Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 25 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XXV

DÉBUTS DE DIEUDONAT DANS LA CARRIÈRE D’HOMME INFÉRIEUR

 

N’essayons pas de le dissimuler: devant ce splendide coucher de soleil, l’altruiste venait de commettre un acte d’égoïsme, et de la pire espèce: en se donnant des airs de libéralité, et en parfaite connaissance de cause, il avait cédé à son prochain une fort mauvaise affaire, qui l’incommodait depuis longtemps et il avait pris en échange une chose excellente. Ces sortes de transactions sont très recherchées dans le monde, et bien notées; mais s’il est vrai qu’on les honore, elles honorent peu. Tout au moins faut-il ajouter que Dieudonat avait l’excuse du découragement, et que cette circonstance est la seule dans laquelle nous surprenions ce brave homme en flagrant délit d’astuce et de perversité; ce qu’il y a de plus désolant, au point de vue moral, c’est qu’un acte si bas soit également le seul, parmi tant de belles actions, dont il n’eut jamais à se plaindre ni à se repentir.

Bien au contraire, il entra aussitôt dans la période heureuse de sa vie.

Il avait dit à Galéas: «J’expierai, je m’en charge». On doit supposer qu’à ce moment il projetait de se sacrifier sans réserve au bonheur d’autrui, pour se punir d’avoir sacrifié les autres à son propre plaisir. Mais il allait vraiment un peu vite en besogne, et, somme toute, sa première journée de sacrifices expiatoires avait été singulièrement avantageuse, puisqu’il commençait par donner ce qui fait souffrir.

Imaginez, en effet, quel état d’insouciance et de belle humeur s’épanouirait sur la terre, si l’on abolissait cette amplificatrice des maux que nous appelons la pensée: il donnait son intelligence! Imaginez aussi en quelle calme béatitude s’écouleraient les jours du monde, si on en retirait les drames et les comédies que suscite partout, chez les gens et les bêtes, le désir involontaire de propager l’espèce à laquelle ils appartiennent: il donnait sa virilité! Délivré d’elles deux, il se débarrassait des mille soucis qu’elles comportent, autant dire de tous les soucis.

Les regrettait-il, au moins? Pas même, et tout regret de cette nature lui était interdit, car ces deux apanages-là jouissent d’un privilège vraiment exceptionnel, puisqu’il nous est indispensable de les posséder au plus haut point pour en déplorer l’insuffisance: d’une part, en effet, les individus trop intelligents s’inquiètent seuls de ne l’être pas assez, et, d’autre part, les libidineux sont les seuls à se plaindre de la limite que leurs forces imposent à leurs appétits.

Quant à l’abandon de sa beauté et de son œil gauche, il le comptait pour rien, sa jolie figure ne l’ayant jamais occupé, et son œil droit lui paraissant, depuis qu’il prenait l’habitude de s’en servir à l’exclusion du gauche, tout à fait suffisant pour voir.

Grand enfant d’un mètre soixante-seize, avec le corps vigoureux de sa trente-cinquième année et l’âme sereine de ses onze ans, il s’en allait à l’aventure.

—Je voudrais voir des choses!

Et son vœu se réalisait. A l’heure du crépuscule, il était sorti de la ville; il avait dormi sous un gros arbre et s’était réveillé au soleil, juste à temps pour croquer des pommes encore froides; puis, gaiement il était reparti, chemineau radieux, vagabond sans besoins, lancé droit devant lui, au hasard, n’ayant ni but ni volonté, insoucieux de demain et oublieux d’hier.

S’il faut en croire la pluralité des philosophes, il aurait dû ne se souvenir de rien, puisque la notion de notre identité réside en la mémoire, et qu’il avait donné les trésors de la sienne. Mais qui dira si les dieux n’ont pas établi une distinction qui nous échappe, entre la mémoire des idées apprises et celle de nos propres actes, l’une éphémère et l’autre moins aliénable, la science et la conscience?

Toujours est-il que le nouveau Dieudonat, pour une raison ou pour une autre, se rappelait confusément quelques bribes de son passé, comme on se rappelle au réveil les incidents d’un rêve: il savait son nom, son origine et son pouvoir magique, mais il n’attachait à ces choses qu’une médiocre importance, et surtout n’en tirait aucune vanité; de son existence antérieure, il gardait tout juste ce qu’il lui fallait pour jouir de l’avoir changée; ses remords ne le tourmentaient plus: ils traînaillaient derrière lui, dans la poussière des routes ou la brume des horizons, et lorsqu’ils faisaient mine de le vouloir lanciner, il s’en délivrait à la manière des gamins qui s’évadent de l’importunité et qui, dans un temps de galop, éventent leurs soucis et les sèment sur le chemin.

Les passereaux le virent qui gambadait dans la rosée, qui riait aux arbres, aux nuages, et qui dormait sous bois, siestait au rebord du fossé, jouait avec les scarabées et poursuivait les papillons. Lorsqu’il avait faim ou soif, il souhaitait des fruits aux branches ou une source dans le ravin, et il les trouvait aussitôt.

Il s’enivrait de paysages, savourant les lointains, avalant la lumière qui lui descendait dans le cœur et dilatait sa vie; l’harmonieuse tiédeur des tons égayait son sang dans ses veines comme eût fait la chaleur d’un vin, et des voix chantaient en lui, à l’unisson des couleurs. Comme c’est beau, la terre, et comme on le sait peu! Comme elle est vive en son immobilité, sous cette enveloppe d’air qui vibre! Il la découvrait et l’inventait pour son usage. Jusqu’alors, à la regarder en penseur, il ne l’avait pas vue, n’y voyant que lui-même: à présent, il en cherchait les coins où elle cache des chefs-d’œuvre, il la guettait au tournant des sentiers, la surprenait au revers d’un coteau, d’une haie, d’un rocher, toujours ingénieuse, toujours nouvelle; il l’aimait d’un amour juvénile et récent: il communiait avec elle. La nuit, il aimait les étoiles: il ne savait plus leurs noms ni leurs distances, mais elles n’en étaient que mieux accessibles à sa rêverie enfantine: l’énorme poésie d’épouvantements et de vertiges que font tournoyer les soleils, il n’en savait plus rien, mais il avait reconquis la naïve admiration de ce qui brille; couché sur le dos, il jouait à s’éblouir de cette joaillerie céleste, et il s’endormait en essayant de compter, dans leur écrin de velours nocturne, les diamants de la Sainte Vierge.

Il était libre, il était seul, et il goûtait candidement sa solitude en liberté. Il aimait la vie pour la vie, et c’était la première fois.

—Je ne veux pas qu’on me retrouve!

Et il allait, usant l’espace, dépensant les heures, les jours, les semaines, silhouette d’ailleurs assez grotesque sous ses habits de Cour, dont le satin s’était déchiré aux ronces et moucheté de boue, et cendré de poussière; les plumes défrisées de sa toque pendaient piteusement sur son oreille, et bien plutôt on l’aurait pris pour un saltimbanque en détresse que pour un fils de roi faisant son tour du monde. Qui donc l’aurait reconnu? De l’ancien Dieudonat, il ne portait plus que des loques, et guère davantage il ne ressemblait à Galéas: sa barbe avait poussé; ses cheveux mal peignés s’allongeaient sur son cou; sa santé naturelle et son existence sauvage avaient purifié le teint de l’Archiduc; les lèvres redevenaient rouges, et leur rictus s’adoucissait en bons sourires; les menaces de l’œil vairon s’étaient veloutées de tendresse; le front du Borgne, plissé naguère par des courroux et des calculs, se déridait comme un lac après la tempête et brillait d’ingénuité; toute cette face jadis inquiétante s’ouvrait maintenant comme un franc livre où les passants lisaient la probité d’une âme heureuse.

De fait, tous lui étaient amis, tant il avait besoin d’aimer, et tant il rayonnait de bonté caressante; parce qu’il avait renoncé à son esprit, son cœur l’emplissait tout entier, et débordait de lui, en commisérations soudaines, en désirs d’offrandes, en sympathies perpétuelles. Il abordait les gens sans les connaître, et tout de suite il les connaissait depuis des mois. Il escortait les rouliers qui dévident le long ruban des routes, et leur égayait le chemin en devisant ou en chantant des rondes, tandis que de la main il chassait à coups de fougères les taons qui ensanglantent la croupe des chevaux.

Rien ne lui plaisait tant que de donner: joie facile à ce pauvre si riche, joie doublée désormais, car sa nouvelle enfance venait d’y découvrir un jeu et des gaietés dont il ne se lassait point. Le jeu était simple et quotidien: on invite quelque charretier à partager le repas frugal, et le gaillard ne manque pas de dire, après avoir mangé:

—Un bon coup de vin, là-dessus, voilà ce qu’il faudrait.

—J’en ai précisément caché dans ces taillis une fort ancienne bouteille…

On s’enfonce dans le fourré, on feint de chercher, on peste, on s’attarde, et lorsque le moment arrive où le roulier se moque, on reparaît avec le vin! Un autre jour, c’est la tranche de lard, ou une aune de boudin fumant qui sort en triomphe du bois désert: les gens ouvrent une large bouche pour s’émerveiller, avant de l’ouvrir pour manger.

—Tu serais pas sorcier, des fois?

—Peut-être bien, peut-être que si…

Quant à dire quoi ni comment, jamais le grand enfant n’y voudrait consentir, tant la farce lui semble bonne, et tant la mine est drôle de ses convives stupéfaits.

Ces compagnons d’une heure disparaissent: on ne les rencontrera plus jamais; ils ne laissent rien derrière eux, n’ayant creusé dans la mémoire aucun sillon de peine, ni semé leur graine de souci. D’ailleurs, Dieudonat est seul bien souvent, car toujours quelque chose d’inconnu ou de merveilleux, là-bas, le tente et l’appelle hors du grand chemin. Si la solitude cesse de lui plaire, et si l’envie le prend de voir des visages, il a vite fait d’entrer dans une métairie ou une auberge.

A la ferme, son accoutrement, tout d’abord, égayait les gars et les filles; mais il ne s’en émouvait guère et sa bonne humeur avait bientôt désarmé les malins. Dans les auberges, l’aventure était plus scabreuse; l’hôte et sa prudente commère avaient méfiance d’un gars si étrangement vêtu, qui n’exhibait ni sou ni maille, et qui tendait un jambon ou une oie grasse, pour son loyer d’une nuit dans la grange. On flairait un voleur; plus d’une fois, il dut déguerpir sous la menace des archers. Il détalait alors, sans tristesse ni rancune, se garant de la police comme on se gare de la pluie: les injures et les averses sont les accidents du voyage, et la vie est bonne quand même! En route pour ailleurs! Dès qu’il avait dépassé le coteau, il oubliait le pays, les gens ou l’ondée: un coup de brise balayait le passé, et un rayon de soleil dorait tout l’avenir, tant l’avenir est chose courte!

Mais voilà qu’un jour il avise, sur l’heure de midi, une garcette assise au rebord d’un fossé: elle est toute jeune, avec la taille d’une femme et le regard d’une enfant; sur son front cuivré par le hâle, ses cheveux châtains ont des reflets de métal, et sa face brille, patinée de soleil, vernie de sueur, et ses traits sont immobiles de chaleur, en sorte qu’elle a l’air d’être en bronze. Sa bouche profonde et ses yeux d’émail s’ouvrent dans un étonnement mélangé de langueur, et sous l’ombre grêle d’une aubépine, elle reluit, mouchetée de lumière. Ses vaches, alentour, rousses entre le vert du pré et le bleu du ciel, paissent dans la clarté.

Dieudonat s’arrête et contemple: cette grave enfant aux yeux stupides et rêveurs comme ceux de ses bêtes, si chaste en sa brutalité, si poétique en sa rudesse, et qu’on sent presque sainte à force d’ignorance, ne serait-elle pas sortie d’un missel ou d’une légende? Elle ressemble à la Bergère de France, qui s’éblouit quand les voix vont parler dans l’arbre…

—Bonjour, la fille!

Il se rapproche, et la candide enfant, sous le regard d’un homme, baisse les yeux comme un chien sournois, guigne d’en bas et rit en-dessous. Mais il n’y prend pas garde et se rapproche encore.

—Dis un peu comment tu t’appelles…

—Clémentine.

—J’aperçois là dans ton panier un oignon cru et du pain dur: c’est un maigre festin, la fille, et j’ai dans ma besace une poularde qui vaut mieux, avec du vin, sans compter les pommes. On va manger nous deux, hein?

Il s’installe à côté de la pastoure, qui lui fait place, et les provisions apparaissent: une lueur de convoitise s’allume dans les yeux angéliques de l’enfant, qui louche vers les victuailles, et lorsque ses jeunes dents s’enfoncent dans la chair grasse ou font craquer les os, lorsque ses lèvres onctueuses baisent et sucent les pilons d’or, elle cligne des paupières voluptueusement, et toute l’animalité humaine s’épanouit sur son visage de brute virginale. Elle boit et ses joues s’allument. Des laboureurs passent au loin. Elle croque les pommes, remue les jambes, rit en montrant le fond de sa gueulette rouge, et sur le penchant du talus ses sabots égayés cognent l’un contre l’autre. Les arbustes, derrière, font une cachette propice; les laboureurs, là-bas, là-haut, sont des silhouettes qui ne voient rien, et des milliers d’abeilles bruissent infiniment sur le coteau planté de vignes. Si Dieudonat voulait… Mais il ne veut plus, et ne comprend même pas que l’heure du berger sonne dans la bergère.

Elle s’étend sur le dos et ses cils se rejoignent, comme des ailes diaphanes; ils battent encore un peu. On dirait qu’elle attend: le sommeil, peut-être, ou un rêve? Dieudonat le pense, du moins, et rien de plus; assis à deux pas d’elle, il admire avec ravissement ce bien-être éphémère qu’il a mis dans une créature de Dieu.

Mais soudain la créature de Dieu, sans dire quelle mouche la pique, sursaute en poussant de grands cris. Sa voix aiguë jaillit, perce le paysage et file en volée de flèches, par le travers des rayons verticaux qui tombent du soleil. Épouvante ou douleur? Cet appel de bête blessée a déchiré le calme des lointains: les campagnards courbés ont relevé la tête et cherchent.

—Au secours! Au secours!

Dieudonat se penche vers la fille qui se démène dans l’herbe et dont les deux pieds s’agitent avec furie vers les petits nuages blancs qui stationnent dans le ciel bleu. Du sommet des coteaux voisins, les paysans armés de fourches dévalent à grandes enjambées, et la fille hurle toujours.

—C’est la Clémentine, avec un chemineau!

Les hommes, congestionnés par la course, et le front en sueur, arrivent, entourent le couple: les jambes nues de la petite vachère se rabattent dans l’herbe, hors de ses jupes retroussées. Pas n’est besoin d’être sorcier pour deviner ce qui vient de se passer là; tout le monde le devine excepté le sorcier. Des coups lui tombent dru sur les reins et sur les épaules; des poings rustiques lui écrasent la face: alors il commence à comprendre.

—Bonnes gens, je vous assure…

On ne l’écoute guère. La vierge des champs se relève, avec l’aide des femmes qui sont arrivées tard pour rabattre sa jupe, et elle geint, elle cache ses yeux derrière ses poings, elle s’efforce de pleurer, de parler, et elle bredouille des mots salés de larmes.

—Est-ce que ça y est, dis?

—Oui, dame, ça y est!

Le chemineau essaie vainement de nier; sa victime n’en crie que plus fort, affirme, jure qu’elle est femme et s’en désole; les matrones l’interrogent: alors, elle raconte, elle précise, comment la chose est arrivée et comment la chose se passe; au narré des détails, les commères et les gars hochent la tête et simulent de la colère, mais leurs cœurs sont en appétit, et, faute de mieux, les coups se dépensent sur le museau de l’innocent; il saigne et les coups redoublent: toujours la vue du sang avive l’indignation des consciences.

Dieudonat, congrûment rossé, partiellement bleui, reçut les menottes, et d’étapes en étapes, on l’emmena jusqu’à la ville où siège la justice humaine.

Le juge était vêtu d’une robe noire bordée d’une fausse hermine où les queues s’écoulaient comme des larmes également noires, pour bien prouver aux accusés qu’on porte leur deuil par avance: le bon chemineau put même constater que ce deuil préalable se porte très longtemps, car il attendit deux mois pleins, tandis qu’on instruisait son cas. Il ne s’en plaignit pas, étant d’humeur docile, s’accommodant de tout et trouvant un plaisir nouveau à chaque condition nouvelle; son cachot lui rappelait vaguement certaine cellule de monastère qu’il avait habitée jadis:

—Autant que je me souviens, j’étais resté là-bas pendant sept ans. Ça devait être monotone, sept ans toujours pareils. Ici, au moins, on a de l’imprévu.

Les pompes de la justice obtinrent son admiration. Également il admira la perspicacité des tribunaux humains, car on lui démontra, clair comme le jour, qu’il était bien connu et qu’il s’appelait Onuphre.

Mais l’étonnement majeur lui vint d’apprendre que la petite vierge aux yeux limpides n’avait ni exagéré ni menti, lorsqu’elle dénonçait l’irréparable perte de sa virginité; déjà même la douce enfant était enceinte! Les médecins l’attestaient, et elle pleura bien fort devant le juge; de honte, de chagrin, de colère, elle pleurait et criait, montrant le poing au malfaiteur qui l’avait grisée, forcée, battue, et elle ressuscitait les péripéties du drame avec une si furieuse conviction que l’innocent lui-même en était tout ému.

En dépit de sa candeur, il devina bientôt que la pucelle avait probablement failli avant de le connaître, et qu’elle reniait son péché volontaire, pour le remplacer par un autre dont elle fût moins responsable. L’idée ne lui parut point sotte; en tout cas, il était touché du mal que cette enfant-là se donnait pour sauver son honneur champêtre; il eut pitié de sa détresse et approuva son énergie.

—Pauvre petite, elle a bien raison: elle s’épargne des misères…

Il l’encourageait du regard, et, en lui souriant de bonne amitié, il confessa tout ce qu’elle lui reprochait.

—Qu’est-ce que ça peut me faire, à moi?

On ne tarda point à lui fournir ce dernier renseignement: séance tenante, il s’entendit condamner à être pendu, après amende honorable au parvis de la cathédrale.

C’est ainsi que Dieudonat, qui avait possédé tant de dames et de demoiselles, sans que personne lui cherchât noise, dans le temps où il était prince, fut jugé bon pour la potence, dès qu’il devint eunuque et pauvre.