Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 11 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XI

IL RENCONTRE, AU COIN D’UN BOIS, LES DEUX SOUVERAINS DE CE MONDE

 

Il s’en allait à travers les campagnes, droit devant lui, sans savoir où et insoucieux de le savoir, ne souhaitant que d’aller plus loin, encore plus loin, dans des pays où nul ne connaîtrait son nom.

—On ne tuera pas en mon nom.

Il s’enfuyait par charité; il marchait chaque jour et tout le jour, ne s’arrêtant que lorsqu’il était à bout de forces, et même alors reprenant la lutte contre sa fatigue pour avancer en dépit d’elle.

—Chaque pas que je fais sauve une existence, peut-être…

Il évitait de son mieux la rencontre des gens, par appréhension de leur nuire sans le vouloir; lorsqu’un passant lui imposait sa compagnie, il la subissait avec politesse, et le moins longtemps possible.

Or, un jour, il vit, sur le bord de la route, un homme assis qui se levait à son approche et qui venait à lui d’un air dégagé, en le saluant de la main; l’inconnu était jeune, d’agréable figure, et portait avec élégance des habits autrefois somptueux mais dépréciés par les trous; il portait aussi des éperons, bien qu’il n’eût pas de cheval, et son pas foulait le sol avec tant de certitude, son visage exprimait une affabilité si bienveillante, son geste s’ouvrait avec une courtoisie tellement hospitalière, que Dieudonat ne pouvait hésiter:

—Celui-ci, pensa-t-il, est le seigneur du pays, ou tout au moins son fils. Sa mise me paraît un peu négligée, mais pour aborder les passants avec cette autorité-là, il faut être chez soi.

Aussitôt, il décida, dans le fond de son cœur, de refuser l’hospitalité qu’on allait lui offrir. Dans le même instant, le jeune homme s’écriait:

—Sire moine, je vous salue! Bénissez-moi, mon père. Je suis votre humble serviteur. L’après-midi est beau et c’est un plaisir de marcher. Me permettrez-vous de solliciter la grâce de votre compagnie?

Il parlait alertement, avec la rapidité d’un homme qui pose les questions sans vouloir de réponse, ponctuant ses phrases d’un sourire des yeux et reprenant haleine dans un sourire de la bouche.

—Pardieu, sire moine, je m’étais arrêté ici pour ramasser des fraises: les fraises des bois sont exquises. Où vous rendez-vous de ce pas?

—Ailleurs.

—Tout comme moi! Nous ferons route ensemble et j’en serai ravi! Les lieues sont de moitié moins longues lorsqu’on se met deux à les faire. Votre santé, je pense, est bonne?

—Je vous remercie.

—Excellente? Comme la mienne! Je m’en doutais, rien qu’à vous voir. Vous regagnez votre couvent?

—Oh non!

—La ville, comme moi? Parfait! Non? Tant pis! Du moins, vous avez dit le mot juste, mon père, il faut aller ailleurs, ailleurs!… Ailleurs!

—Je le crois.

—J’en suis sûr! C’est une région pleine d’avenir, ailleurs! Ailleurs est la terre promise, et vous voyez en moi un homme bien décidé à ne s’arrêter qu’ailleurs.

—Vous n’êtes donc pas le baron de ce pays?

—Ce pays de sauvages, de rustres, de manants! Baron de ce pays? Non, certes, je vaux mieux: vicomte d’Avatar, Gontran, pour vous servir, gentilhomme qui va cherchant fortune, et qui la trouvera, mon père, et qui la veut meilleure que parmi ces vilains! Je périrais d’ennui avant six mois, dans ce décor montagnard de précipices et de sapins! Je n’aime pas les précipices. C’est le boulevard des capitales et la splendeur des cours royales qu’il faut à mon activité, à mes moyens, je n’ose dire à mes mérites.

—Osez, monsieur.

—Oui-da, oui! Vous avez raison, sire moine, et quiconque veut parvenir ne doit pas craindre d’affirmer ce qu’il vaut. Quel ami convaincu dirait du bien de moi, si ce n’était d’abord moi-même?

Sur ce, et sans désemparer, il exposa ses titres à l’admiration: ils étaient en si grand nombre et de natures si diverses que, au seul bruit de leur défilé, le bon moine fut pris tout d’abord de stupeur et bientôt d’engourdissement.

—Ce doit être là, pensait-il, ce qu’on appelle un homme brillant; en somme, cette faculté-là n’est point à dédaigner, car elle procède de Dieu aussi bien que les autres, et, pour ce qui est des hommes, il se pourrait fort bien qu’elle sût les conquérir un peu mieux que toute autre.

Soudain, un inquiétant frisson remua sous les branches, à droite et à gauche du chemin: des têtes sinistres apparurent; des êtres qui rampaient sortirent des taillis, hirsutes, en guenilles, armés jusqu’aux cheveux, et vinrent se ranger en cercle autour des deux voyageurs, silencieusement. Leur silence, d’ailleurs, était fort expressif, et il s’accompagnait de gestes incapables de laisser aucun doute sur les intentions de cette petite armée. En effet, Dieudonat et Gontran avaient été tout d’abord saisis à la gorge et des mains les fouillaient; déjà le vicomte devenait plus blanc que son linge, et le moine faiseur de miracles se hâtait de réfléchir, avant de perdre complètement haleine:

—Nous sauverai-je? Ce jeune fat, si je ne me trompe, est une créature inutile, et je suis, quant à moi, une créature néfaste; sauf erreur, j’inclinerais à croire qu’on peut nous supprimer sans nul inconvénient. Mais, ai-je le droit de laisser un meurtre s’accomplir, quand je peux l’empêcher? Holà! Oh! Ne tuez pas! Ainsi soit-il!

Aussitôt, le chef des brigands surgit au revers du fossé; il vit la scène et, d’un coup de voix, il arrêta les décès imminents:

—La paix à ces gueux! Vous n’en tireriez que le souffle! N’ai-je pas défendu, faucons niais, de s’abattre sur le gibier qui ne rendra ni poil ni plume? A bas les griffes!

Les poignes s’ouvrirent et Dieudonat pensa:

—Voilà un bandit bien respectable, qui répugne aux méfaits de médiocre rapport.

Mais le capitaine des voleurs avisait le vicomte et s’écriait avec un large rire:

—Eh! Gontran-le-Coquin, est-ce toi? La sotte prise que mes gens faisaient là!

—Ruprecht-le-Camard!

—Par les cornes du grand Diable, j’arrive à point pour te sauver la peau, et ta peau, j’imagine, est le meilleur de toi!

Gontran se rajustait et ne protesta point.

—Vive tout! reprit le capitaine, tu t’encapuchonnes, mon gaillard, et te voilà flanqué d’un confesseur? Bon, bon, ne t’en défends pas! J’aime les moines quand ils sont gras: je vous engraisserai, mon père, et, puisque je vous tiens pour une heure, vous partagerez mon brouet, et les vins dont je l’arrose. Ne refusez pas! Quiconque déjeune avec Gontran peut bien souper avec Ruprecht. Et vous serez libre après boire. En route!

La désobéissance n’eût pas été de mise. Le Prince en rupture de trône se résigna tranquillement et suivit la marche; le capitaine avait pris par le bras son joli camarade et l’entraînait sous bois; à les entendre deviser, en échangeant des souvenirs, Dieudonat put apprendre que naguère ils travaillaient ensemble à l’Université, que ni l’un ni l’autre n’avaient eu de goût pour l’étude, et que tous deux étaient partis vers l’aventure, chacun par une voie. Ils en riaient, éprouvant du plaisir à se retrouver par hasard; mais l’allégresse du vicomte restait empreinte d’une correction tout à fait aristocratique, et celle du routier s’exprimait avec une brutale exubérance.

—Par le sang bleu! La fête serait complète, et notre vieux trio se reformerait pour un soir, si nous avions ici, en place de ce moine lugubre, Calame-le-Calamiteux, qui composait de si beaux poèmes!

Ils arrivèrent auprès d’une gorge escarpée; un torrent grondait tout au fond; sur la pente du ravin, à quinze pieds au-dessous du bord, un trou s’ouvrait entre les roches, derrière un rideau de houx.

—Voilà mon gîte!

On descendit. La caverne des brigands était semblable à toutes les cavernes de brigands décrites dans les livres: asile successif des troglodytes chasseurs d’ours, des Bagaudes traqués et des Gaulois vaincus, elle abritait maintenant les routiers, et des foyers de misère humaine avaient enfumé ses parois, pendant des centaines de siècles.

Dieudonat, qui s’intéressait à toutes gens et toutes choses, entra sans déplaisir: du même coup, il faisait là son entrée dans le monde, et elle ne laissait pas d’être un peu symbolique. Au sortir d’une adolescence cloîtrée, il allait prendre son premier contact avec des êtres libres de toute entrave religieuse ou sociale, et il voyait de l’Homme pour la première fois.

Il inspecta le décor, pendant qu’un serviteur bandit dressait en hâte le couvert; cette large brute portait un surcot de dame, fourré de vair, trop étroit pour ses épaules, et qu’il avait fendu avant de l’endosser; à part l’étrangeté de cet accoutrement, le paillard ne différait pas outre mesure des honnêtes cultivateurs qu’on aperçoit dans les labours; il n’était ni plus ni moins sale, et ses yeux sans férocité, sous leur broussaille de sourcils, traduisaient une âme canine. Tout comme ceux d’un chien, en effet, on eût dit qu’ils voulaient parler et qu’ils ne pouvaient pas; ils examinaient le moine à la dérobée, mais avec une persistance qui ne fut pas sans gêner Dieudonat, peu accoutumé aux regards.

Le brigand tournait alentour, s’attardait, revenait; enfin, profitant d’une minute où son capitaine emmenait Gontran au cellier, il se pencha sur la table, et tout en affectant de remuer les gobelets ou les écuelles, il dit:

—Vous ne voudriez pas venir dans un coin avec moi, avant de souper?

—Dans un coin? Avant de souper?

—Oui, parce que, après, vous serez saoul, comme de juste, ou peut-être même assommé: notre capitaine a le vin mauvais.

—Ah?

—Très mauvais. Mais moi, j’aurais bien été à confesse, pendant qu’on vous tient. J’en ai à dire, vous pensez! Vous me donneriez une petite absolution, d’un tour de main. Vous voulez?

—Je n’ai pas reçu les ordres; j’étais un aide de cuisine.

—Tant pis. Ça m’aurait fait bon. Dans le métier, on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et si on fait le saut, moins on doit rendre compte, mieux ça vaut, pas vrai?

—Changez de métier.

—Eh! vous en parlez à votre aise. Il faut vivre, hein?

Cette idée de laver une conscience, comme on lave du linge, en vue de la remettre aussitôt en usage, parut quelque peu saugrenue au philosophe que son exil avait maintenu jusqu’alors dans l’ignorance des combinaisons pratiques: il crut avoir rencontré un cas exceptionnel, et il s’en amusait au fond de lui. Mais bien d’autres révélations se préparaient à l’étonner.

Ruprecht-le-Camard et Gontran-le-Coquin revenaient, chargés de victuailles: ils avaient décroché de la voûte les viandes salées qui font boire, et tiré du bon coin les bouteilles poudreuses qui font rire. Ils en riaient d’avance; le lieutenant des routiers interpella son chef:

—Avant les gobelets, capitaine, le mot de passe, pour la nuit?

—«Hors du monde!»

—Belle devise pour toi, cria Gontran qui s’esclaffait, et mauvaise pour moi!

Les deux amis s’assirent; le moine dut les imiter et prit le troisième escabeau. Immédiatement, les espèces solides et liquides qui encombraient la table commencèrent à disparaître, et chacun s’évertuait à en cacher le plus possible; un bruit de mâchoires et de tasses sonnait sans discontinuer. Dieudonat admirait l’énergie de ces appétits sonores: il regardait, écoutait, mangeait du bout des dents, buvait du bord des lèvres, et se leva enfin pour aller quérir une cruche.

—Un coup de vin, sire moine, à la santé de notre absent: je bois à l’immortel Calame!

Le moine, obéissant, trinqua. Ruprecht attaquait les vins rouges, Gontran préférait les vins blancs, et promptement leurs langues se délièrent, en évoquant les jours passés.

—Te rappelles-tu, un soir…?

Le passé aime l’odeur du vin: il monte dès qu’elle l’invite; dans les émanations de la table rougie, les souvenirs des deux compères s’élançaient en gaieté et tourbillonnaient en tapage, dansant leur sarabande autour du lumignon fumeux; en cette caverne qu’on aurait crue si éloignée de toute cité, les évocations de la rue accouraient à la file, et le souterrain se peupla d’anecdotes dans lesquelles grouillait une horde de créatures, tentation de saint Antoine où les diables étaient des gens. Sur fond de ténèbres, ces tableaux de la société absente, avivés de riches couleurs, se succédaient comme les images d’un livre d’heures très profanes: les sept péchés capitaux y eurent leur tour à l’envi, et chacun d’eux revenait dès qu’un autre lui laissait la place. Une immoralité joyeuse se démenait dans les récits, et la verve était si chaude que Dieudonat, en buvant de l’eau, devenait ivre, à entendre les propos du vin.

—Est-ce donc cela, le monde?

Quand les jeunes amis eurent vidé sept flacons, en l’honneur du passé, ils entamèrent l’avenir.

—Moi, criait Ruprecht, je suis pour l’action, tu sais! Homme d’action, moi! Toujours, j’ai été un homme d’action!

Pour prouver son dire, il assénait sur la table des coups de poing qui faisaient trembler tout. Sa face était congestionnée; ses prunelles provoquaient des contradicteurs invisibles.

—Il faudra qu’on le sache, et on le saura, que je suis un homme d’action, un homme! On parlera de moi, je te le promets! Veux-tu voir un autre Mercadier? Regarde-moi! J’aurai mon fief, comme Roger de Flor; mon manoir, comme Mérigot! L’Archiprêtre? Il ne me vaut pas. Non, mon vieux, il ne me vaut pas!

Renonçant à malmener la table, il martelait maintenant son propre torse, qui résonnait comme une autre caverne, plus formidable que la grande.

—On la verra, ma gloire! J’éclate de force, moi! Ma force est un droit. Vous entendez, le moine? Redites ça dans vos couvents. Annoncez-leur Ruprecht, qui va venir. Il vient, Ruprecht, et Ruprecht ne viendra qu’en maître! Les hommes sont lâches, tous les hommes sont des pleutres, et toi le premier, Gontran! Ils demandent à s’aplatir sous une botte, pourvu que la botte soit solide; ils me dégoûtent, les hommes! Je ne veux pas vivre avec eux, mais je daignerai marcher sur eux!

Dieudonat redoutait que le vicomte, accusé de pleutrerie, ne prît mal ce jugement et se fâchât; mais le gentilhomme souriait avec urbanité, et même sa condescendance semblait nuancée de dédain.

—Oui, mon bon, oui, tu es un brave, et moi je suis un habile: chacun fait sa vie comme il peut, et selon ses moyens; tous les moyens sont excellents; l’important est d’atteindre au but. J’y vais en douceur, moi, et si tu as la force, j’ai l’ingéniosité, qui vaut toutes les forces. Je suis très intelligent.

—Toi, le Coquin? Toi? Un bélître! Un ignare! A l’Université, tu étais le prince des cancres! L’homme intelligent, de nous trois, c’était Calame! Parlez-moi de Calame! Sur nous trois, il y avait deux hommes, moi et lui, moi la force et lui la pensée! Il était un cerveau, notre Calamiteux, mais toi, tu n’étais rien!

—A l’Université, eh! oui, je te l’accorde; mais nous ne sommes plus à l’école. Nous sommes dans le monde et tu nous parles du savoir quand je parle du savoir-faire. C’est tout différent, mon ami.

—Je paye de ma personne, moi! Je me dépense!

—Je dépenserai les autres, ce qui me permettra de n’être jamais chiche, et de faire largesse. Tu verras, mon ami; vous verrez, sire moine, qui de nous deux aura raison: je vous prends à témoin, et même à témoin de ma noce, car j’entends, vive Dieu! que vous assistiez à cette fête-là, puisqu’elle sera la première.

—Ah! fit le Prince, vous vous mariez, monsieur?

—Oui, certes!

Ruprecht ne haussa qu’une épaule; ses yeux ne fulguraient plus guère. Gontran ajouta:

—Oui, sire moine, j’ai opté pour le droit chemin, moi, parce que le droit chemin est le plus court chemin: je me marie.

—Bientôt?

—Pas avant quelques mois; un semestre, je pense, sera nécessaire pour aplanir plusieurs difficultés que j’entrevois: résistance du père, insuffisance momentanée de ma situation. Tout s’arrangera.

—La jeune fille vous attend?

—Vous l’avez dit! Elle m’attend, bien qu’elle m’ignore, tout comme je la cherche sans la connaître; car je suis catégoriquement résolu à l’épouser sans retard, mais il importe que tout d’abord je la découvre, et, pour cela, j’ai d’elle un signalement très précis: elle est riche, fort riche, jeune à moins qu’elle ne soit mûre, brune ou blonde et peut-être rousse, grande ou petite, jolie ou laide. Voilà son portrait, sire moine, de ressemblance frappante; si vous connaissez sa demeure, conduisez-moi, et, pour le surplus, je m’en charge: la mignonne m’adorera, car je saurai bien l’en convaincre. Besogne d’autant plus aisée que je ne prétends pas à l’amour éternel. Rien ne dure, mais tout a duré suffisamment, si l’on a su mener ses amours jusques à l’autel.

—Et ensuite?

—Ensuite? Advienne que pourra, cavalier! En selle pour la vie! Quand une femme m’aura mis le pied à l’étrier, je la tiendrai quitte du reste.

Le capitaine des brigands, affalé sur la table et les paupières à demi mortes, regardait son ami d’un œil trouble, en hochant la tête; à travers les poils et le vin de sa moustache, il grogna une injure dont le moine ne comprit pas le sens, n’ayant lu ce substantif que dans les précis d’ichtyologie. Gontran d’Avatar, au lieu de s’offusquer, battit des mains.

—J’en accepte l’augure, mon vieux, et, dans une couple d’années, je t’apprendrai par mon exemple ce que vaut le métier, quand il est professé par-devant Dieu et les notaires! Je serai bourgeois et juré, administrateur des sociétés financières, échevin et capitaliste, commandeur de Saint-Jacques! J’aurai mes valets, mes flatteurs, mes chasses, mes carrosses; j’offrirai des fêtes aux princes et des primes aux inventeurs; j’encouragerai les arts, les sciences, et la vertu; je serai considéré, mon cher, et considérable!

Ruprecht-le-Camard s’endormit sur son bras replié. Gontran-le-Coquin, que l’ivresse portait aux confidences, se rabattit sur le moine et lui développa ses projets pendant une heure encore; mais, tout à coup, il eut la sensation de parler devant un auditoire inutile, et de travailler sans profit; aussitôt, il se leva fort poliment, tendit la main droite, salua d’un brusque déclanchement de la nuque, sourit, montra ses blanches dents une dernière fois, et alla s’étendre sur une natte.

Dieudonat restait seul, debout au milieu de la salle.

—J’ai entendu, ce soir, les deux conquérants de la terre; mon Dieu, vous m’avez fait toucher du doigt les deux forces qui règnent sur ce monde: la Violence et l’Intrigue. Je ne suis pas né pour ce monde.

Le cœur lui battait dans le torse.

—Hors du monde! Hors du monde!

Il s’éloigna de la table, et, dans la vague lueur des torches, il se mit à marcher vers l’issue.

Une sentinelle l’arrêta:

—Qui vive! Où vas-tu?

—Hors du monde!

—Passe.

Il sortit du souterrain et fut ébloui de lumière.

Pourtant, le jour s’achevait; le soleil, disparu derrière les montagnes, cuivrait encore le ciel, mais, dans les profondeurs de la gorge, la nuit amassait déjà ses brumes bleues, et, de minute en minute, elle grimpait au long des roches abruptes. Là-haut, de petits arbres se dessinaient en dentelles; là-bas, d’autres se fondaient en nuées; une paix divine sacrait le paysage. Le croissant de la lune s’effila par-dessus les cimes. Alors, le Prince s’écria:

—O Nature! Nature! Devant toi, je rends grâces à Dieu qui m’a donné la vue; voir est la consolation d’entendre.

 

DEUXIÈME PARTIE