Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 16 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XVI

OU L’ON VOIT LE TABLEAU D’UN PEUPLE FORTUNÉ

 

Le pays devenait prodigieusement riche: cette affluence d’or avait changé, du tout au tout, les conditions de la vie sociale.

Le peuple fut d’abord très heureux, ou du moins il crut l’être, ce qui revient au même; car vous n’ignorez pas que notre bonheur est simplement une appréciation favorable de contingences qui sont quelquefois désastreuses.

Or, les contingences sociales paraissaient pleinement satisfaisantes. Le Duc, en effet, ne se souciait plus guère de récolter les impôts, qui lui avaient coûté tant de soucis: il cessa de pendre les insolvables, de spolier les riches, et même il alla jusqu’à décréter que nulle taille ni redevance ne serait prélevée, jusqu’à nouvel ordre. On fit des feux de joie, dans les cités, dans les campagnes, et l’on chanta des Te Deum avec des Te Ducem, des O Salutaris hostia qui bénissaient Dieu, le Duc et son fils, bienfaiteurs nationaux.

Tout s’annonçait au mieux. Une ère de prospérité s’ouvrit. Le Souverain avait depuis longtemps passé la cinquantaine, âge critique où la passion de procréer se transforme dans l’homme, et de charnelle qu’elle était se fait simplement lapidaire: devenu à peu près chaste, le potentat se mettait à bâtir. Il connut l’amour de la pierre ajoutée à la pierre, et de la chose durable qui s’élève au moment de la vie où la chose fragile commence à s’écrouler. Il voulut des palais et des églises, des forteresses, des ponts et des aqueducs, des canaux, des fontaines, des quais, des rampes; édifices inutiles et bâtisses utiles, les monuments nouveaux surgirent du sol, à la gloire de la religion et du commerce, des grands hommes et des petits, à la mémoire des morts, au profit des vivants; partout, le Duc érigeait de la beauté ou de la laideur, indistinctement et sans préférence, pourvu qu’elles fussent solides; il possédait les moyens de s’offrir l’une et l’autre, et il ne manqua point de les exiger toutes deux.

La patrie se hérissa de tours et de pignons, de clochers et de clochetons, de cintres et d’ogives, de flèches, d’arcs, de colonnades, de bas-reliefs, de rondes-bosses, de tout ce qui se fait en pierre, en marbre, et même en bronze. Les statues et les dômes étaient rehaussés d’or: à quoi bon s’en priver, puisque l’or abondait? Les nuages, en passant, s’étonnaient de voir ces villes resplendir, et passaient: au soleil levant, au soleil couchant, elles éclaboussaient le ciel de leurs rayons. Du haut des montagnes qui fermaient la frontière, on pouvait les admirer, brillantes dans la verdure comme des bijoux sur les velours d’un joaillier.

Plus le Duc bâtissait, plus il souhaitait bâtir, et il recommençait sans fin. Tous les gars se faisaient maçons; les journées d’un manœuvre eussent contenté un prélat. Les apprentis pouvaient courtiser les danseuses; les charpentiers, le dimanche, apparaissaient sur les promenades, somptueusement vêtus; les épouses d’entrepreneurs roulaient carrosse à deux chevaux et leurs filles convolaient avec des barons ou des comtes. Carriers, marbriers, plâtriers, la menuiserie et les marchands de bois, la serrurerie et les marchands de fer, la métallurgie et les mines, les convoyeurs, par eau, par terre, les éleveurs de chevaux et les constructeurs de bateaux, tous, à l’envi, s’enrichissaient, et leurs fortunes enrichissaient les autres.

—Quand le bâtiment va, tout va!

Et tout allait, trop bien, trop vite: le peuple, exalté par sa force neuve, avait d’abord créé radieusement, et sa fécondité, alors, l’excitait au labeur, allumait son génie; de grands artistes qui, en d’autres temps, eussent gardé les pourceaux, avaient surgi du sol, rivalisant d’ardeur, et cette brusque floraison d’hommes avait donné une moisson de chefs-d’œuvre. Mais on ne fait pas longtemps bien ce que l’on fait pour de l’argent: derrière les vrais artistes, les faux apparurent, et, comme de juste, ils trouvèrent des gens qui les tenaient pour préférables, surtout lorsque le Souverain avait jugé ainsi. Tous les fils de famille voulaient être architectes; quiconque possédait un talent de musicien ou de poète se hâtait d’apprendre à modeler la glaise ou à peindre des fresques, au lieu de chanter ou d’écrire. L’art n’y gagnait point, mais le bon Duc n’y voyait goutte et payait grassement tout le monde.

On gagnait trop: jouir fut meilleur que produire; l’ivresse venait, et le lucre engendrait le luxe, qui engendrait la luxure: bientôt les petites ouvrières remuèrent des doigts chargés de bagues.

—Veux-tu me cacher ça, vilaine!

Mais les mamans ne s’indignaient pas trop, et les papas ne protestaient guère davantage, l’or étant de rigueur dans les modes nouvelles: les amoureux en mettaient sur les femmes tout comme le Duc sur les villes; les couturiers en tramaient les habits; les ébénistes en plaquaient les meubles; les orfèvres eurent des châteaux, mais les fermes n’avaient plus de manants. Toutes les vigueurs du pays refluaient vers le gain rapide, c’est-à-dire vers la cité. Les champs sans laboureurs se diapraient de fleurs sauvages et les moissons ne sortaient plus. Un poulet coûta le prix d’un mouton.

Bah! Tout ce qui manquait au pays, l’étranger pouvait le fournir! Les blés et le bétail arrivèrent du dehors.

Ils ne venaient pas seuls. Le Duc, enfiévré de grandeurs, prit le titre de Roi; de somptueux présents, qui lui coûtaient fort peu, firent agréer sa couronne par les souverains et les diplomates des puissances chrétiennes; l’Empereur approuva, ayant reçu, avant tous les autres, des arguments de premier ordre; Rome envoya son assentiment, avec les huiles nécessaires; des ambassadeurs firent leurs entrées solennelles. Une armée d’importance étant indispensable à tant de majesté, les mercenaires accoururent, attirés par les fortes soldes. La fripouille des royaumes voisins se rua vers cette curée; les moins mauvais demandaient de la besogne, et les pires se contentaient du vol; les belles filles de partout apportaient leur corps lucratif.

La fête florissait; la morale baissait. L’âme nationale, désorganisée par cette invasion étrangère, perdait ses vertus propres, ses facultés originales, son génie. Les peuples qui n’ont plus de morale n’ont plus que du talent: les chefs-d’œuvre de la première époque ne savaient plus naître, et l’art raffinait sans créer, plagiait son passé d’hier, s’aveulissait, s’avilissait. Ce bel élan qui naguère avait soulevé les foules et cet effort joyeux qui les emportait à l’ouvrage, on ne s’en souvenait plus que pour en railler la candeur. Travailler, peiner? Fi donc! Chacun donnait le moins possible et réclamait le plus.

Car on réclamait: le mécontentement des hommes se manifeste beaucoup moins dans la réalité des misères que devant l’insuffisance des avantages; tant qu’ils souffrent, ils pleurent et s’effondrent, mais dès qu’ils commencent à jouir, ils souhaitent plus qu’ils n’ont, et revendiquent leur droit à jouir davantage. On se mit à pérorer.

Les citoyens parlaient tant pour occuper leurs loisirs que, bientôt, l’habitude de parler engendra l’habitude de la parole: des éloquences se révélèrent; le besoin de soutenir des idées fit croire aux gens qu’ils en avaient: on les appela des principes, et chacun fut irréductible sur les siens. Dès lors, tout le monde en affirma. Ce pays où l’on parlait si bien se couvrit de parloirs et de parlottes, d’où naquirent les parlements, et apparurent les parlementaires, qui firent le parlementarisme. Les mots régnèrent.

Ils régnaient à l’exclusion du reste et tenaient lieu de tout; les formules suppléaient à la sincérité; quant au culte du bien ou au rêve du mieux, au respect de l’œuvre ou de soi, nul n’en avait souci. Toute foi était morte. La famille n’existait plus qu’à peine, en raison des multiples adultères; les maris s’en offusquaient peu, ayant pris une accoutumance; les liaisons coupables ne duraient guère plus que les autres. On théorisait à propos de tout, mais, au fond, on riait de tout, et même on se lassait déjà de rire. Bientôt, on se contenta de sourire.

Plusieurs suicides de jeunes gens furent symptomatiques de cette dégénérescence: un manque d’idéal faisait la détresse intérieure des êtres nés pour aspirer, et maint adolescent, faute de pâture à son irréductible appétit de quelque au delà, jetait sa vie blasée, ainsi qu’un chiffon hors d’usage. Les forces sans emploi se supprimaient d’elles-mêmes. On vit des amants s’empoisonner en couple, parce qu’ils avaient gaspillé le bonheur, et qu’ils en souhaitaient encore sans parvenir à en inventer. Devant ces drames quotidiens, les personnes mûres et les vieillards haussaient tranquillement les épaules et se cramponnaient à l’existence, y tenant plus à mesure qu’elle leur donnait moins.

Ce peuple de richards, tout amoindri qu’il fût, n’était pas dépourvu de morgue. Il faut une noblesse d’âme pour posséder de l’or sans mépriser ceux qui en manquent; également, il faut une réelle solidité d’intelligence pour n’être pas grisé par un pouvoir survenu tout à coup. Ce Roi et ses sujets, à force de lancer des commandes sur le monde, crurent qu’ils commandaient l’univers; à leurs yeux, les fournisseurs patentés apparurent comme des gens à gages, une manière de serviteurs trop heureux de servir; à l’heure précise où leur incapacité de production les rendait tributaires des autres royaumes, ils s’imaginèrent qu’ils en devenaient les maîtres, et le laissèrent voir. Ils parlèrent avec autorité, et leur verbe avait cet accent d’indubitable certitude, particulier aux hommes qui détiennent un rôle supérieur à leur intellect.

Ils importunèrent; on les trouva grotesques, puis détestables.

Aussi bien, l’envie avait préparé à la haine. Plus d’un Souverain, au fond de ses États miséreux, guettait avec gourmandise cette proie juteuse à souhait, mûre pour qu’on la gobe, et qui engraisserait pour longtemps son royaume et sa dynastie. Peut-être même il importait de se hâter, de peur que le butin, désiré par tous, ne fût pris par un autre. Les Rois en méfiance se surveillaient réciproquement; chacun d’eux avait décidé in petto qu’il se fâcherait le premier et qu’il tomberait sur Hardouin sans crier gare ni inviter personne.

Entre tous, Gaïfer-le-Tors, qui régnait à l’Ouest, était le plus pressé parce qu’il était le plus pauvre; sournoisement, il organisait ses troupes, et sitôt qu’elles furent en état de faire campagne, il se plaignit d’une inconvenance diplomatique, lança son héraut d’armes et passa la frontière, le même jour.

Il accourait, suivi de bandes noires, pillant, brûlant; tout croulait devant lui. Les armées de la défense, splendidement chamarrées d’or, ne se montraient que pour le temps d’une parade devant les gueux bardés de fer, et tout aussitôt s’évanouissaient en nuages, dans la poussière de leur fuite. Les villes aux solides remparts, si bien construits, ouvraient leurs portes, dès que l’ennemi paraissait dans la plaine, et les syndics en costume d’apparat, la face pâle, les mains tremblantes, apportaient sur des plateaux d’or les clefs damasquinées. Pas un héros ne se leva pour crier l’amour de la patrie: car la patrie était trop riche, et personne ne l’aimait plus, et la patrie n’était plus une mère, mais une maîtresse dont ses amants ont trop joui…