Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 21 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XXI

OU SE MONTRENT LES INCONVÉNIENTS DE LA FUTILITÉ

 

Cette nuit-là, le prince ne dormit point, et, bien qu’elle fût de la plus molle suavité, il la trouva singulièrement désolante, en raison de sa douceur même. Accoudé à sa fenêtre, il regardait évoluer les étoiles, et il s’amusait tristement à les appeler par leurs noms.

—Je vous donne des noms et je ne vous connais pas, pas plus que vous ne connaissez les noms que je vous donne; je jouis de votre beauté qui passe, sans rien savoir de ce qui la constitue, car les aspects que je lui suppose ne vous ressemblent pas; je vous combine d’après moi, sans donnée précise sur vous, ô belles étoiles, et tandis que par vous je me délecte de votre splendeur, nous restons étrangers l’un à l’autre, mystérieuses étoiles si pareilles aux femmes!

Jamais à ce point, il n’avait senti l’isolement, ni dans la cellule du monastère, ni dans l’ermitage de la montagne, et à cette heure seulement il découvrait qu’il y a deux solitudes, celle du corps, qui est au désert, et celle de l’esprit, qui est parmi les hommes.

En face de lui, la planète Mars flamboyait de rouge.

—Je t’ai vu tourner toute la nuit, astre dissemblable, et maintenant tu vas rentrer dans l’horizon, comme les autres, toi qui n’as rien de commun avec les autres, pauvre planète, enfant de soleil, qui fais semblant d’être un soleil! Longtemps, je t’ai cru plus grand que tous, uniquement parce que tu es plus petit, comme moi, et plus près de moi; je t’admirais de briller tant, alors que tu ne brilles même pas, ô miroir chétif que tu es, prince brodé dont les dorures n’étincellent que par reflets. Es-tu vivant ou déjà mort? On ne le sait même pas! Je te ressemble.

En somme, il traversait la crise d’une mélancolie nettement spécifiée par l’adage médico-moral qui commence sur ces mots: «_Omne animal…_» Ignorant les causes de son malaise, il abandonnait au vague son âme fatiguée, avec cette complaisance que nous mettons à mourir en partie, et il se dépitait de voir apparaître les premières blancheurs de l’aube qui allait le débarrasser de sa peine en le rinçant dans la lumière.

—A n’aimer qu’une seule femme, j’aurais sans doute été moins seul…

Il se mit à chercher laquelle il aurait dû choisir, sans remarquer que systématiquement il la cherchait au nombre des inexplorées. Il jetait des noms au hasard: «Gaude?—Mariée… Aude?—Fiancée…» Elles s’éliminaient toutes, pour un motif ou pour un autre, et cependant une d’entre elles assurerait le Paradis, peut-être?

—Toi qui pourrais m’offrir une félicité qui dure, viens à moi!

Alors, il entendit un pas léger derrière lui.

—Voilà que mon vœu se réalise… Déjà!

Il n’osait tourner la tête, par crainte de se trouver face à face avec l’élue définitive de qui dépendrait son destin.

—Qui est-elle? Comment est-elle?

A n’en pas douter, il percevait le bruit d’une haleine et sentait un regard posé sur sa nuque. Enfin, une petite toux, timidement indiscrète, et très aiguë, insista pour réclamer son attention. Il prit courage, et se retourna, bien sûr qu’il allait voir l’Unique. C’était l’Eunuque.

—Pourquoi viens-tu et qui es-tu? Anoure, es-tu toi-même ou un symbole? Apparais-tu comme un conseil, Anoure, au moment où j’invoque la forme du bonheur suprême?

—Je ne comprends pas ce que dit Monseigneur. Je viens parce que tel est mon devoir, ayant vu Monseigneur tout seul, et voulant demander ses ordres.

—Je n’en ai pas à te donner.

—Monseigneur serait-il souffrant? Ou un peu las? Monseigneur s’ennuie?

—Peut-être.

—Monseigneur, pour s’amuser, veut-il revoir mes fiches et les listes, avec les portraits de ces dames? Ma comptabilité accuse actuellement le numéro cinq cent quarante-neuf.

—Il n’importe, mon ami.

—En six mois, cinq cent quarante-neuf amies, c’est fort beau, Monseigneur. Et si je comptais celles qu’il nous fallut refuser…

—En as-tu donc refusé?

—Monseigneur oublie-t-il qu’il s’est formellement interdit l’adultère, et que j’ai dû, en conséquence, renvoyer bien des amoureuses entachées de mariage?

Le majordome négligea d’ajouter qu’en maintes circonstances, quand les clientes étaient particulièrement jolies, quand elles le rémunéraient de quelques privautés ou de quelques ducats, il avait pris soin de leur dénoncer les scrupules de son maître; les épouses averties se déclaraient alors demoiselles ou veuves.

Il souriait en y songeant, tandis que Dieudonat s’adonnait de nouveau à des pensées plus graves: Anoure l’entendit soupirer.

—Monseigneur est mécontent?

—Je me disais, mon ami, que les femmes sont vraiment futiles.

—Je le crois, Monseigneur.

—As-tu jamais songé à l’étymologie de ce mot-là? Futere, futilis, qui est susceptible d’être, qui doit être… Comment dirais-je? Qui existe pour être… futita!

—Je n’entends pas le latin, Monseigneur.

—C’est grand dommage, car tu concevrais qu’on a tort de parler des «choses futiles.» Il n’y a pas de choses futiles, mon ami, mais seulement des personnes; et tu reconnaîtras que, par définition, la futilité est l’apanage distinctif du sexe féminin.

Mais l’eunuque n’écoutait plus guère; il regardait par la fenêtre, d’un air anxieux, et brusquement il sursauta, en criant avec épouvante:

—Là, Monseigneur, dans le petit brouillard, cette femme qui vient, regardez, Monseigneur!

—J’en aperçois une, en effet.

—La Reine, Monseigneur! La Reine Gaude, qui se décide comme les autres! Je la reconnais sous son voile!

Aussitôt il fit réflexion que, pour se lever si matin, une si noble dame devait avoir des raisons bien pressantes, et dans l’instant même il perçut le double danger d’un dilemme: fureur de la royale épouse s’il tentait de l’arrêter au passage, et fureur de l’époux s’il se prêtait au crime de baise-majesté. Il s’esquiva.

Le Prince reçut la Souveraine avec un respect excessif; affectant de ne rien entendre aux gracieuses intentions de cette visite matinale, il parla de sa reconnaissance pour les faveurs de toutes sortes qu’on lui prodiguait dans sa nouvelle patrie, et notamment pour les paternelles bontés du Roi son hôte. A l’abri de cette gratitude, il se croyait en sûreté, mais la reine le désabusa:

—N’ayez point de ces illusions, beau cousin; le roi ne vous aime pas tant qu’il en fait parade.

—Oh!

—Je connais son dessein qui fut tout uniment de vous apprivoiser ici, de vous y enchaîner, avec des fleurs d’abord, ou des bras enlacés, et différemment s’il le faut, afin de tirer de vous ce dont il a besoin.

—Mes sentiments de profonde…

—Du sentiment, tout le monde en peut faire, mais vous seul savez faire de l’or, qui vaut mieux; c’est de l’or qu’on attend de vous, mon ami… N’interrompez pas votre Reine. Dans l’espoir de cet or, Gaïfer vous appelle son fils, et tout aussi bien il vous appellera son gendre, si le rôle vous agrée: ce qui, par parenthèse, réjouirait ma belle-fille, qui vous adore, beau cousin.

Tout en parlant de la sorte, elle le surveillait du coin de l’œil. Les notes graves dominèrent dans la voix de Dieudonat, tandis qu’il répondait:

—Je vénère la princesse Aude, et je la sais fiancée à l’archiduc Galéas…

—Qu’elle déteste, qui vous exècre, et dont on fera des saucisses si tel est votre bon plaisir, à la seule condition que vous donniez ce que l’on attend de vous; et puisqu’il vous suffit d’un geste de votre petit doigt…

—Plus jamais je ne ferai de l’or, jamais plus! Je l’ai juré! Je les connais trop, les œuvres de ce métal, néfaste puisqu’il engendre le malheur, funeste puisqu’il procure la mort! Jamais plus, jamais plus!

—Eh là! ne vous exaltez pas ainsi et réservez vos forces, pour l’instant. Aussi bien, je ne me soucie nullement de vous voir épouser cette petite sotte; je vous réserve mieux, mon ami, puisque je vous prends pour moi.

La netteté de cette péroraison ne permettait plus aucune méprise sur le bon vouloir de la Souveraine; elle avait les yeux brillants et la bouche très rouge; on voyait toutes ses dents, qui reluisaient, et ses lèvres mobiles se mirent à marmotter un silence plus explicite encore que ses paroles. Puis elle poussa un gros soupir, comme si le double poids de son sein avait écrasé ses poumons, et les deux poings appuyés aux coussins du divan, elle reprit:

—J’ai gagné pour votre personne un goût intense, mon ami, et cela dès la première heure. J’ai voulu voir s’il passerait, et même j’ai résisté, car je suis une honnête épouse. Il persiste; donc, je cède et vous prends pour moi, ainsi que je vous l’annonçais tout à l’heure. Mais vous trouverez bon que ce soit pour moi seule et que je n’admette aucun partage. Je ne vous en imposerai pas non plus: je me livre toute, et je réclame tout. Vous apprendrez entre mes bras, cousin, qu’il n’est félicité d’amour que dans le don total de soi, et tout votre passé vous semblera fadaises auprès de notre passion érudite. Inutile, après cela, d’ajouter que je renonce au Roi, qui d’ailleurs ne vaut plus grand’chose. Nous le déposerons: tout est prêt; des gens à moi travaillent l’opinion publique; le peuple, sachant de quelles faveurs vous gratifiez vos sujets, applaudira d’enthousiasme; nous supprimerons les impôts, nous fonderons des hospices, nous ouvrirons des théâtres gratuits, nos deux noms seront bénis et nos initiales, entrelacées comme nos bras, décoreront les monuments. Voilà le plan, Dieudonat Premier. Choisissez entre le trône que je vous offre et la prison que vous réserve votre bon ami Gaïfer.

Le prince cacha de son mieux l’horreur qu’il éprouvait pour des perfidies si méchantes et pour une Majesté si dénuée de sens moral; l’usage des Cours, pratiqué pendant un semestre, avait suffi à lui apprendre qu’un honnête homme doit faire bonne figure aux malhonnêtetés qu’il rencontre. C’est pourquoi, tout en affirmant qu’il était fort touché d’une distinction trop flatteuse, il avoua que son respect pour le sacrement du mariage allait le priver du plaisir avec lequel il aurait l’honneur d’être, Madame, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.

Sa réponse fut mal accueillie.

—Vous me la baillez belle, mon cher, avec vos semblants de scrupules et votre morale tardive! Le mariage! Ses devoirs sont-ils plus rigoureux pour moi que pour les autres, et nous donnerez-vous à croire que tant d’épouses légitimes viennent ici dans l’espérance d’y entendre un sermon de carême?

Dieudonat apprit avec stupeur que, six mois durant, il avait commis l’adultère à couche-que-veux-tu. La sincérité de sa surprise était si évidente que la Reine Gaude décoléra, pour étouffer de rire; elle se roulait sur le divan, comme une personne ordinaire, et sans pouvoir articuler un mot. Cette ondulation faisait généreusement valoir ses avantages naturels, et elle en prenait conscience. Mais l’amant perpétuel était dans un état d’esprit à ne pouvoir contempler qu’avec épouvante les tentations horizontales, et il souffrait d’une hilarité qui lui parut hors de saison. Enfin, la belle Gaude reprit haleine.

—O grand nigaud, joli nigaud, c’est donc vrai qu’on vous fit avaler ces couleuvres? Ne vous a-t-on pas assuré, pendant qu’on y était, que nous sommes toutes vierges et que vierges nous demeurions en attendant votre arrivée?

—Eh quoi? Pas un des époux outragés n’est venu me casser la tête!

—Ils avaient trop à faire de veiller sur la leur, tout endommagée qu’elle fût, et le Roi veillait sur la vôtre. Pensez-vous qu’il eût toléré une atteinte quelconque à sa Poule-aux-œufs-d’or? La fortune du pays reposait sur votre existence, faiseur d’écus, et votre vie était sacrée comme la patrie elle-même! L’espoir de la patrie, vous êtes cela, bel ami. Toucher à vous, ou l’essayer, ou y penser, est crime de haute trahison qui mérite la potence ou la hache, et la nation entière partage là-dessus les sages sentiments de son Roi. Profitons-en. Tout vous est loisible, mon cœur! Je vous l’ai dit, n’en doutez plus, et venez vous seoir près de moi.

—Ma conscience est écrasée de honte par l’avilissement universel que je créais sans le savoir.

—Eh là! quelles pompeuses paroles! L’avilissement universel? Si cette idée-là vous offusque, rayez-la et vous le pouvez: des exceptions ont confirmé la règle.

—Des époux se sont irrités?

—Et des fiancés, des pères, des frères, voire parfois des fils…

—Alors?

—Alors, on les a mis à l’ombre, pour leur rafraîchir les idées.

—Personne n’a perdu la vie?

—Peu de personnes: le Roi s’arrangeait, le Roi n’est pas méchant, mais le respect des justes lois ne s’obtient que par des exemples.

—Horreur!

—Bah! Les jaloux en prison compensent les jaloux qui emprisonnent leurs femmes, et s’il a paru nécessaire d’envoyer quelques forcenés au gibet, je ne les vois pas plus à plaindre que les malheureuses expédiées dans un autre monde par la colère de leurs maris.

—Dans un autre monde?

—Ah çà! pensez-vous donc, cousin, que pas un d’eux ne s’est vengé? Que tous ont accepté en souriant la disgrâce de leur amour trompé, de leur honneur bafoué, de leurs foyers éteints? Que pas une n’a payé son écot et le vôtre? Si vous aviez quelque connaissance du monde, et surtout si vous aviez, comme moi, feuilleté les rapports de la police…

—Eh bien?

—Sur les centaines de créatures que vous avez tenues là, heureuses et vivantes, combien sont mortes à cette heure et combien d’autres vont mourir!

—Là, vivantes et heureuses, là!

—Vous pouvez supposer tous les drames: ils furent! Toutes les formes de la rage ou du désespoir: elles sont! Des maris qu’on ne reverra plus, parce qu’ils rôdaient en armes autour de votre palais; des épouses étranglées au retour, des enfants orphelins, des vierges enceintes, des familles déshonorées, des pères fous, des fiancés et des amants qui boivent l’oubli dans le poison, et d’aimables demoiselles qui, par furie de vous ravoir après vous avoir eu, ou par impatience d’y réussir, s’en vont chercher la paix au fil de la rivière…

—Mon Dieu! mon Dieu!

—Vous êtes admirable! D’inconscience ou d’innocence, mais admirable, assurément! Vous n’imaginez même pas que les jours ont des lendemains, que les causes produisent des effets, que les semailles préparent des récoltes. Vous semez, advienne qu’advienne, et vous vous dites: «Les femmes sont futiles.» Je n’en disconviens pas, mon cher, et je veux tout à l’heure vous en administrer la preuve; mais notre futilité est la chose du monde qui se paie le plus cher, même quand elle est gratuite. Donnez de l’or ou n’en donnez pas: il ne compte guère, quoi qu’on dise, et les larmes, mon bon ami, sont l’unique rançon des baisers.

Cette reine bien informée se tut et tapota les coussins autour d’elle; puis, lorsqu’ils furent à son gré pourvus de bosses et de creux, elle ajouta:

—Maintenant, beau cousin, venez près de moi, car le temps passe et c’est assez nous occuper des autres.

Mais l’Irrésistible ne la regardait même plus. Il marchait à grands pas à travers la salle, et se lamentait à coups d’exclamations, de phrases rétrospectives, de remords éloquents; il arrachait ses cheveux bouclés et maudissait l’heure de sa naissance. La Majesté, pendant ce monologue errant, patientait et s’impatienta.

—Beau cousin, prenez garde; vous m’importunez, beau cousin.

Lasse enfin, elle se leva, puis avec une lenteur vraiment royale, elle remit son voile épais, et se dirigea vers la porte; sur le seuil, elle se retourna:

—Je vous apportais le bonheur dans la gloire, et vous préférez un cachot? A votre aise!

Insensible aux menaces, il continuait d’arpenter la salle, en se frappant la poitrine:

—Assassin! assassin!

La Reine n’était pas encore sortie de la maison que déjà le Chef des eunuques avançait la tête entre deux portières et jetait:

—La princesse Aude, Monseigneur! Voici la princesse qui vient, comme les autres! Je la reconnais sous son voile!

La fille du Roi entra en coup de vent, comme au théâtre.

—Gaude est ici! Ne dites pas non! Je l’ai vue venir! Je la surveille! Pour les autres, passe! Mais belle-maman, je ne veux pas, vous entendez, je ne veux pas! Je vous défends! Oh! faites-moi la grâce, cousin, de ne pas prendre avec moi ces airs de candeur qui ne vous vont guère et qui ne me trompent pas davantage. Sous prétexte que je suis une ignorante jeune fille, ne supposez pas que je ne comprenne rien à votre manège: je sais ce qu’elles viennent faire chez vous, toutes, tant qu’elles sont. Parfaitement, je le sais! Et si vous croyez que j’y prends du plaisir, sans cœur? Oui, sans cœur, sans cœur, sans cœur!

Elle se mit à pleurer avec véhémence, poussant des cris pointus, martelant le tapis à coups de talon et battant ses grands yeux de ses petits poings à fossettes.

—Oui, sans cœur, sans cœur, là! Parce que moi, je vous aime, et vous le savez bien, et que je ne vous permettrai plus du tout de câliner toutes ces dames-là quand vous serez mon mari, de les câliner comme il fait, toute la journée et toute la nuit, le sans cœur qui ne m’aime pas!

—Je vous aime comme la mignonne amie, la sœur cadette qui va se marier bientôt; car vous êtes fiancée, Aude, la fiancée d’un autre…

—Jamais je ne l’épouserai, ce vilain-là, qui est trop laid, et bête aussi, et qui est borgne, avec un œil crevé! Est-ce que vous me voyez, méchant, dites, est-ce que vous m’imaginez passant ma vie en face d’une seule prunelle, devant une figure à cheveux roux, qui me regarderait avec son œil crevé? Je ne l’aimais pas dans le temps, mais, depuis que vous êtes venu, je le déteste! Et je l’ai dit à Papa-Roi, et Papa-Roi m’a dit que nous aurions la guerre s’il renvoyait mon fiancé; mais je m’en moque, de la guerre où je ne vais pas, et je ne veux point de cet affreux fiancé-là, parce que j’en veux un autre, qui est bien plus joli, et qui le sait trop, le sans cœur!

Elle ne sanglotait plus, mais, larmoyante encore, elle boudait avec une moue gentille, dont elle marquait la ponctuation de ses phrases. Dieudonat, que hantaient les révélations de la Reine et qui écoutait peu, répondit:

—Oui, vraiment, j’ai agi en homme sans cœur.

—Pour sûr, et l’Archiduc est plus gentil que vous, car il fait tout ce qu’il peut pour me plaire, lui; il me dit des compliments qui sont idiots, mais ce n’est pas de sa faute, puisqu’il ne sait pas en inventer de meilleurs, et il m’envoie des bouquets, et il m’offre des bagues, des colliers, des pendants d’oreilles, de tout, et bien d’autres choses, et je m’en moque, parce que je les voudrais de vous, et jamais vous n’avez eu l’idée du moindre rang de perles, ni même d’une fleur qui m’aurait fait plaisir! Vous trouvez ça gentil?

—Monstrueux.

—Là! Vous êtes un monstre et vous en convenez!

—Et vous pouvez aimer un être si méchant?

—Il faut bien, puisque je l’aime.

—Malgré son manque de cœur?

—Ça n’a rien à voir.

—Et pourquoi, petite Aude, à cause de quoi m’aimez-vous?

—Vous le savez bien, fat, et vous voulez me le faire redire.

Elle lui prit les mains, l’attira vers elle, le fit asseoir à ses côtés, sur les coussins que, tout à l’heure, la Reine avait creusés de ses formes plus amples, et elle gazouillait:

—Parce que je te trouve joli, oh! joli, si joli! Toutes, nous te trouvons joli! Il y en a qui aiment tes yeux, il y en a qui aiment tes mains; et d’autres, c’est ta voix qu’elles adorent, et puis d’autres…

—Et la petite Aude?

—Moi, c’est ton nez, dont je raffole! Et tes cheveux aussi… Quand j’ai vu tes mignonnes narines, qui faisaient ça, comme ça, j’ai compris tout de suite que j’allais t’aimer. Ensuite, au moment où je m’y attendais le moins, et c’est juste le moment où tu me faisais ta révérence, j’ai vu là, au-dessus de ta tempe gauche, là, une mèche de cheveux qui se tortillonnait… Oh! alors, j’ai compris que je t’aimais pour la vie!

—Petite Aude, ne seriez-vous pas un oiseau?

—Plaît-il?

—En sorte que si quelque autre avait mes mignonnes narines, qui font comme ça…

—Vous êtes drôle! Chacun a ses narines, et c’est les vôtres que je veux, celle-là et puis celle-ci…

Du bout de ses doigts roses aux ongles bien polis, elle picorait une narine après l’autre, et le bien-aimé laissait faire, occupé qu’il était à réfléchir sur les causes occasionnelles de l’amour, dont les origines sont si modestes et les conséquences si terribles. Mais la jeune princesse, impatientée de cette rêverie trop longue, finit par lui pincer le nez, rageusement. Dieudonat essayait de se dégager, et la pucelle s’animait, les yeux brillants, les dents enfoncées dans la lèvre, et tout son petit corps se trémoussait déjà.

—Futile enfant! dit le philosophe.

Mais sa voix si jolie était nasillarde, car la futile enfant ne lâchait pas le nez du philosophe.

A ce moment, l’eunuque accourut pour la troisième fois, et cria:

—Le Roi, Monseigneur, voici le Roi qui vient!

La princesse lâcha le nez, car elle avait besoin de ses deux mains pour les battre l’une contre l’autre.

—C’est bien fait, que Papa-Roi me trouve ici! Il nous mariera tout de suite, et l’Archiduc déclarera la guerre. C’est bien fait, bien fait!

Dieudonat regardait tristement cette joie.

—Il n’y a pas à nier, dit-il, voilà bien la futilité qu’annoncent les étymologies. Mais il faut maintenant, si je le peux encore, endiguer le torrent de misères qu’elle a déchaîné grâce à moi.

On entendait, au loin, le bruit des hallebardes frappant les dalles du perron pour annoncer l’entrée du potentat. La petite princesse, ravie, scandait du doigt cette musique de menace, et redressait en bataille son joli buste aux seins guerriers. Dieudonat, debout auprès d’elle, attendait.

—Seigneur, mon Dieu, dans cette nuit de lassitude, et seul en face des étoiles, j’ai demandé le suprême bonheur d’amour et vous me l’avez présenté sous trois formes: la continence d’un castrat, la passion d’une femme mûre, la légèreté d’une enfant. Mais je crois comprendre pourquoi l’Eunuque est venu le premier.