Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 23 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XXIII

LE PLUS PUISSANT DES HOMMES ENTREPREND UNE TACHE QUI RENCONTRE DIVERS OBSTACLES

 

—Me voilà laid, me voilà neutre, débarrassé de deux avantages qui m’ont servi à faire du mal…

Il sortit du palais d’Armide, et descendit les marches. L’Angélus de midi sonnait dans les clochers, et le soleil piquait d’aplomb.

En traversant la Place où des foules l’avaient acclamé, mais qui maintenant était déserte, il baissait la tête vers les pavés blancs de lumière: ces cubes de grès, usés par le frottement de tant de lassitudes, enfoncés par des générations de misères, impassibles sous le faix toujours renouvelé de la détresse humaine, lui semblaient exhaler vers lui la muette confidence des pas traînés sur eux, et dans le bruissement des pierres surchauffées de soleil, il croyait entendre l’innombrable voix du passé.

—Qu’on a vécu, mon Dieu, qu’on a souffert ici! Et vous avez voulu encore que l’on souffrît par moi. Où me conduisez-vous, maintenant? Je m’en vais, mais où vais-je? Expier, je le veux, mais comment réparer? Les jours que je vivrai désormais appartiennent à ceux qui ont pâti de mes erreurs. Mais où sont-ils? Partout et par milliers! Ils sont trop et que faire?

Sa tête était si lourde, si lasse, qu’il se réfugia dans l’ombre d’un platane, auprès d’une fontaine; il essayait de penser, et longtemps il resta le front dans la main. Il but dans le creux de sa paume; les idées fuyaient de son crâne comme l’eau fraîche entre ses doigts.

—Allons… Au hasard, n’importe où! Car, à chercher ainsi, je ne trouverai rien… Que Dieu me guide vers mon devoir, s’il daigne.

Il se mit en marche. De rares passants commençaient à traverser la Place. Tout à coup un inconnu, richement habillé, mais dont le vêtement était gris de poussière et le front trempé de sueur, s’élança vers lui et lui embrassa les genoux en criant:

—Altesse! Altesse! Est-il possible? Pour que je trouve dans la rue Votre Sérénissime Altesse, il faut que Dieu lui-même l’ait envoyée sur mon chemin, et je suis sauvé, grâce à Dieu!

—Sans doute vous me prenez pour l’Archiduc Galéas. Je ne le suis pas, malgré la ressemblance qui vous trompe.

—Altesse, je vous en supplie, ne raillez point! Comment pourrais-je confondre avec un autre le Sérénissime Archiduc qui m’a prodigué les marques de sa bienveillance? Votre Altesse n’a pas oublié qu’elle me fit l’insigne honneur de s’adresser à moi lorsqu’elle voulut contracter un emprunt de cent mille écus, à l’occasion du tournoi?

—Je ne suis pas celui que vous pensez.

—Altesse, par pitié! Je n’ai plus que peu d’heures à vivre! Au coucher du soleil, si je n’ai pas payé quarante mille écus, on me saisit: un créancier impitoyable, qui fut autrefois mon ami et qui a juré ma ruine, mène l’affaire en secret, sous le couvert d’un usurier qui se montre à sa place. Quarante mille écus! Et pour cette somme infime, que dans quelques semaines je pourrais rembourser dix fois, on m’égorge ce soir.

—Je vous atteste que s’il dépendait de moi…

—Altesse, deux misérables m’ont réduit à cette détresse où me voici, le vicomte d’Avatar et le prince Dieudonat.

—Dieudonat? Que vous a-t-il fait?

—L’histoire est simple, Monseigneur. Ce vicomte d’Avatar que votre Altesse connaît peut-être, car il est reçu à la Cour…

—Je l’ai rencontré jadis chez des brigands; poursuivez.

—Il arriva nu-pieds, voilà tantôt seize ans; il m’intéressa, ou plutôt il me charmait, par sa grâce perverse et l’élégance d’un cynisme: les natures trop droites ont un jour, dans leur vie, quelqu’une de ces tendresses bizarres pour le vice; il m’éblouissait, je l’aimais, je l’ai secouru et nourri, j’en ai fait mon plus intime compagnon et je le présentais aux amis de mon père. C’est ainsi qu’il put fréquenter la maison d’un riche Lombard, séduire sa fille unique et devenir son gendre, puis son associé, et peu après son héritier: aujourd’hui, tout-puissant sur la place, il a l’oreille des ministres et fait l’homme honorable. Il ne me pardonne pas d’avoir été le confident de sa bassesse et l’artisan de sa fortune: j’en pourrais trop dire sur sa vie! Il me hait. Sa femme est parente de la mienne et c’est lui qui les a toutes deux conduites au Palais. Votre Altesse sait le reste.

—J’ignore absolument…

—Toutes les deux sont devenues les maîtresses de l’immonde Dieudonat!

—De…

—Pour le couple d’Avatar, ce n’était là qu’une amusette: ceux-là sont d’un monde qui joue à l’adultère, faute de mieux, et qui promène les épouses dans les cabarets où l’on soupe. Ils font la fête, eux! C’est ainsi du moins qu’ils appellent leur dépravation. Mais ma pauvre femme chérie, qui était si loyale et si pure, si bonne, si heureuse avec mon amour, comment s’est-elle éprise du prince aventurier? Par quel sortilège? On ne sait pas, on ne peut pas savoir, on ne peut pas comprendre! Elle-même n’en pourrait rien dire et elle ne conçoit que son remords, qui la ronge, qui la tue! Ah! quelle scène, lorsqu’elle est venue à moi qui ne me doutais de rien, et qu’elle s’est jetée à genoux en me contant la faute irrésistible, et en implorant mon pardon!

—Alors?

—Pour consoler la douce enfant et l’arracher à cet envoûtement maudit, j’ai dû fuir, disparaître, l’emporter; je n’aimais qu’elle au monde: j’ai tout laissé là! Le moment se trouvait mal choisi; les rentrées ne se sont pas faites; la caisse d’un commerçant, c’est comme la mort, qui ne veut pas attendre. L’ennemi me guettait: ce soir, il m’exécute. Ma femme a décidé de mourir avec moi, et elle s’en réjouit, disant que c’est la délivrance. D’ailleurs, que ferait-elle sur terre, quand je n’y serai plus? Ah! la sauver, et vivre encore avec elle, auprès d’elle, pour elle! La vie nous était si bonne! Votre Altesse nous rendra la vie!

Dans un élan de son cœur, Dieudonat résolut de tout faire pour réparer ce désastre dont il était l’auteur, et déjà il cherchait le remède: arrêter la ruine imminente, et fournir le moyen de payer sans délai, c’était là le premier devoir. Un scrupule le troubla cependant: «J’ai juré que jamais plus je ne ferais de l’or.» Acculé au dilemme d’être impitoyable ou parjure, et de choisir entre deux fautes, il fit promptement réflexion que par l’une il persévérerait dans les œuvres de son criminel égoïsme et sacrifierait les innocents; par l’autre, il ne ferait tort qu’à lui-même.

—Déjà ce couple a trop peiné par moi: Dieu me pardonnera un petit mal pour un grand bien, et s’il ne me pardonne pas, j’expierai selon sa rigueur, ce qui sera justice. Amen.

Aussitôt il forma le vœu que quarante mille écus fussent dans la main de l’homme qui attendait. Mais cette main resta vide, et l’homme disait:

—Votre Altesse ne m’accorde pas de réponse?

Le sorcier, de toute sa volonté tendue, forma le souhait pour la seconde fois. Il observait la main avec anxiété; il n’y vit apparaître ni lingots, ni monnaies. Alors, une angoisse lui serra la gorge: «Mes souhaits sont irrévocables!» Il comprit que son vœu antérieur de ne plus faire d’or s’était réalisé comme les autres, et que sa propre volonté l’avait dessaisi pour toujours.

—Hélas! dit-il, je ne peux rien pour vous, et cependant Dieu m’est témoin que je vous eusse aidé de tout mon cœur, au péril de mon âme! Je suis pauvre.

—Ah! Votre Altesse est pauvre? répondit le passant, qui sourit avec amertume.

Dieudonat vit les yeux de cet homme; ils étaient fiers, résignés, et il dut détourner les siens.

—Je vous jure que je n’ai pas un sou vaillant!

L’homme qui allait mourir salua sans répondre, puis il fit deux pas en arrière.

—Soit, dit-il.

—Vraiment, ne pourrais-je rien autre?

—Rien, Altesse.

—En êtes-vous bien sûr? Cherchons ensemble! Je peux beaucoup, mais je n’ai rien, plus rien que ma personne!… Monsieur, n’accusez pas Galéas qui est étranger à mes actes! Je ne suis pas Galéas!

—Je n’accuse personne, Altesse. Je renonce, voilà tout.

—Allez au Palais, demandez l’Archiduc ou son surintendant!

—Je quitte ce surintendant, qui m’a éconduit avec les mêmes excuses; je n’ai plus qu’à quitter l’Archiduc, qui veut bien aussi s’excuser d’être dans la misère.

Il salua de nouveau et partit; Dieudonat le poursuivait en suppliant:

Ne vous tuez pas! Ne damnez pas vos âmes, songez à la vie éternelle!

L’inconnu se retourna:

—Par grâce, et puisqu’il vous est impossible de nous sauver, en acquittant vos dettes, laissez-nous donc mourir en paix.

Il s’exprimait cette fois avec un calme empreint de gravité si noble que son bourreau y reconnut la tranquillité des défunts: le condamné, qui venait visiblement d’accepter son destin, portait déjà le sacre de la mort; Dieudonat, frappé de respect, baissa la tête, et le vivant cercueil s’en alla par la rue déserte.

—C’est ma faute, c’est ma faute! Que leur sang retombe sur moi, détestable fou que je suis, détestable par les désespoirs que je sème, et fou par l’impuissance où j’ai voulu me mettre de réparer mes crimes! N’ayant fait que du mal avec de l’or, j’en ai stupidement conclu qu’il est nuisible, et je l’ai aboli pour l’heure où il eut été bienfaisant. Mon Dieu, je le savais, pourtant, que rien n’est absolu, que nulle chose n’est bonne ni mauvaise en soi-même, et que notre choix seul décide de ses vertus. Je l’ai commentée en dissertations savantes, cette vérité-là, et pas plus qu’un niais je n’ai songé à m’en servir. Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu, entre l’imbécile et le sage?

Une voix, dans le vent, lui répondit:

—Rien qu’une…

Dieudonat s’apprêtait à chercher laquelle, quand tout à coup il se frappa le front:

—Je pouvais tout au moins empêcher cet homme d’aller mourir! Je n’avais qu’à lui ordonner de vivre, et je n’y ai même pas songé! Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu?…

—Rien qu’une…

—Où est-il à présent, ce malheureux? Où le retrouver?

Il se mit à courir dans la direction que le passant avait prise: il le cherchait, à droite, à gauche, et se dépêchait au hasard. Le fleuve lui barra la route, mais un pont s’allongeait devant lui.

—Je veux rencontrer l’être qui va mourir pour moi, je le veux!

A ce moment, une femme penchée au milieu du pont et qui regardait l’eau enjamba la balustrade de pierre; il s’élança pour la retenir et put l’empoigner par le pan de sa robe, en même temps qu’il formulait un vœu:

—Ne sautez pas!

Elle se laissa docilement ramener, mais elle regardait son sauveur d’un air désolé: il eut l’impression d’avoir vu ailleurs ce doux visage, ces yeux lointains, et d’avoir entendu cette même voix qui maintenant gémissait:

—Il n’y a plus de place pour moi sur la terre: je vais dans l’eau.

—Dans l’enfer!

Un cercle de curieux les entourait déjà.

—Pourquoi m’avez-vous arrêtée? Je recommencerai. Mon enfer est ici. Je ne crois pas à l’autre monde.

—Je vous prescris d’y croire et de craindre la colère de Dieu.

Aussitôt, la femme se signa dévotement et proféra:

—Je crois en Notre-Seigneur et la vie éternelle.

Ensuite elle devint pâle et fut prise d’un frisson; puis elle ajouta:

—J’ai peur, maintenant. Je n’oserai plus mourir.

—Êtes-vous donc si désespérée? Dites-en la cause, afin que je vous aide.

—J’aimais. Je me suis donnée. Je vais être mère. J’ai honte. Mon père m’a chassée. Je suis toute seule.

—Épousez votre amant.

—Les pauvresses comme moi n’épousent pas les princes tels que lui.

—Il est prince? Il s’appelle?…

—Dieudonat.

La foule, qui grossissait, grogna; alors seulement, la jeune fille s’aperçut que des gens l’écoutaient: elle se cacha la face.

—Pourquoi me faites-vous raconter mon déshonneur devant ces hommes? Par quel pouvoir et de quel droit? Laissez-moi m’en aller, puisque vous m’empêchez de mourir.

—Vous épouserez votre prince, je m’y engage.

Son outrecuidance parut grotesque; un ouvrier se mit à rire:

—C’est peut-être vous qui les marierez de force?

—Moi-même. Je suis Dieudonat.

La gaieté se fit générale, et tout de suite on oublia la fille douloureuse. Une harengère glapit:

—Dieudonat? Tout le monde connaît sa figure! Tu n’as donc jamais regardé la tienne de profil?

—Il pouvait pas, il n’a qu’un œil.

—Et il vous raconte ça avec une voix d’eunuque!

—Je suis un castrat, en effet, et je ressemble à Galéas, mais je reste Dieudonat.

Alors les voix baissèrent, pour murmurer: «Un fou…»

Mais il se rapprocha de la jeune femme:

—Je reste Dieudonat pour réparer mes fautes: je réponds de vous et de notre enfant.

—Laissez-moi! Vous me faites horreur! Je ne vous connais pas!

—Il faut me suivre. Venez.

La malheureuse s’achemina, pour obéir, mais en tordant ses doigts entrelacés, et elle se lamentait:

—Ce n’est pas vous que j’aime! Je ne vous ai jamais vu! Laissez-moi!

L’ouvrier joua des coudes:

—En voilà assez, à la fin! Si vous ne lui flanquez pas la paix, à cette petite, je vas m’en mêler et vous jeter à l’eau, moi! C’est-il parce que vous portez de beaux habits, qu’on vous laissera enjôler une pauvre fille? Elle n’a que trop connu les gars de votre espèce! Il me tourne les sangs, le magot, avec ses mines de commander!

Cette énergie obtint l’approbation du peuple. Un tout petit bourgeois, vieillot et soigneusement rasé, s’avança derrière ses lunettes, et, regardant Dieudonat à hauteur du menton, il prononça ces mots:

—Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, monsieur; d’après votre vêtement, vous m’avez l’air d’un gentilhomme; néanmoins, tout noble que vous soyez, permettez-moi de vous dire que si vous êtes véritablement un eunuque, on ne conçoit pas que vous réclamiez la paternité d’un enfant, ou que vous proposiez le mariage à une jeune personne; mais on conçoit fort bien qu’elle repousse vos civilités et se plaigne de votre insistance. Il faut la laisser tranquille. Voilà mon sentiment.

—C’est bon, c’est bon, cria l’ouvrier. Trottez, la belle: on se charge de l’eunuque. Allez!

—M’en aller? Où donc aller? Je n’ai plus de maison, je n’ai plus de famille! Je voulais m’en aller dans l’eau, et maintenant je ne veux plus, parce que j’ai peur de l’enfer!

Elle secouait ses mains au-dessus de sa tête. Des femmes l’entraînèrent. Dieudonat cherchait son devoir. Le petit bourgeois hocha un crâne sentencieux:

—Il aurait peut-être mieux valu la laisser boire un coup.

—Y a pas d’erreur, fit l’ouvrier.

—Car, en somme, l’enfer du Bon Dieu, je veux bien croire qu’il existe…

—Mais personne ne l’a vu, tandis que celui de la terre…

—Personne n’y échappe.

—Pour sûr!

—Avec un enfant sur les bras, je la vois fraîche, dit la poissarde, et son gosse serait mieux dans le canal.

Le petit pâtissier grinça:

—Il n’y est que trop, dans le canal!

On rit. La sagesse populaire devenait grivoise, comme d’usage. Dieudonat, pour ne plus entendre, se pencha vers le fleuve:

—Si pourtant ils avaient raison, et si l’enfer n’existait pas, elle serait, dans ce grand lit d’eau, plus à l’aise que dans la rue…

Peu à peu la foule se dispersa derrière lui. Déjà le soleil déclinait à l’horizon: le fleuve glorieux se dirigeait vers cette clarté, poussant ses lourdes ondes comme une lave d’or.

—C’eût été là vraiment un beau lit funéraire!

Il regarda les flots couler, toujours pareils, toujours pareils.

—Oh! las, mon Dieu, que je suis las, et pourtant je commence à peine. Je parle de réparer, et voilà comment je répare! Un couple d’heureux, l’épouse et l’époux, aurait pu encore bénir la vie, et je les laisse mourir; une paire de miséreux, la mère et l’enfant, traînera le boulet des années, et je les condamne à vivre: je ne savais pas! Dans une charitable intention, j’empêche une femme de se noyer, et quand je l’ai contrainte à ne plus attenter à ses jours, j’entrevois que la tombe serait son unique refuge: je ne savais pas! Dans le repentir de mes fautes, je me sépare de ce par quoi j’ai tant péché, octroyant ma beauté à celui-là, ma virilité à celui-ci, et cette double abnégation m’empêche de sauver une existence brisée par mon caprice: je ne savais pas! Jamais je ne sais! Je ne veux que le bien et ne fais que le mal! Les meilleurs sentiments me procurent les pires résultats. Tout m’est erreur! J’entasse sottise sur sottise. Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu, entre l’imbécile et le sage?

—Rien qu’une, répéta la voix.