Dieudonat: Roman
Chapitre XXXVI
LE CŒUR VA DEVANT!
Le lendemain, Calame revint courageusement chez Polygène: il n’y trouva plus son ami.
—Où donc est-il?
—Savons pas, il raconte rien.
—Il se promène?
—D’hier soir, il n’a point rentré.
—Vous ne l’avez pas recherché?
—Il est son maître, pas vrai? On lui demande pas de rendre des comptes. J’ai point de droits sur sa liberté, moi!
—Bref, il s’est sauvé?
—S’il a fait ça, après le mal qu’on se donnait pour lui et ce qu’on a enduré à cause de sa magie, c’est un ingrat.
Calame courut à la porte de la prison.
—Vous l’avez vu, Gertrude?
—Oui, donc! Il est venu hier, à la nuit tombante, tout penaud et dolent, avec son chien: il m’a raconté qu’il allait loin, pour débarrasser les bonnes gens, qui ont de la peine à vivre; il s’était caché d’eux, rapport qu’on l’aurait retenu, qu’il raconte; il venait m’embrasser avant de partir pour toujours; et il m’a dit de vous embrasser bien fort, mais qu’il doit se cacher de vous comme des autres, parce qu’il fait du tort au monde.
—Vraiment?
—Fallait l’entendre quand il disait: «Loin! Je veux aller loin!» C’était pas son ton ordinaire; de toute sa petite force, il criait ça: «Je veux!» Il a même ajouté: «Ainsi soit-il.» Et puis il est parti.
—Mais, de quoi vivre?
—Eh! eh! j’avais prévu, quasiment: je me méfiais. Il a son gagne-petit, allez! Tond-les-chiens-et-coupe-les-chats, comme moi! Je lui ai montré la mécanique avec la manière de s’en servir.
—Et des outils?
—Les miens, pardine! Mes grands ciseaux, mon couteau neuf et une belle boîte pour les mettre, toute garnie de cuir, avec de gros clous de laiton; elle est jolie, allez! Elle ouvre, elle ferme… Il l’admirait assez et la tournait dans tous les sens. Depuis le prédicateur, je la cloutais exprès pour lui, crainte de ce qui devait arriver; mais j’ai pas eu le temps de la finir, à preuve que voilà le reste de mes clous. Ils brillent, hein?
—Magnifiques!
—Ils coûtent cher. J’épargnais sur le manger. Je me disais: «Ce sera pour mon petit Onuphre.» Et, chaque fois, je riais, et ma soupe prenait meilleur goût, de n’avoir ni beurre ni lard. Vous me croyez pas?
—Si fait: vous vous priviez… Et pour donner, vraiment donner, il faut se priver, sans doute?
—Bien sûr! Quand on se prive pas, on ne donne point, hein?
—On rend, n’est-ce pas?
—Juste!
—J’ai toujours trouvé ça aussi: donner ce qu’on a en trop, c’est une manière de rendre.
—Juste! Et y a point de plaisir, vous trouvez pas?
—Alors, bonne Gertrude, offrez-vous ce plaisir de me donner les clous qui restent.
—Vous voulez aller finir ma boîte, je parie? Vous voulez le rejoindre?
—Peut-être… Un jour…
—Tout de suite, donc! Il faut. Il est tant seul, il est si bon! Vous le rattraperez vite, du train dont il marche.
—Par où est-il parti?
—Par la Porte de l’Est, et tout droit, en suivant le pavé du roi: je vous mettrai dans le chemin.
Elle le lesta d’une soupe et le conduisit hors la ville, pour être sûre qu’il partirait.
Calame se mit en route: il allait, lui aussi, droit en avant, vers l’Est, et suivait le pavé du roi, en remâchant les vers de son poème et en jetant des rimes aux paysages de printemps.
—Bizarre, comme il me manque, ce morceau d’homme, tronc sans pattes et presque sans tête: c’est à croire que nous nous complétions, lui le cœur, et moi la cervelle…
La piste était facile à suivre: à la traversée des hameaux, il s’enquérait d’un cul-de-jatte escorté d’un chien jaune.
—Ouais, repartit un paysan, on l’a vu: il a coupé notre petit chat, et il lui disait en douceur: «Laisse-toi faire, mon minet, c’est pour ton bien; en ce bas monde, moins on en a, mieux ça va; moins on est, plus on est heureux.»
—Il disait cela, lui?
—Même qu’on a bien ri et qu’il s’est fait griffer. On lui a donné un quignon de pain pour sa peine.
Calame reprit sa route.
—Est-il possible que le gamin ait parlé de la sorte? Aurait-il déchiffré le fin mot de la vie?
Toujours les gens lui affirmaient avoir vu le cul-de-jatte et le chien jaune.
Il continuait d’avancer sur le pavé du roi, mais il avait beau se hâter: les jours succédaient aux jours, et jamais Calame ne rejoignait Dieudonat.
—Lui le cœur et moi le cerveau…
Il le cherchait des yeux, au bout aminci de la chaussée du roi et sur le dos des horizons.
—Est-il possible qu’il ait marché si vite?
Parfois, il croyait l’apercevoir, en silhouette, au ras du ciel.
—Est-il possible qu’il ait monté si haut?
Il gravissait la hauteur et n’y trouvait personne.
—La peste soit du petit homme qui a roulé comme un géant! Je n’en peux plus.
A mesure qu’il s’exténuait dans sa poursuite vaine, l’inaccessible Dieudonat grandissait dans sa pensée, jusqu’à prendre tournure de symbole: colossale et transfigurée, l’image du disparu souriait de béatitude, et le poète en la contemplant au fond de son souvenir, croyait y reconnaître la moitié de lui-même et n’avoir plus en lui que l’autre moitié.
Enfin, un matin, il découvrit dans une ornière l’empreinte des quatre roulettes: elle était sèche et déjà ancienne.
—Le cœur va devant, le cœur va plus vite! Est-ce que je le rattraperai jamais?
Le soir de ce jour-là, étant parvenu au sommet d’une colline, il aperçut en bas, dans la brume violette des grandes villes, les toits sans nombre et les clochers d’une cité immense, à cheval sur un fleuve rouge: il reconnut la capitale du roi Gaïfer.