamorphose:

—Voilà donc cette prétendue joliesse pour laquelle des créatures ont dévasté leur vie! Il faut que nous professions pour nous-mêmes une singulière indulgence, car mon pauvre visage m’avait paru plus honorable, dans le temps où il était mien et où je le rencontrais dans les miroirs. J’étais aveugle alors et je ne suis plus que borgne: j’y gagne.

Si le prodige lui parut médiocre, les assistants montrèrent moins d’exigence: un murmure d’admiration, d’inquiétude aussi, se propagea dans la salle d’onyx; tous les pieds reculèrent, écrasant derrière eux des orteils moins rapides, et malgré les ordres de l’Archiduc, malgré les gestes exaspérés du Roi, personne ne se souciait de porter la main sur un homme dont la puissance était manifeste; le prestige du mystère médusait toutes les vaillances, et des guerriers qui n’eussent par bronché devant la pointe des lances se garaient avec épouvante, pour laisser un large passage au départ du sorcier.

La princesse Aude avait tendu les bras et s’était élancée entre les deux rivaux: elle les contemplait tour à tour, mécontente et perplexe, se demandant lequel était son adoré.

Dieudonat la regardait hésiter et souriait: le sourire de ses lèvres mauves était hideux et tendre.

Alors, elle lui dit:

—Vous êtes un vilain. Je vous déteste. Allez-vous-en.

Puis elle se rapprocha de Galéas qui avait désormais les narines voulues, et Dieudonat sortit.

Dans le vestibule, il rencontra les servantes qui guettaient les nouvelles, et qui tremblaient.

—Belles cousines qui me fûtes douces, je vous dis adieu pour toujours.

Elles lui répondirent par une moue, le prenant pour Galéas qu’elles exécraient, à cause de son inimitié pour leur prince chéri: toutes avaient reconnu les vêtements de leur maître et plusieurs reconnaissaient sa voix, mais pas une ne reconnut son âme au fond de sa prunelle. Il en eut un chagrin glacial; une froidure descendit dans son cœur, sur lequel il les avait serrées. Tant de fois ils s’étaient ensemble donné l’illusion de fondre deux corps et deux âmes en un seul être doué d’une âme unique! Rien ne subsiste donc de ces moments sacrés, pas même l’instinct du souvenir qu’une telle communion doit laisser après soi? L’inanité des étreintes le pénétra d’horreur, et il pleura: mais les larmes ne coulaient que de son œil gauche.

—Adieu, Cléanthis; adieu, Lélia; adieu, toutes: vous ne reverrez plus le maître qui était votre ami, et qui renonce à vivre. Mais, avant que je parte, dites-moi donc, comme la princesse, de quoi était fait votre amour, puisqu’il a suffi de modifier un peu de ma couverture extérieure pour vous détacher de ma personne entière?

Elles crurent que Galéas était devenu fou, et, acculées au mur, elles se pressaient les unes contre les autres, pour éviter celui qu’elles allaient pleurer: le prince passa son chemin.

Au vestibule, ses valets, qui déjà connaissaient l’algarade dans les moindres détails, jasaient en groupe; il s’approcha pour les remercier dans un adieu; mais ces laquais, si obséquieux la veille, le toisèrent avec insolence; ceux pour lesquels il avait eu plus de bonté que pour les autres lui marmonnèrent une injure. Un seul le suivait de loin, en rasant les murailles, et le rejoignit par derrière:

—Monseigneur…

Touché de ce courage et de ce dévouement, le Prince se retourna et fut heureux de reconnaître le Chef des eunuques.

—Mon ami?…

—J’ai entendu, là-bas, les propos que Monseigneur tenait au Roi, et j’ai vu ce que Monseigneur faisait pour l’Archiduc.

—Mon devoir, bien petitement.

—Et lorsque Monseigneur a parlé aux servantes, quand j’ai pu comprendre qu’il trouvait l’amour décevant…

—Hélas!

—Alors, je me suis dit… j’ai cru pouvoir conclure…

—Achève.

—Que Monseigneur se désintéresse des… que Monseigneur renonce aux… aux joies de ce monde…

—Je me repens et vais chercher la pénitence.

—Précisément, et je me disais: Monseigneur va désormais fuir l’amour et les femmes, cela ne fait aucun doute; or, Monseigneur, qui est si bon et qui peut ce qu’il veut, vient déjà de donner une part de lui-même; peut-être que Monseigneur daignera reconnaître le dévouement d’un serviteur zélé… par un petit souvenir… un rien… quelque bibelot dont Monseigneur n’aurait plus l’intention de faire usage…

—Je te comprends, Anoure.

—Ah! Monseigneur comblerait le rêve de ma vie!

—Pour répudier les crimes de mon égoïsme, et pour réparer les torts que l’on eut vis-à-vis de toi, je te cède ce que tu demandes. Va, et que le souhait s’accomplisse.

A ces mots, le visage d’Anoure s’empourpra; ses petits yeux enfouis dans la graisse brillèrent d’un éclat neuf. Quel que fût son contentement, l’eunuque en retrait d’emploi prit à peine le temps de crier merci. Il se sauva dans le palais, peut-être pour vérifier la munificence du magicien, peut-être dans la crainte qu’il ne révoquât son présent.

C’est en cette occasion mémorable que Dieudonat put voir le dos d’un homme vraiment heureux; tandis que cet objet rare s’engouffrait dans l’ombre d’une porte, il l’examina attentivement: c’était un dos tout rond et penché en avant, comme s’il eût fléchi sous son fardeau d’espoirs, avec une tête baissée qui se ruait dans l’aventure, à la manière des taureaux.

Alors Dieudonat, l’âme allégée d’un peu, tourna le dos à son tour et s’en alla loin des amantes.