Dieudonat: Roman
Chapitre XXVII
IL EST EN PROIE A LA JUSTICE
Dieudonat avait dit son idée secrète, et même l’avait réalisée, mais Gertrude en était encore à ruminer la sienne:
—Faut mener ça, mais il n’y a pas un quart d’heure à perdre.
Elle courut à sa cuisine, prit son balai, cracha dans ses mains, et tira les verrous des portes.
—Je suis d’un léger, ce matin, je sens plus ma charge! Je sais pas ce qui se mijote dans mes dedans, mais y a des mois et des mois que je m’étais connue si à l’aise. Je serais-t-y guérie du mal?
Elle sortit de la prison, le balai au poing, comme elle avait coutume.
—A ce jour, faudra voir à faire plus de bruit que de besogne. Oust!
La ville dormait encore: les pavés de la rue étaient humides et sans pas. Dans le brouillard matinal, le balai de Gertrude se mit à faucher le silence, en traçant sur les pierres de grands arcs de cercle, et la poussière peinait à s’enlever du sol pour retomber en gerbes lourdes.
—Oh! que je suis bien, et que je respire! Les gens se réveilleront donc jamais, aujourd’hui? Ça presse pourtant.
Elle guettait les maisons d’alentour. Enfin, là-bas, quelque part, un volet claqua sur un mur; ailleurs, une fenêtre grinça, puis une autre; un roulement de roues sonna au loin; une porte fut entre-bâillée; quelqu’un toussa; des fenêtres s’ouvraient partout. Les commères en jupons courts paraissaient sur les seuils; les devantures des boutiques commençaient à tourner sur leurs gonds.
—Ils y ont mis le temps!
Gertrude, pour être vue, balayait à tour de bras et se mit à chanter.
—Tu es bien gaie, la fille?
—Faut ça.
—Vous avez un pendu, ce matin?
—Vous ne savez pas la nouvelle?
—Quelle donc?
—Le chemineau qu’on doit pendre, c’est un innocent.
—Ah, bah?
—On vient de le déshabiller pour lui mettre la chemise des pénitents, et alors on a vu qu’il ne peut pas avoir violé la Clémentine, qui a menti, parce que lui, c’est pas un homme, c’est un eunuque, qu’on appelle, comme qui dirait un chat coupé.
—Et le juge, il sait ça?
—Le juge? Il sait rien que condamner le pauvre monde.
—Faut l’avertir.
—L’avertir? Il s’en moque pas mal!
Gertrude se remit à balayer. Du coin de l’œil, elle regardait son histoire s’élancer dans la ville.
—Un eunuque qu’on va pendre pour viol!
—Non?
—Si fait! On va le pendre!
—C’est parti, fit Gertrude: n’y a plus qu’à attendre.
D’un groupe à l’autre, de porte en fenêtre, l’histoire courait, longeant les trottoirs, rasant les murs, sautant par-dessus les ruisseaux; elle filait, la bonne histoire du matin, tournait l’angle des rues, s’irradiait aux carrefours, s’étalait sur les places, s’attardait au parvis des églises où sonne l’angélus, arrêtait les voitures des laitières et des boueux, épouvantait les servantes et montait avec elles dans les chambres bourgeoises, où leurs patrons et leurs patronnes s’indignaient au nom de la Justice et de la Vérité, en buvant leur café au lait.
—Est-ce qu’on va permettre qu’un innocent périsse?
—Ce n’est pas Dieu possible!
L’ingénieuse Gertrude n’avait pas tout à fait menti; elle avait simplement prévu l’inévitable. En effet, messieurs les bourreaux, dès patron-minet, s’étaient présentés dans le cachot du condamné: garnis à l’intérieur d’une soupe bien chaude et d’un vin d’épices encore plus chaud, ils se trouvaient d’humeur charmante.
Ils parlèrent amicalement à leur client d’un jour, et rien, dans leurs propos, ne se ressentait de cette morgue qui est coutumière aux subalternes, lorsque pour un moment, ils deviennent les maîtres. Ils plaisantèrent ce vagabond sur le viol dont il s’était rendu coupable dans les bois, et qu’il allait expier sous du bois; sans vaine pruderie, ils le renseignèrent sur les effets honorables de la pendaison; leur rire était sonore, plein de santé, et Dieudonat, par politesse, s’efforçait de rire avec eux, mais n’en avait pas grande envie. L’idée d’être pendu avait décidément cessé de lui plaire; son goût pour les aventures nouvelles ne l’excitait plus ce matin, plus du tout. D’abord, il était mal en point; l’étrange maladie qu’il venait d’acquérir lui glaçait le sang et les os; son âme immortelle en restait flapie; il n’avait appétit à rien, ni à vivre, ni même à mourir, ce qui pourtant est la dernière fantaisie des gens découragés: ses bras pendaient sous le poids des mains, sa tête penchait vers l’épaule, ses genoux chaviraient et sa peau se hérissait de froid, tandis que les bienveillants fonctionnaires lui ôtaient ses habits pour lui faire revêtir la chemise des pénitents.
Déjà son torse était à demi-nu; il dit avec douceur:
—Je n’ai pas bien chaud…
—C’est la peur, mon camarade; tette une goulée.
Il but, à la gourde, une eau-de-feu qui le fit tousser, faute d’habitude, et les bourreaux, gaiement, lui tapèrent le dos entre les omoplates. Un des aides déployait devant lui, en la faisant claquer, l’ample robe noire, qui lui parut vilaine et triste.
—Rien de tout cela ne m’amuse, et je regrette bien de vous donner une peine inutile, mais je souhaite qu’on ne me pende pas. Ainsi soit-il!
—Tu en as de bonnes, mon fieu!
Ils continuèrent leur besogne; sa chemise était enlevée; ils le virent sans aucun voile: leur hilarité fut énorme.
—Un eunuque!
—Qui viole les filles!
—Comment que t’as fait?
—Donnez-moi la chemise, s’il vous plaît: je n’ai pas chaud.
—Savoir, dit le geôlier, si ce ne serait pas là ce qu’on appelle une erreur judiciaire?
Le bourreau se récria:
—Tu crois aux erreurs judiciaires, toi? Je donne pas dans ces bourdes-là: c’est des inventions de malandrins, pour discréditer la justice!
—Dame! il n’a peut-être pas violé la fille, ce garçon, puisqu’il est châtré.
—Faut tout de même bien qu’il l’ait violée, puisqu’elle est enceinte.
Entre ces deux arguments incompatibles, les braves gens, fort embarrassés, réfléchissaient de leur mieux, et Dieudonat grelottait, nu comme un ver dans le cachot humide.
—La chemise… J’ai froid…
—Qu’est-ce qu’on va faire, pour lors?
Malgré les protestations du bourreau en chef, qui grognait contre le temps perdu, le geôlier courut chez le juge.
L’homme aux hermines sommeillait encore auprès de son épouse, coiffé d’un casque-à-mèche et le nez dans les couvertures: il rêvait d’une oie aux marrons, quand on vint si mal à propos lui couper sa béatitude.
—Réveillez-vous, monsieur le Fiscal!
En ce temps-là, les plus hauts personnages, voire les rois et les duchesses, qui d’ailleurs couchaient sans chemise, ne voyaient nul inconvénient à recevoir les visiteurs dans la chambre à dormir, comme nous les accueillons dans la salle à manger: les pudeurs varient. Au bruit qui se faisait autour de son sommeil, maître Touillechair entr’ouvrit un œil déjà maussade. Une chambrière tira les rideaux des fenêtres, et la lumière fut.
—Qu’est-ce qui arrive? Qu’est-ce qu’on me veut?
Debout, au pied du lit et vaguement ému, le porte-clefs cherchait des mots et ne trouvait que des idées, à cause du renflement que faisaient sous le drap les nobles formes de l’épouse, réputée pour ses adultères; il réussit pourtant à exposer les faits.
—Que me contez-vous là? Un eunuque! Vous êtes fou?
Le citoyen officiellement chargé d’être juste se dressa sur son séant, et son buste velu de noir s’érigea entre les courtines vertes, à côté du bloc conjugal. La majesté lui faisait défaut; il se grattait les côtes avec véhémence, et ses ongles laissaient sur sa peau jaune de longues rayures roses.
—Un eunuque? Vous êtes sûr?
—Je l’ai vu comme je vous vois.
Inquiété par cette comparaison, le juge abaissa son regard sur lui-même et remonta la courtepointe. Mais sa bourgeoise bouscula tout, en maugréant au creux de l’oreiller:
—Qu’est-ce là? Allez-vous maintenant rendre des arrêts dans votre lit?
—Eh! madame mon épouse, tenez-vous en repos, car vous errez étrangement, si vous croyez qu’un lit n’est pas un lieu séant au travail judiciaire: nos vénérables aïeux ne pensaient pas de la sorte; pour entendre un procès et en délibérer, les rois du temps jadis s’étendaient sur leur couche, lit de justice, et sans doute ils voulaient nous donner à entendre, par ce symbole, que la quiétude est de nécessité primordiale dans les œuvres de justice; sans doute aussi, c’est en souvenir du lit royal, et par une interprétation exagérée du symbole, que quelques-uns d’entre nous s’endorment sur leurs sièges.
—C’est bien la peine de réveiller une honnête femme pour un eunuque! Je vous demande un peu qui cela intéresse, qu’un gars pareil soit mort ou vif, et à quoi il peut bien servir?
A ce propos révoltant, le Fiscal sursauta d’indignation, et si fort que, pour la seconde fois, il dut remonter la courtepointe.
—Madame, j’en ai honte, car vous errez de plus en plus. Notre tribunal, sachez-le, n’est le haras ni le harem où se pèsent les vertus génésiques; les sujets du Roi, si diminués qu’ils puissent être, ont tous un droit égal à espérer que, sans distinction des personnes, nos arrêts s’inspireront exclusivement de l’intérêt social et de la moralité publique. Le problème qui se pose à nos consciences, madame, est de nature plus haute que vous n’imaginez selon vos vues étroites; car il s’agit pour nous, non seulement de châtier les coupables, lorsqu’il s’en rencontre, mais encore et surtout de moraliser les peuples commis à notre paternelle sagesse, de les maintenir dans la confiance, et de pourvoir à ce que la sérénité de leurs esprits, la sécurité de leur existence quotidienne ne soient troublées par aucun doute, molestées par aucun scandale. Je vous le dis comme je le pense, madame: malheur au juge qui forfait à son devoir essentiel et qui inquiète la conscience publique, en permettant que des erreurs notoires répandent dans la cité l’ombre même d’une suspicion contre la justice du Roi!
Il reprit haleine, et, satisfait de lui, il se tourna vers le geôlier, que la vénération immobilisait comme un terme.
—Par ces motifs, une solution se trouve tout indiquée dans la difficulté présente, et je m’étonne, mon ami, que vous ayez pu hésiter à la concevoir et à l’appliquer de vous-même, puisqu’elle est incontestablement la seule à laquelle notre tribunal puisse recourir sans déchoir.
—Je pensais bien; mais je ne me serais pas permis, sans ordres, de relâcher un homme légalement condamné…
—Le relâcher! Qui vous parle de le relâcher? Ce vagabond est, comme vous dites, légalement condamné, et l’on se moquerait de nous, dans les cabarets et les gazettes, et l’on crierait haro sur nous, si l’on venait à savoir que nous avons relâché un gaillard condamné dans les formes! Non. Puisqu’une bonne fortune nous permet de découvrir à temps telle circonstance, tel détail, qui seraient de nature, si on les divulguait, à déconcerter le respect des citoyens pour la Justice, nous devons, avant toutes choses, veiller à ce que ce détail reste absolument ignoré. C’est pourquoi je vous recommande de mettre le plus grand soin à bien enfermer votre eunuque dans la robe des pénitents, et à vous assurer qu’il ne la quitte point aux moments de sa pendaison et de sa mise en terre; s’il la garde bien sur le corps, personne ne saura ce qu’il y a sous elle: une robe sera perdue, c’est vrai, mais nous aurons évité le désastre majeur de provoquer une perturbation des consciences, ce qui prime tout, mon ami, et justice sera satisfaite. Allez, mon ami.
Le geôlier semblait perplexe, partagé entre son admiration de la sagesse judiciaire et les scrupules de sa candeur. Mais le juge envoya, l’une après l’autre, ses deux jambes hors de la couche, et répéta:
—Allez, vous dis-je. D’ailleurs, je vous rejoins sur la Grand’Place, afin de veiller en personne à l’observation de ces mesures importantes. Je déjeune, car il ne faut pas respirer à jeun les miasmes du matin, et j’arrive.
Ayant dit, maître Touillechair cueillit sa chemise au piquet du lit conjugal, et entreprit posément sa toilette, avec l’intime glorification d’un homme qui, dès le réveil, a rempli son devoir.