Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 24 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XXIV

L’HOMME SUPÉRIEUR SE DÉBARRASSE DE CE QU’IL AVAIT DANS LA TÊTE

 

Le piteux philosophe se retourna pour voir qui répondait: il ne trouva derrière lui que le petit vieillard propret, fort occupé pour l’instant à répandre la buée de son haleine sur le verre de ses lunettes.

—Vous dites?

—Je n’ai pas soufflé mot; je souffle mes verres et je pense en avoir le droit, oui, monsieur, le droit, sans en rendre compte.

—Je suis loin de le contester, et je regrette seulement que vous n’ayez rien dit, car vous parliez tout à l’heure avec un accent de certitude…

—Apprenez, monsieur, que personne ne m’a jamais accusé d’avoir aucun accent, et que je n’arrive pas de mon village; je connais le monde, monsieur, et pour ce qui est de la certitude, je possède tout juste celle d’un homme qui n’a rien à se reprocher. Voilà ma réponse, monsieur.

—Rien à vous reprocher? Vraiment?

—Apprenez, monsieur, que je m’appelle Léonard Dubois, Dubois Léonard, oui, monsieur, et que j’ai tenu pendant trente-cinq ans les registres de l’État, et que personne, monsieur, jamais, au grand jamais, personne ne m’a fait l’injure de douter que je sois un honnête homme.

—En ce cas, vous savez où est le devoir?

—Le devoir, monsieur, comment ignorerais-je où est le devoir? J’espère bien qu’à votre âge, vous n’en êtes plus à chercher où est le devoir?

—Si fait.

—Je vous plains, monsieur.

—Et je m’en plains bien davantage. Ne consentiriez-vous pas à me dire, où il est, le devoir?

Le petit vieux adapta lentement ses lunettes au sommet de son nez, en accrocha les pattes derrière ses oreilles, baissa les paupières, et du bout des deux doigts écartés il assura les verres en avant de ses yeux qu’il rouvrit, non sans dignité.

—Le devoir, monsieur, c’est de faire ce qu’on doit. Je n’en connais pas d’autre.

—Ah?

—N’en doutez point, monsieur. J’ai appliqué ce précepte pendant toute ma vie, monsieur, et je compte ne pas m’en départir. Je vous en souhaite autant, oui, monsieur, je vous le souhaite.

—Mais, pour savoir ce qu’on doit faire?

—Un honnête homme n’ignore pas ce qu’il doit faire, monsieur. Voilà mon sentiment.

Il s’exprimait avec sévérité, et sans doute l’effort intellectuel lui avait fatigué le cerveau, car il retira son chaperon pour éponger son crâne, qui était une chose allongée en forme de courge, lisse et blême. Dieudonat ne pouvait se tenir d’admirer cet objet et de le trouver enviable. Il dit:

—Notez pourtant, monsieur, que j’obéissais à un devoir quand je me sacrifiais afin de rapprocher la princesse Aude et Galéas; or, ce devoir accompli me met maintenant hors d’état d’en accomplir un autre qui se révèle plus impérieux, et que j’ignorais.

En entendant ces paroles, Maître Léonard s’éloigna doucement à reculons, ainsi que la prudence le conseille, en face d’un individu qui parle sans forfanterie de rapprocher les princes et les princesses: car ce langage dénote à l’ordinaire plus de folie que de raison. Sur quoi, Maître Léonard, en son âme et conscience, se rappela: «Il ne faut pas exciter les fous.» Prêt à se retirer, mais poli, il salua, et il se croyait quitte, lorsque Dieudonat le retint par la manche.

—Ne me touchez pas, je vous prie! Je n’admets pas qu’on me touche; voilà mon sentiment.

—Je ne vous ferai aucun mal, ou du moins, je l’espère, car il me faut bien reconnaître que je ne manque guère à nuire aux créatures que j’approche. Je désirerais seulement vous poser une question.

—Posez, monsieur, mais à distance; je ne vous refuserai pas mes lumières.

—Tel que j’ai pu vous juger, Maître Léonard, d’après quelques propos éminemment judicieux, j’imagine qu’il a dû vous arriver maintes fois, au cours de votre carrière, de rencontrer des personnages malappris…

—Parfois, monsieur, même trop souvent.

—Sans nul doute, ces gens grossiers, après avoir entendu l’admirable bon sens de vos réflexions, de vos déductions, ont répliqué en comparant votre intellect à celui de divers animaux terrestres ou marins, tels que l’âne et le veau, l’oie, l’huître et la moule, ou bien à différentes parties du corps masculin, féminin, ou communes aux deux sexes, telles que le pied, le…

—Cela m’est arrivé, en effet, monsieur, mais de si basses injures ne pouvaient pas m’atteindre.

—J’en suis tout convaincu, et, si je ne me trompe, vous vous consoliez sans délai, en pensant que vos interlocuteurs étaient de simples imbéciles.

—Des idiots.

—Vous allez donc pouvoir me dire quelle distinction vous faites, maître Léonard, entre l’intelligence et l’imbécillité?

—L’imbécillité, c’était eux.

—Indubitablement: l’imbécile, c’est toujours l’autre, mais l’homme intelligent, de haute intelligence, qu’est-ce donc, maître Léonard?

—Le contraire de l’imbécile.

—En êtes-vous bien sûr, et ne croiriez-vous pas que, loin d’en être le contraire, il en est tout bonnement l’exagération? Le vent disait tantôt qu’il y a entre eux une différence, rien qu’une, et je l’entrevois depuis que je me compare à vous.

—Excusez-moi, monsieur, je suis attendu…

—Vous n’avez donc pas à vous presser, et je conclus: le penseur est celui qui pense le plus de sottises, puisqu’il pense plus que les autres. Car il faut bien le reconnaître, monsieur, les hommes de la plus haute intelligence et de l’imagination la plus vive sont exposés à commettre des stupidités monstrueuses que les sots ne concevraient point; certaines hauteurs de l’aberration exigent des facultés presque géniales, et un dévergondage d’idées qui tout d’abord suppose la richesse des idées, et qui se trouve par cela même interdit aux âmes moyennes. Les imbéciles restent frappés de stupeur en face de ces prodiges qui les dépassent tant, et ils haussent les épaules de pitié: ils n’ont pas tort.

—Vous n’avez pas tort, non, monsieur. Mais j’ai le regret de vous fausser compagnie. Je vous salue bien. On m’attend.

—Attendez aussi, Maître Léonard; je voudrais, en souvenir, vous laisser un présent.

—Un cadeau, monsieur?

Le petit bourgeois se rapprocha avec un visage agréable: les fous ont quelquefois de brusques générosités dont les honnêtes gens peuvent tirer profit.

—Oui, maître Léonard, un cadeau. Je connais un homme que le ciel a doté, paraît-il, de façon tout exceptionnelle, et qui médite depuis un quart de siècle; sa mère a reçu l’assurance du génie qu’il doit avoir; il a lu des livres innombrables et retenu ce qu’il lisait: son cerveau est une encyclopédie, et si vous aviez le moindre désir de posséder ce crâne magistral, en place du vôtre, vous me voyez tout disposé à vous en faire don.

Le digne retraité qui, vaguement, avait espéré une tabatière ou une épingle de cravate, et auquel on offrait des trésors spirituels, recula d’épouvante; il toisa le fou et s’enfuit.

—Voilà un sage, dit Dieudonat, voilà assurément un sage, puisqu’il refuse; le premier acte d’incontestable sagesse que je rencontre dans le monde, c’est un crétin qui l’accomplit.

Il se retourna vers le fleuve, dont les eaux continuaient à descendre dans la même splendeur, avec la même certitude.

—Elles vont au but, sans erreur, et votre force les dirige, mon Dieu! Elles ont la science divine, et je n’ai que la science humaine. J’en suis excédé, à la fin, tant j’abuse du droit de me tromper, et je voudrais ignorer tout, pour n’être conduit que par votre sagesse, comme elles, ô mon Dieu! comme elles et les plus humbles de la terre.

Un petit garçon, remarquant qu’il parlait tout haut, vint curieusement se poster à sa droite, et il l’examinait d’en bas avec un œil futé. Il portait, en bandoulière, une sacoche d’écolier: ses mollets étaient nus, et la plume avait rayé d’encre les manches de sa blouse à carreaux. Sitôt qu’il se vit découvert par le seigneur qui parlait seul, il envoya ses regards admirer l’horizon, et malgré lui, il riait au paysage.

—Tu es gai, mon petit ami?

—Ui, m’sieu.

—Comment t’appelles-tu?

—Onuphre.

—Quel âge as-tu?

—Onze ans.

—J’avais ton âge quand j’ai connu les Gutenberg, et j’inaugurais la série des cogitations néfastes…

—Si’ouplaît?

—Tu rentres du collège? Ça te plaît d’étudier?

—Uim’sieu.

—Beaucoup?

—Nom’sieu.

—Quel est le jeu que tu préfères?

—Courir.

—Et le jour que tu aimes le mieux?

—Jeudi.

—Pourquoi donc pas le dimanche?

—Le dimanche, il y a la messe, et puis on sort, avec papa, et puis maman, et puis ma sœur, et des habits; mais le jeudi on s’amuse plus.

—Alors, tu aimes t’amuser?

—Im’sieu.

—Plus qu’étudier?

—Sûr!

—Oui, oui, mais il faut travailler tout de même, n’est-ce pas? et préparer des examens, des concours, se faire une position, pour gagner sa vie, plus tard, quand on sera grand, quand papa sera vieux?…

La voix de Dieudonat chevrotait dans sa gorge, avec cet anxieux tremblement de l’honnête homme qui va commettre une mauvaise action et qui la prépare. En même temps, l’écolier avait pris une figure presque inquiète.

—Ça te fait de la peine, ce que je te dis là?

L’écolier haussa une épaule, lentement, pour exprimer quelque impuissance, et le philosophe sentit là une misère secrète: aussitôt il oublia la sienne.

—Tu as un souci? Raconte. Je veux savoir.

Un peu étonné d’obéir, le garçonnet, tout d’une haleine, confia que, sans doute, il ne pourrait pas continuer ses études; que son père, employé chez un commerçant, allait perdre sa place à cause d’une faillite imminente; que sa mère s’en désespérait à l’avance et que bientôt on n’aurait plus de pain.

L’entraînement de raconter, l’occasion d’intéresser, en excitant son jeune esprit, allumaient ses prunelles brunes, et gaiement il narrait l’histoire lamentable. En l’écoutant, Dieudonat se remémorait la parole sacrée: «Si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu». Et il songeait: «Le royaume de la terre, j’en ai fini; je n’ai plus d’espoir que dans le ciel».

Mais, tout à coup, les Crieurs-de-nouvelles passèrent en courant. Ils proclamaient le suicide d’un riche marchand et de sa femme, leurs disgrâces domestiques, auxquelles était mêlé le Prince Dieudonat, et leur ruine, et la miraculeuse disparition du Prince.

L’enfant devint tout pâle:

—Le patron de papa qui est mort…

—Celui qui vient de se tuer était le patron de ton père?

—Oui… Plus de pain… Maman pleure… Au revoir, m’sieu.

—Arrête, écoute!

—Je n’ai plus le temps, m’sieu; maman pleure.

—Deux minutes pour gagner vingt ans de ta vie! Onuphre, tu as entendu parler de Dieudonat, qui peut tout ce qu’il veut?

—Oui, papa le déteste et dit qu’il a causé nos malheurs et bien d’autres.

—Ton père dit vrai: ce Dieudonat fait beaucoup de mal, et cependant il n’est pas cruel; il réparerait, s’il pouvait. Ecoute-moi de toutes tes forces. Cet homme-là, mon petit ami, a étudié beaucoup, beaucoup, et il en sait plus que tous tes maîtres ensemble; il a réfléchi sur chacune des sciences. Eh bien, puisque tes parents ne peuvent plus t’envoyer au collège et puisque Dieudonat est cause de votre misère, il te donnera le fruit de son travail, si tu veux, et tu seras très savant, tout d’un coup, dès demain, si tu veux; sans avoir besoin de rien apprendre, tu passeras les examens les plus difficiles, tu pourras enseigner, prêcher en chaire, ou parler au théâtre, et tu seras l’enfant prodige, célèbre dans toutes les villes, apte à tous les emplois, et tu gagneras en une soirée, si tu veux, plus que ton père en une année. Veux-tu?

—C’est pas une farce?

—Tu auras son esprit et il aura le tien. Veux-tu, Onuphre?

—Je veux bien, moi.

—Puisque tu y consens, je…

Au moment de formuler son vœu, le magicien, pris de scrupules, leva ses deux mains vers le ciel:

—Mon Dieu, ne vais-je donc pas encore faire du mal en repassant à autrui ce que votre faveur m’avait donné de trop? Les biens dont l’usage ne me tente plus pourront nourrir une famille, améliorer le sort de cet enfant, qui sera bientôt un homme, et alléger son existence, autant qu’ils surchargent la mienne. Je m’en débarrasse, il est vrai, mais ne jugez-vous pas, mon Dieu, qu’il est bien temps pour moi de vivre sans pensée, et qu’il est temps aussi que je cesse de nuire en pensant de travers, tandis que cet enfant ne pourra rien de plus qu’un homme?

Le soleil venait tout juste de disparaître à l’horizon: Dieudonat interrogeait un ciel majestueusement désolé, car la nature est un miroir où nous ne découvrons que le prolongement de nos âmes.

Devant l’éclatante broderie des cumulus frangés de pourpre, il songeait que les nuages sont l’haleine de la planète, une vapeur exhalée par la terre où l’on souffre, une buée de soupirs qui s’efforce à monter vers le paisible azur, et qui n’y peut pas atteindre, et qui saigne à la fin du jour.

—Oh! m’sieu, vous voyez?

—Quoi donc, âme légère?

—Le nuage! On dirait un aigle en or qui attaque un ours assis; il l’attaque par derrière et l’autre lève les pattes: il est comique, vous voyez?

—Pas encore… Mais toi, persistes-tu à souhaiter le don d’une science infuse et d’un cerveau qui comprend tout?

—Ce serait trop chance, m’sieu!

—Pour nourrir ta mère et ton père, dis que tu les veux, tu les auras!

—Je les veux! jeta l’enfant en éclatant de rire.

—Que donc je sois Onuphre, et tu t’appelleras Epagomène, comme il te convient désormais; je te donne ma science et ma pensée en échange des tiennes. Ainsi soit-il!

Aussitôt, le front de l’écolier se rembrunit; dans ses prunelles, profondes comme des puits, une eau lourde d’idées luisait mystérieusement, et ses sourcils étaient barrés d’une grave énergie.

Mais, dans le même instant, Dieudonat délivré de lui-même et de ses philosophies, cessa de prendre garde à ces sortes de choses; il pivota sur les talons, et vite, pointant l’index vers le soleil couchant, il se mit à crier:

—Non, mais, je t’en prie, regarde-le, l’ours qui allonge les pattes! Il ne tient plus assis! Voilà qu’il tombe sur le nez! Il est comique: tu le vois?

L’enfant répondit avec condescendance:

—Je ne le vois plus, monsieur.

Après quoi, d’un air cérémonieux, il ôta sa casquette, fit un pas vers le Prince, et le regarda droit en face:

—Que votre Noblesse ait la bonté de m’excuser, dit-il, si je ne puis rester davantage en sa compagnie: mon père et ma mère doivent être tourmentés par les nouvelles de ce soir, et il me tarde de les rejoindre. Je salue respectueusement Votre Noblesse.

Dieudonat se retenait de rire et pensait à part lui:

—Il est risible, ce vieux gosse qui joue à l’homme.

D’une seconde pirouette, il s’en débarrassa définitivement, et l’oublia; puis, sans plus s’occuper des gens heureux ou malheureux, il s’accouda au parapet du pont, et s’installa pour voir les nuages amusants.

 

QUATRIÈME PARTIE