Dieudonat: Roman
Chapitre XX
IL MULTIPLIE AVEC EXCÈS LES DONS GRACIEUX DE SA PERSONNE
Dieudonat fit à la Cour une entrée sensationnelle. En voyant celui qu’on leur avait dépeint comme un sauvage, les dames eurent un petit cri de surprise, et les seigneurs firent une moue: sa taille virile et déliée, un ensemble de force et de délicatesse, son port fier mais sans morgue, ses traits purs, ses gestes dégagés, sa physionomie généreuse et franche, tout en lui exprimait l’avidité de comprendre, de vivre, le besoin d’aller, de donner, et dans ses prunelles une ardeur étrange brillait, en souvenir des jeunes feux qui venaient d’animer son sang pour la première fois.
—Or ça, dit le roi Gaïfer, est-ce là mon anachorète, et ne l’a-t-on pas changé en voyage?
—Il est mignon, dit la princesse Aude.
—Il est mieux, dit la reine Gaude.
Les demoiselles d’honneur remuaient leur honneur sur les tabourets.
—C’est celui-là qui fait de l’or à volonté?
—Oui, ma chère, et tout ce qu’il désire se réalise!
—Rien ne lui résiste, alors?
—Ni personne, ma chère!
—Pourvu qu’il n’ait pas fantaisie de moi, dit la Duègne-Major, qui était mûre et qui éventait ses gros charmes.
Le nouveau venu s’était arrêté au seuil de la grand’salle et son coup d’œil vérifiait les dames nobles: on en comptait là plus de cent. Il en fut aise et il approuva leur présence. Sous son regard circulaire, elles sentirent une caresse qui les effleurait toutes, et le prince s’avança au milieu des sourires.
Là-bas, au fond, le roi, sous son dais à franges d’or, trônait dans un demi-cercle de hallebardiers et de ministres qui tous appartenaient au sexe masculin et qui, par conséquent, ne méritaient aucune attention: Dieudonat, sans empressement, s’achemina vers le trône. Mais là il fut distrait, ayant découvert, au bas des marches, la princesse Aude qui le contemplait avec de grands yeux candides, et la reine Gaude qui l’analysait avec de petits yeux savants; elles lui plurent, et il salua le Roi. En même temps, il reconnut, à droite du monarque, l’archiduc Galéas-le-Borgne, qu’il s’étonna de trouver en ce lieu; depuis vingt ans, le Sérénissime continuait à attendre la mort du vieil Empereur malade qui ne se décidait point à trépasser, et l’humeur de l’héritier en était devenue de plus en plus acariâtre: déjà trois épouses successives avaient passé de sa couche au cercueil, et il était en quête d’une quatrième fiancée. A l’approche de Dieudonat, dont il se rappelait l’insolence, il fronça le sourcil sur son œil crevé, et cela était mauvais signe. Mais déjà Gaïfer proférait avec emphase:
—Prince Dieudonat, nous savons que votre père a manqué envers vous de reconnaissance et de justice; le ciel l’en a puni. La bonté paternelle que vous deviez attendre de lui, vous la trouverez près de Nous; en adoptant ses États, nous prétendons adopter son fils. Vous serez désormais le Nôtre.
Ayant parlé, le souverain se leva, descendit de son trône, vint à son hôte et lui donna l’accolade; ses royales moustaches fleuraient la bière et la lavande. Ensuite, il se tourna vers Galéas:
—Sérénissime, je sollicite pour celui-ci la haute faveur de vos bontés, et je demande à Votre Altesse de le considérer désormais comme un membre de cette maison que Votre Altesse Impériale a daigné choisir entre toutes, pour l’honorer de sa très auguste alliance.
L’archiduc répondit violemment:
—Sire et futur beau-père, il sera fait selon votre vœu.
Puis il se détourna vers son maréchal de camp, tandis que Dieudonat s’avançait vers la Reine aux yeux d’escarboucles:
—Jamais je ne saurai voir en vous une mère.
—Baisez-moi tout de même.
Et la Majesté lui tendit ses joues qui sentaient bon.
La princesse Aude ayant à son tour levé le menton, son frère improvisé l’embrassa aussitôt; elle rougit, et, pour la seconde fois, Galéas fronça le sourcil.
Alors, les courtisans se présentèrent au baisemain de leur nouveau prince, qui trouva cette cérémonie absurde et trop longue; il changea d’opinion quand les dames et demoiselles défilèrent. Quelques-unes étaient belles, beaucoup étaient jolies, et toutes étaient femmes. Le toucher de leurs lèvres et le souffle de leur haleine chatouillaient délicieusement ses doigts; les courbes inclinées de leur corps, qu’il examinait déjà en connaisseur, avaient dans la génuflexion une grâce mouvante, et le regard que plusieurs relevaient vers sa face entrait dans ses prunelles et coulait en lui comme une eau tiède; maintes fois, on le vit retourner le bout des doigts pour rendre une caresse au visage dont le contact lui avait causé du plaisir; on put remarquer que cette distinction honorifique n’était décernée qu’aux plus avenantes.
—Celle-ci, oui; celle-là, non…
Il les classait au passage. Encore tout obsédé de ses découvertes sur la collaboration des sexes, il était incapable d’en détourner son esprit et ne l’essayait guère; de savoir toutes ces douces créatures en possession de voluptés latentes, il se plaisait à penser que chacune d’elles recélait l’infini, et mentalement il les cataloguait d’après leurs avantages physiques, sans considération aucune de leurs dignités hiérarchiques. Il adoptait l’une, renvoyait l’autre, et jetait son dévolu comme une bénédiction: «Celle-là, oui; celle-ci, non!» Elles se suivaient; le jeu l’amusait; le diable enregistrait les vœux, et, lorsque le défilé prit fin, soixante-trois élues remportaient le sacre d’un désir: Aude et Gaude étaient parmi elles.
Les mieux doués d’entre les hommes ne raisonnent plus guère, quand le souci d’amour les tient; Dieudonat, en jouant ainsi, venait d’oublier trop qu’il était le personnage dont les souhaits se réalisent; soixante-trois amantes retournèrent à leurs sièges, férues de contagion, et parfaitement décidées à ne plus voir sur terre qu’un héros de roman, Lui! A ce nombre, s’ajoutaient les personnes qui se piquent au jeu lorsqu’on les dédaigne, et celles, plus raisonnables, qui savent calculer la réelle importance d’un richard introduit dans une maison bien tenue; également s’adjoignait le lot des vierges à marier avec un gentilhomme plein d’avenir.
Déjà les rivalités se flairaient, se devinaient et se guettaient; une fièvre de concurrence électrisa le palais, pendant qu’une fièvre d’amour le volcanisait en dessous; des épouses furent nerveuses et des maris grincheux; des fiancés boudaient, des pucelles rêvaient, des mères lançaient des pointes à des mères voisines. Le clan des diplomates se montra unanime à critiquer l’attitude peu décente de l’étranger pendant le baisemain.
—Il manque de tenue, cet anachorète.
—Ane incorrect, riposta Galéas.
Les courtisans estimèrent que c’était là ce qui s’appelle un bon mot; les jalousies en éveil le firent circuler jusqu’à la princesse, qui le déclara stupide, inepte, abject.
—Altesse, il est de votre fiancé.
—Et digne de lui!
Trois minutes après, le Sérénissime était informé de cette appréciation discourtoise: il s’en irrita; les mécontents s’appliquèrent à l’exciter: il bouillonna; les inimitiés naissantes apprirent qu’elles avaient un chef; la haine germe à l’ombre de l’amour.
Dieudonat ne se doutait de rien. Le Roi l’ayant pris dans son carrosse pour lui faire admirer les splendeurs de la capitale, il parcourait l’interminable ovation des boulevards; affable de nature, il répondait avec aménité aux acclamations de la foule; lorsque l’encombrement des avenues obligeait à ralentir l’allure des chevaux, il dévisageait les badauds; il découvrit de la sorte quelques centaines de femmes adorables et les souhaita gentiment, pendant une seconde, avant de s’éloigner: un sillage d’énamourées s’allongea sur les deux côtés du carrosse, et plusieurs parmi celles-là étaient des luronnes qui n’ont pas de goût pour attendre.
Le soir arriva, avec un festin suivi de bal. Dieudonat, qui jamais encore n’avait rien vu de tel, s’étonna de ces jeunes couples qui ne craignaient pas de s’étreindre devant le monde; il eût imaginé que les enlacements réclament la solitude, mais il songea que chaque peuple a ses coutumes; par condescendance, il s’accoupla comme les autres. Il ne le regretta point: il prenait plaisir à ployer les tailles souples dans le cercle de son bras, à serrer sur son buste des rondeurs sympathiques. Dans le vertige des contredanses, de jolies bouches murmurèrent près de son oreille: «Je vous aime.» De plus audacieuses affirmèrent: «Je t’aime!»
Il répondait: «Moi aussi.» Et, de fait, il aimait tout le monde, comme il convient aux gens heureux.
—Beau neveu, dit la reine Gaude, seyez-vous là, et sachez que vous me plaisez fort.
—Beau cousin, dit la princesse Aude, faites-moi danser, je vous prie.
Et quand ils tournoyèrent:
—Veux-tu, beau cousin, que je t’aime comme une sœur ou comme une cousine?
Le Borgne les surveillait de loin.
La fête dura tard dans la nuit. Lorsque l’élu des femmes regagna son palais, il y trouva ses vingt-et-une chambrières qui l’attendaient en des poses diverses, mais dans une impatience égale; elles saluèrent son retour avec des cris de joie. En même temps, on lui présenta, sur treize plateaux d’argent, treize monceaux de lettres qui l’imploraient d’amour.
—A la bonne heure! Voilà un pays où l’on s’aime! Bien décidément, j’y fixe ma résidence; les mœurs sont douces, les âmes bénévoles, et les femmes donnent de leur personne.
—Si Monseigneur veut bien me croire, dit Cléanthis, il se contentera du bonheur qu’on trouve à domicile, sans se risquer dehors. Que Monseigneur compte ces plateaux, dont le chiffre est de mauvais augure, et qu’il compte aussi ses servantes, dont le total est de trois fois sept, nombre béni qui doit suffire à contenter sa fantaisie.
—Il se peut, repartit Dieudonat, qui pensait à la princesse Aude.
Il pensait à bien d’autres encore et il n’eut pas besoin de les quérir. Dès le lendemain, elles venaient en multitude; le surlendemain, il en vint davantage, et chaque jour de plus en plus; on en voyait rôder autour du palais, ou se faufiler dans la nuit. Pour arriver à lui, elles soudoyaient le chef des eunuques; il en trouvait partout, à toute heure de tous les jours, les unes très voilées, et les autres sans voiles. De toutes les tailles, de toutes les formes, de tous les tons, blondes, brunes, rousses, les graciles jeunesses, les maturités amples, les sentimentales et les rieuses, passionnément pudiques ou violemment exaspérées, celles qui brûlent et celles qui feignent, toutes dissemblables et cependant toutes pareilles, elles se succédaient, emplissant sa maison d’un roucoulement de tourterelles, et le néophyte radieux ne trouvait point que cette musique fût monotone.
—Ah! disait le chef des eunuques, Monseigneur ne s’ennuie pas!
—D’aucune façon, mon ami.
Les semaines passèrent. Dieudonat, sans changer de place, faisait le tour du monde. Ce voyage incessant l’avait un peu maigri, bien qu’il ne fût point gras, mais sa beauté n’y perdait rien. Sa taille en était plus élancée, son geste plus agile et son œil plus brillant.
—Ah! disait le chef des eunuques, voilà quarante ans que j’exerce, et je suis riche, mais je donnerais tous mes biens en échange du vôtre.
—On a eu, en effet, de grands torts vis-à-vis de vous, mon ami.
Il le pensait fermement et tenait son pourvoyeur pour le plus malheureux des hommes, aussi bien qu’il était lui-même l’homme enviable entre tous.
Anoure tenait une comptabilité.
—J’aurai l’honneur de présenter ce soir à Monseigneur la fin du huitième quarteron.
Vers le milieu du second trimestre, le prince crut s’apercevoir que peut-être, peut-être bien, son plaisir allait s’atténuant, et que ce perpétuel imprévu manquait, en somme, d’imprévu.
—Me blaserais-je déjà? O mon Dieu, préservez-moi de cette ingratitude envers vous, envers elles!
Force lui fut de reconnaître, au sixième mois, que sa curiosité s’affadissait. Or, à mesure que de moins en moins il s’intéressait à cette perpétuelle nouveauté, il constata que les dernières élues témoignaient d’une joie intense, beaucoup plus vive que celle des premières.
—Voilà qui est bizarre…
Un jour, l’une de ces dames s’était, en pleurant, jetée sur sa poitrine; il l’interrogea:
—De quoi pleurez-vous, belle cousine?
A travers ses sanglots, elle répondit:
—J’ai cru que cette minute n’arriverait jamais! O cher aimé, mon bien-aimé, depuis six mois, je l’ai souhaitée tant, cette minute!
Et ses yeux exprimaient une extase infinie. Ce jour-là, il comprit.
—Elles sont trop, et je n’ai pas le temps de les aimer; elles viennent trop vite, et je n’ai pas le loisir de les appeler. Elles concentrent sur moi les vœux que j’éparpille sur elles. Pendant que je les oublie après les avoir entrevues, elles s’exaspèrent de m’attendre, accumulant du désir et thésaurisant de l’espoir; chaque jour de leur patience collabore au bonheur futur, et lorsque, à bout de forces, elles viennent ici, elles m’y apportent le fruit mûr, gonflé de rêve et doré par un long soleil. Elles me donnent plus que je ne leur peux rendre, et c’est pourquoi, mon Dieu, vous leur accordez plus qu’à moi.
Il secoua la tête:
—J’ai voulu trop d’amour, et je n’en faisais que les gestes.
Légèrement perplexe, il descendit dans ses jardins; il y rencontra, comme à l’ordinaire, de timides personnes qui baissaient la tête en rougissant, et qui, venues là pour le voir, n’osaient le regarder en face.
—Qui sont celles-ci?
—Des sottes qui vous aiment d’un amour platonique, Monseigneur, et qui ne sollicitent qu’un regard.
Il leur sourit par bonté d’âme et daigna parler à quelques-unes; elles s’en retournaient ravies. Mais l’eunuque raillait ces créatures inutiles qui boudent contre le vrai bonheur.
—Etes-vous bien sûr, mon ami, qu’un bonheur soit plus vrai qu’un autre?
—Je n’en connais qu’un sur la terre!
—Celui que vous ne connaissez pas?
—Lui-même, monseigneur, et lui seul!
—Oh! oh! fit Dieudonat, nous approchons de la vérité. Une dame m’enseignait tout à l’heure que les réalisations valent par l’intensité du désir; un eunuque m’enseigne à présent que l’intensité du désir est en raison inverse des possibilités…
Il s’arrêta brusquement, comme si un crocodile eût apparu dans le sentier:
—Mais… ce que je découvre là, mon Dieu, je le savais! Voilà seize ans que, de ma bouche, j’expliquais au brave Onésime: «L’homme dont tous les désirs se réalisent est un homme privé de désirs.» Et je suis une dupe, alors? Et je suis un nigaud, aussi, puisque je ne me doute même pas de ce que j’enseigne aux autres, et qu’il suffit d’une émotion pour me rendre ignorant de tout et de moi-même!
A pas lents et la tête baissée, comme s’il portait un fardeau, il regagna le palais. Pour la première fois depuis son arrivée, il décida de coucher seul, et comme les servantes protestaient au seuil de sa chambre, il les renvoya en disant:
—Belles filles, allez dormir; tout bonheur est dans l’idée.