Dieudonat: Roman
Chapitre XXXII
LE PRINCE CONNAIT ENFIN LES BONNES GENS, ET LA DOUCEUR D’UNE AMITIÉ
Enfin ils arrivèrent. Ils reconnurent l’épouse bien avant de la voir, aux cris qu’elle poussait et qu’on entendait du dehors.
—Ah! c’est bien elle! Elle donne de la voix, souvent, contre sa marmaille; t’émeus pas, et cogne si elle t’embête. Je te préviens que c’est une maîtresse femme et qu’on l’appelle Mélanie.
Elle portait dignement son nom, noire de peau, de poil et de regard. Avec un aboiement de joie, elle sauta au cou de son homme, puis elle toisa l’intrus qui s’affalait sur le banc.
—Quoi c’est, celui-là?
—Un brave; il m’a guéri.
—Il ferait bien de se guérir aussi; il souffle, il regarde fixe, pareil que toi quand tes diables vont venir.
—C’est un ami, tout de même: on a passé marché ensemble; il vient demeurer chez nous. Il sera notre cousin.
—Où qu’on le couchera? Et le nourrir?
—Il a son pain. Au fait, tu as bien trouvé ici la miche et la potée, pendant que j’étais à l’hospice?
—Oui, dame! Un ange que je n’ai jamais pu voir m’apportait ça, chaque matin; j’ai bien remercié Notre-Dame, qui nous prend en miséricorde.
Avec un mépris masculin, le croquant écouta jusqu’au bout l’ignorance féminine.
—C’est celui-ci qui t’envoyait la mangeaille.
—Un sorcier? Sainte Vierge, un sorcier!
Mélanie se signa avec vélocité, en reculant jusqu’au mur:
—Je veux pas d’un sorcier chez nous, pour attirer le malheur! Dehors, l’homme! Dehors!
—Je te dis qu’on a passé marché et que celui-là est mon cousin.
—Qu’il s’en aille! Je n’en veux pas!
Polygène marchait contre elle:
—Répète un peu que tu ne veux pas?
—Je ne…
Une gifle sonore lui coupa la parole et le souffle; l’épouse en resta toute bée d’admiration, en se grattant le crâne à la place qui venait de cogner la muraille.
—Ah! fit-elle, je vois bien que tu es guéri.
Puis elle frotta sa joue et regarda dans la paume si le nez avait saigné.
—Y a longtemps, Ygène, que tu m’en avais pas donné une pareille. Alors, ça va mieux, pour de bon? Et c’est celui-là qui t’a guéri?
—Embrasse-le pour la peine! J’admets pas qu’on juge mes actes. Appelle tes marmots et qu’on fête mon rebouteux.
Dieudonat ne reconnaissait plus le geignant Polygène, auquel une brusque santé avait rendu trop de vigueur. Il se leva, confus, pour recevoir le baiser de bon accueil que venaient lui apporter la femme et les fillettes. Pendant ce temps, sous le manteau de la cheminée, l’ouvrier serrait entre ses bras une vieille en guenilles et lui criait dans l’oreille:
—Maman, il m’a guéri! Je remonterai sur les toits. Ça va être bon de vivre, maman!
Le bel ami de la belle Aude s’approcha pour embrasser l’ancienne, mais il se dépêcha un peu, car elle exhalait de toute sa personne une âcre odeur d’urine cuite. La politesse faite, il se tenait là, les bras ballants, et Mélanie l’examinait:
—Il n’est pas joli à voir, dit-elle. De vrai, il n’a pas l’air bien sorcier. Comment qu’il s’appelle?
—Onuphre.
Le cousin Onuphre, pour se donner contenance, regardait la grand’mère, et tout à coup il vit les deux vieilles épaules sursauter par saccades, d’un petit rire osseux; l’œil, émerillonné entre ses chassies, désignait l’escalier dans le coin de la salle… Polygène avait monté par là, et du haut du grenier il appelait sa moitié pour y faire avec elle, en l’honneur du retour et de la guérison, un sixième enfant, sur la paille.
On soupa gentiment, d’un reste de bouilli. Onuphre était radieux. Il se répétait:
—Me voilà donc chez les bonnes gens…
Puis, on s’alla coucher. Dame Mélanie avait installé son hôte dans un réduit, sous l’escalier: une paillasse jetée sur la terre battue, une balle d’avoine pour oreiller et une couverture à grand trous composaient toute sa literie. L’humidité était si froide, là-dedans, qu’il dut s’y blottir tout vêtu.
—Tout est simple, chez les bonnes gens…
Mais des heures passèrent sans qu’il pût s’endormir, en dépit de sa fatigue: un agacement nouveau lui travaillait les nerfs; dans son insomnie il éprouvait une peine étrange à suivre le fil de ses idées: à tout coup, le fil se rompait pour se recroqueviller et s’embrouiller à d’autres filaments de pensée, sortis on ne sait d’où et qui flottaient dans un courant d’air incessant.
—Bien sûr, c’est la maladie du couvreur qui veut ce tracassin-là; il ne sommeillait plus, le pauvre homme: il doit être bien aise du débarras.
A la pointe de l’aube, il commençait à s’assoupir quand une grosse voix le réveilla.
—Debout, le paresseux!
Ils avalèrent une soupe chaude et s’en furent au chantier.
—Je peux pas suivre; je me sens tout trouble.
—Moi, c’est merveille comme je vais bien.
—Mon genou me fait si mal, quand je marche…
—Mais non, mais non: faut pas s’écouter.
La rentrée de Polygène fut saluée par des acclamations.
—C’est moi! Un rebouteux m’a enlevé mes diables en soufflant dessus. Me voilà d’attaque pour grimper jusqu’aux coqs des clochers!
—Hurrah pour Polygène!
Le nouvel arrivant n’obtint pas un moindre succès, mais comme personnage comique; rouquin, borgne et bancal, la peau imbibée de poison par Gertrude et de bile par Galéas, hébété par l’épilepsie du couvreur, et timide, par-dessus le marché, il se produisit tout de suite comme un objet d’amusement pour l’heure du casse-croûte: le peuple manque de sympathie à l’égard des malingres, et c’est sa façon d’être spartiate en tous pays.
—La belle recrue que tu amènes!
—Faites pas attention; je l’ai ramassé à l’hospice: un souffreteux, qui a besoin de gagner sa vie…
On l’enrôla, et, pendant que des peuples agonisants, là-bas, de l’autre côté des frontières, se désolaient de n’avoir pu lui mettre au front la couronne royale, il coiffa la couronne de paille, afin de transporter des moëllons sur sa tête.
Il en était fier comme un roi, avec la conviction de s’adonner enfin à une besogne utile. Tout lui revenait, en ce lieu, les gens, les choses; tout lui semblait séant et mis à sa place; au milieu des manœuvres poudrés de blanc, et pareil à eux, il se sentait à l’aise: il leur trouvait des figures ouvertes, ouvertes par les yeux, par la bouche, et dans lesquelles on entrait sans obstacle, bien mieux que dans les visages de Cour, où toutes les baies sont closes, cadenassées de mensonge ou de méfiance. Quand il lui fallait fléchir sous un amical coup de poing, il se redressait en riant, bien qu’en somme il eût préféré ne pas recevoir cette massue de chair et d’os.
—Dans le monde, n’est-ce pas, il faut toujours attraper quelque chose de mauvais: un bleu ne dure pas longtemps.
Assez vite sa passivité lassa quelques gaillards qui le laissèrent en paix, mais elle encouragea les imbéciles, qui se délectaient d’avoir là, sous la main, un pâtira plus bête qu’eux: pour s’amuser de lui, leur génie inventa les farces subtiles de lui retirer l’escabeau quand il venait s’asseoir, de lui passer le croc-en-jambe lorsqu’il portait une manne de plâtre, ou d’allonger la piquette qu’il allait boire d’une autre qu’ils avaient déjà bue.
Approuvant cela et le reste, il aimait ses compagnons, indistinctement, sauf une préférence pour le plus fraternel de tous: cet ami était chien, un pauvre chien sans maître, un peu rongé des mites, mais de si honnête figure! Il avait de grands yeux marrons et le poil jaune: on l’appelait Noiraud. Il fréquentait ponctuellement le chantier, le gardait pendant la nuit, et, le matin, souhaitait la bienvenue aux arrivants; il savait tout, comprenait tout, veillait, guettait, fronçait les sourcils, hochait du nez, fouettait de la queue et se démenait sans répit, attentif à son devoir perpétuel d’égayer les hommes et d’encourager les chevaux par des aboiements; il annonçait les heures cinq minutes avant la cloche des monastères, il assistait au repas des maçons, assis sur son derrière maigre ou courant de l’un à l’autre, attrapant parfois un horion et parfois un morceau, recevant le premier avec indulgence, le second avec joie, le tout avec philosophie. On lisait, dans le rond de ses prunelles franches, la mémoire des bons traitements et l’oubli des offenses: tout ce qu’il savait retenir, en mémoire des mauvais coups, se limitait à quelque prudence dénuée de rancune, mais suffisante pour le tenir à distance des gens qui cognent; il ne demandait d’ailleurs qu’à supprimer cet écart, et la moindre aménité d’une parole, d’un geste ou même d’un regard le ramenait aussitôt entre les genoux de quiconque l’avait battu. Onuphre le tenait pour sage et bon: il n’aurait point hésité à lui reconnaître une belle âme, s’il n’avait su que l’âme est immortelle par définition et que les chiens en sont privés; il le regrettait, car, en somme, il ne trouvait à reprendre en cette créature qu’un manque absolu de pudeur et de religiosité, alors que pour le surplus elle se montrait candidement supérieure à la moyenne des personnes.
Le prince déchu et le chien s’étaient devinés dès l’abord; tout de suite, Noiraud, avec la pénétrante psychologie de sa race, avait reconnu un frère et jeté son dévolu: au moment du repos, il venait poser son cou chaud et sa mâchoire lourde sur la cuisse du frère immortel, et d’en bas, avec ses yeux en cercles, il le contemplait au fond de l’œil, prêt à pleurer d’admiration et de béatitude. Chaque soir, il reconduisait son ami à la maison de Polygène, et il s’installait sur le seuil, fixe, jusqu’à ce que Mélanie s’élançât avec un gourdin: il apprenait par ce geste que la journée était finie; tous les rites quotidiens se trouvant désormais accomplis, il se retirait tranquillement, d’abord au pas, ensuite au petit trot, et retournait à son chantier.
Onuphre eût été bien surpris si on lui avait annoncé qu’un de ses pires soucis lui viendrait de cette amitié-là. Il en fut cependant ainsi, et la chose arriva dans le temps de compter jusqu’à vingt. Un jour, au manger de midi, Blaise-le-Boute-en-train cassa son flacon de piquette en le heurtant contre une pierre; comme il aimait à rire et plus encore à faire rire, il s’avisa de cacher sa déconvenue en montrant de la belle humeur: pour ce faire, il ramassa un tesson bien coupant, l’enroba de mie de pain, se mit à frotter cette boulette sur son lard en louchant vers Noiraud, qui déjà bavait d’espérance. Toute la compagnie avait compris la farce et s’en ébaudissait.
—Par pitié, s’écria Onuphre, ne lui donnez…
Il n’eut pas le temps d’achever: le bolide décrivait sa courbe et disparaissait dans la gueule du chien.
—Crache!
Les bons chiens ne savent pas cracher, et cela encore les différencie de nous: Onuphre vit une bosse qui descendait le long du pauvre cou, et il y reconnut la mort qui entrait dans son ami. Il éclata en sanglots, se jeta à genoux, prit le col à deux bras et l’inonda de ses larmes: derrière lui, une forte hilarité faisait chorus à son chagrin; il se retourna, la face écarlate et mouillée, avec la grimace d’un enfantelet qui fait ses dents, et il murmurait, d’une voix douce, mais entrecoupée:
—Mé… chants, mé… chants!
Alors, comme on riait toujours, il revint cacher son visage et sa peine dans les poils rêches de l’épaule canine.
Au cours de la journée, Noiraud prit un œil grave et des bésicles rouges; parfois, il baissait la tête avec une mine étonnée et il examinait son ventre: n’y apercevant rien d’insolite, il avait l’air de réfléchir à une incompréhensible affaire. Un peu plus tard, il se mit à lécher sa peau, qu’il râpait avec persistance, lentement, toujours à la même place, au creux de l’estomac; et, tour à tour, il essayait de se coucher, de se lever, de s’asseoir: de faibles gémissements gonflaient ses joues obliques.
—L’ami… Pauvre l’ami…
Onuphre ne travaillait plus: la cloche et les appels répétés, les lazzi et les réprimandes, rien n’arrivait à lui; immobile devant un paquet de souffrance, il oubliait tout le reste et répétait:
—L’ami, pauvre l’ami…
Le chien se rapprochait de cette pitié et répondait de l’œil:
—Ne te désole pas, ça va passer. J’ai mal, mais je t’aime bien.
Puis, d’un coup de langue sur l’invisible blessure:
—Voilà l’endroit. Pourtant, personne ne m’a jeté de pierre. Je n’y comprends rien.
Dieudonat caressait le ventre et Noiraud léchait la main. Le nez du chien devint sec et chaud; une salive rosée apparut au bord des babines.
—Il va mourir! Pauvre l’ami, qui a si mal…
Ce fut bien pire, vers le soir, quand la bête s’accroupit sur ses pattes de derrière et redressa la queue avec une évidente décision d’expulser le bourreau intérieur: elle avait hésité longtemps à cet acte de courage et elle le retardait encore sous prétexte de chercher une bonne place, la meilleure place; résolue enfin, elle pliait les jarrets et choisissait dans les lointains un point qu’il lui faudrait fixer pendant la douleur; alors, son masque poilu s’immobilisa d’énergie, comme celui d’un marin à la barre, qui guette les sautes de l’orage: et l’œuvre de stoïcisme commença.
Dieudonat, sans même s’en apercevoir, s’était accroupi en face, les mains sur l’abdomen, et positivement il sentait des griffes de verre taillader ses entrailles; il poussait des soupirs:
—Oh! là là… Oh! là là…
Du haut des échafaudages, les maçons lancèrent des quolibets au vis-à-vis grotesque. Des gouttes pourpres tombaient du chien; la terre s’englua de sang.
—L’ami… Force pas, tu te fais plus mal…
Noiraud, pour rester brave, refusait de l’entendre et ne le voyait plus; des spasmes subits faisaient ondoyer son poil jaune comme une rafale sur la moisson.
A ce moment, les compagnons, ayant fini leur journée, descendaient du mur; ils firent cercle.
—Oh! bonnes gens, c’est son bout de verre qui le travaille!
—Bah, bah! fit Polygène, en route, pleurard! A la soupe.
Le chien se redressa, pour suivre, mais il ne savait plus mettre une patte devant l’autre.
—Je resterai avec lui, n’est-ce pas? dit Dieudonat. Vous permettez que je reste avec lui?
Alors, il aperçut le Boute-en-train, qui se tenait les côtes.
—Méchant! Ça vous amuse donc bien, de voir souffrir le monde? C’est vous qui lui avez donné son mal!
—Et après?
—Si je vous le repassais, pour vous apprendre?
—Tu veux m’apprendre quoi, toi?
—La justice! Oui, la justice! Et c’en serait une, de mettre le verre cassé dans votre corps, puisque vous l’avez mis dans le sien!
Ce disant, il se levait, tout secoué de menace et prêt à faire usage de son pouvoir magique: durant trois secondes, il eut un grand air de statue; mais ses propos déraisonnables n’obtinrent que le résultat de soulever plusieurs épaules et de disperser l’auditoire. Polygène, en tournant le dos, sentencia:
—Un chien n’est pas un homme.
Le Boute-en-Train gouailla:
—La justice?…
Puis toute la bande disparut, avant que le sorcier eût pris sa décision, et le soir s’abattit sur les deux abandonnés.
Des triangles d’ombre se blottissaient déjà entre les cubes de pierre. L’indignation d’Onuphre s’obstinait à répéter: «Oui, la justice!» et elle le faisait encore marcher de long en large, à pas de guerrier.
Pourtant, la désapprobation générale l’avait un peu déconcerté, et, dans le crépuscule, il devenait de moins en moins sûr de lui-même:
—La justice?… Ils ont peut-être bien raison. Rendre le mal pour le mal, c’est recommencer à faire mal, et ça ne peut pas s’appeler la justice: tout au plus ce serait la vengeance… J’allais faire du joli, encore! En retirant le verre d’une panse pour le mettre dans une autre, je déplace de la douleur, mais je n’en supprime pas, et c’est ça qu’il faudrait… La justice? J’en parle à mon aise! Un homme, un chien, je les vois égaux, mais si je me trompais?… Voilà que d’avoir seulement prononcé ce terrible mot de «justice», je ne sais plus rien du tout, moi…
Faute de mieux, il se mit à gratter la bosse du crâne que Noiraud lui tendait:
—Ma foi, Calame parlait d’or, le jour où il disait: «Être bon, c’est bien commode; mais être juste, voilà le difficile!»