Dieudonat: Roman
Chapitre XV
ET IL FABRIQUE DE L’AVENIR
Le branle était donné. Cinq jours plus tard, un citadin se présenta, ventripotent, bouffi et vêtu de grand luxe; des serviteurs écartaient les branches devant lui, et il s’acheminait avec majesté. Il vint droit à l’anachorète, qui remarqua alors son nez crochu et sa face illuminée de satisfaction. Le visiteur cria:
—Bonjour, Prince!
Il parlait familièrement, avec certitude, et son accent dénotait une origine étrangère. Il reprit:
—Mauvaises nouvelles, Prince! Je suis ruiné, et je viens vous en informer, convaincu par avance que vous ne tolérerez pas cet écroulement, qui serait demain un désastre national, et qui est votre œuvre d’hier.
—Plaît-il?
—J’en appelle à votre conscience.
—Ah? Vous aussi?
—Moi-même: Baron Kraff. Je me présente. Ma maison est universellement connue. A ma banque, comme vous savez, des milliers de cultivateurs, de petits bourgeois, de minces rentiers, déposaient leur épargne, bien modeste vraiment, mais on fait ce qu’on peut et nul n’est tenu au delà de ses moyens: bref, ma caisse était celle du menu peuple, qui avait confiance en moi.
—Je suis bien assuré, baron, que vous vous êtes montré digne d’un telle confiance.
—Parfaitement digne. Mais moi aussi, j’avais confiance en votre père, en vous, et voilà que, coup sur coup, votre départ, la disparition du Prince Ludovic… (je ne vous reproche rien, chacun défend ses intérêts comme il l’entend), bouleversent la situation politique: toute sécurité disparaît, l’horizon se fait gros de menaces, les fonds baissent, j’étais à la hausse: krach général! J’ai lutté dix-huit mois, ayant les reins solides, mais je suis à bout. Je perds quarante-trois millions, tout l’argent des petites bourses. Votre défunte mère…
—Ma mère est morte!
—Parfaitement: de chagrin, de terreur, pendant les massacres du couvent.
—Ma mère…
—Évidemment, évidemment, c’est là un décès très regrettable, et personne ne le déplore plus que moi, puisque tout juste je m’apprêtais à vous rappeler le souci que l’excellente Duchesse prenait des pauvres gens; si nous avions le bonheur de la posséder encore, elle ne manquerait pas d’intercéder auprès de vous, en faveur de ses pauvres: car il ne faut pas se dissimuler que, si je sombre définitivement, vous aurez dans tout le pays des faillites et des banqueroutes, des suicides de pères de famille, la ruine de l’industrie, la famine de ceux qu’elle emploie, l’arrêt du commerce, la mort du crédit, cent cadavres par jour. Consentirez-vous à prescrire cette hécatombe? Toute la question est là.
—Est-il possible que?…
—Je vous apporte les journaux: consultez-les du présent, déduisez l’avenir. Après quoi, vous déciderez.
Le banquier s’assit sur la pierre un peu dure, et déploya les feuilles: l’index pointé sur les colonnes de nombres, il développa quelques explications techniques concernant les reports, les arbitrages, les transferts, la hausse et la baisse, le capital et les intérêts, et démontra clairement que le Prince avait à sauver les innombrables existences compromises par lui.
A force d’entendre cet homme, l’anachorète commençait à sentir sous son crâne la brûlure lancinante des chiffres, et sa pensée s’engourdissait: il n’écouta plus, attentif seulement à cette foule des victimes, qu’il pouvait secourir ou laisser périr, à son gré. Il faut à certains hommes, pour résister à leur apitoiement, autant de courage qu’à d’autres pour secourir des gens en peine. Dieudonat n’eut pas la force de refuser son intervention; il fit un geste d’acquiescement, murmura un souhait, et le capital fut.
On vit dans l’herbe des rouleaux d’or et des sacs, des tonnelets pleins d’écus, des cassettes lourdes de ducats; par une malice infernale, qui eût échappé à l’ascète, il y avait aussi des liasses de billets, mais le financier les protesta:
—Oh! pardon! Point de ceci! Excusez-moi, Prince, excusez-moi, je ne saurais encaisser ces coupures. Si étranger que vous puissiez être au maniement des fonds, vous concevez bien que le papier-monnaie est une créance sur le Trésor, qui en refuserait le remboursement et m’impliquerait dans une affaire de faux; je ne saurais y consentir, Prince, à aucun titre, et quel que soit le bénéfice éventuel: mon honorabilité ne veut pas d’un tel risque. Je suis le fils de mes œuvres, œuvres de probité, Monseigneur! Mon aïeul était chiffonnier, mon père brocanteur, et je ne suis que baron. Permettez-moi de vous le dire, Monseigneur, le monde attend de nous autres une rectitude de conscience qu’il n’exige pas de ses gouvernants. Reprenez vos papiers, de grâce, et veuillez substituer à ceci une somme égale en numéraire.
—Comme il vous plaira.
Les apports magiques recommencèrent dans l’herbe écrasée. Le baron, en homme habitué à la rentrée des capitaux, ne sourcillait pas devant cette fortune: du haut de son nez, à travers le lorgnon, il laissait tomber sur elle un regard d’adoption immédiate. Lorsqu’il vit que le tas cessait de grossir, il expulsa son binocle vers son ventre.
—Le compte y est? Non, non! Ne vérifions pas: je m’en rapporte à vous.
Incontinent, il pivota vers le bois, fit signe à son premier valet de chambre, qui envoya le deuxième valet chercher sous la feuillée le premier secrétaire, qui ordonna au caissier de faire avancer ses agents, qui apportèrent les coffres préparés à l’avance.
—Je n’avais pas douté de vous, comme vous voyez.
Il jetait ses ordres du bord des lèvres, ou même du bout du doigt: Dieudonat admirait la prestance que donne l’or.
—Il est aussi fier avec ses commis que l’Archiduc avec ses pages! Ce fils-de-ses-œuvres s’offusquerait tout autant qu’un fils d’Empereur, peut-être bien, si j’osais insinuer qu’il est le cousin de son comptable: je ne m’y risquerai plus.
Le richard honora de sa présence l’enlèvement des fonds, mais ne daigna point le surveiller; il affecta même de tourner le dos, et, les affaires sérieuses étant désormais liquidées, il aperçut le paysage.
—C’est charmant, chez vous… Si, si! Très pittoresque! Ces rochers, ces arbres, cette tranquillité… Je vous envie. Un casino, dans ce coin-ci, ferait florès. Vous possédez bien une source?
Il remit son lorgnon et découvrit la statue de Ludovic.
—Fichtre, mon Prince! Vous avez là un pur chef-d’œuvre. Je vous l’achète. Combien?
—Je ne…
—J’offre vingt mille. Non?… Trente!… Eh là! Où diable ai-je la tête? J’oubliais que vous fabriquez de l’or à volonté, je regrette: ce morceau serait en valeur, sur ma pelouse, au bas du perron. Il faudra que vous me fassiez, quelque jour, l’amitié de venir visiter ma tanière d’été: elle est confortable. Mais comment avez-vous pu transporter ici cette figure? Sérieusement, soupçonniez-vous qu’elle est admirable et que c’est un meurtre…
—Un meurtre!
—De la garder dans ce désert où personne ne la voit.
—Je la vois, Monsieur.
En écoutant parler ce personnage, Dieudonat faisait réflexion que le tact n’est peut-être pas une qualité mondaine, comme on le croit dans les châteaux et les salons, mais plutôt une vertu primordiale, assez proche de ce qu’on appelle en métaphysique la notion du bien et du mal.
Le philosophe pouvait d’ailleurs philosopher tout à son aise, car le millionnaire ne s’occupait plus de lui: il s’était approché du beau marbre, dont il faisait le tour en le flairant de sa trompe à deux verres, non sans couler parfois un vif regard vers ses caissiers.
—Pas de signature?… Non?… Tant pis. Vous connaissez l’auteur?
—Hélas…
—Ah! Je devine: un piètre individu, dont vous avez eu à vous plaindre? Hein? Ça ne m’étonne pas. Règle générale, méfiez-vous des artistes. Mais saperlipopette, celui-ci avait du talent!… En revanche, la grande machine, sur la grotte, avec les anges… Vous aimez?
—Peu.
—Comme moi. Votre bas-relief, j’appelle ça de l’art idéaliste. Votre statue, à la bonne heure! Voilà de la réalité! Et je m’y connais! J’y perçois même, dans le visage et le costume, dans l’allure aussi, une ressemblance assez comique…
—Comique?
—Avec le Bâtard. Savez-vous que les méchantes langues vous accusaient de l’avoir?…
—Achevez, de grâce!
—Je ne m’occupe pas de politique: c’est un principe. Les Rois, les Princes, je vous l’ai dit, s’arrangent entre eux. Il aspirait au trône, vous y aspirez; une couronne et deux têtes, mauvais compte! Mauvaise affaire, surtout, pour les affaires! Un des prétendants s’évapore? J’enregistre le résultat et je ne me soucie pas d’expliquer le moyen.
—D’autres que vous l’expliquent, n’est-ce pas? Dites-moi tout!
—Rassurez-vous, personne n’en parle déjà plus. Votre frère était peu aimé: perte mince. Vous régnerez en paix: bénéfice énorme, pour vous comme pour nous.
—Je ne régnerai jamais.
—Laissez donc! Que papa s’en aille, et vous nous reviendrez. On se reverra, mon Prince, et nous ferons de bonne besogne, ensemble, moi et vous: je sens cela. Le pays espère beaucoup de votre gouvernement, et il l’attend avec impatience: légitime impatience, je vous le confesse entre nous, car la situation n’est pas brillante, certes!
Pour occuper ses loisirs pendant qu’on achevait de charger ses millions, il voulut bien continuer une conversation dans laquelle il n’avait plus rien à demander; gratuitement, et par pure bienveillance, il exposa des faits: les collecteurs d’impôts ayant été pendus, les impôts n’étaient pas rentrés, et le Duc, en l’absence de ses recettes ordinaires, n’avait pu faire face à ses dépenses extraordinaires; dans une telle urgence, Hardouin-le-Juste s’était vu contraint à recourir aux ressources exceptionnelles, concussions et prévarications, altération des monnaies, exactions diverses et confiscations arbitraires, emprisonnements et décapitations.
—Mon père a fait ces choses!
Le Baron s’efforça d’excuser le pouvoir, qui est obligé parfois à des mesures regrettables; mais le Prince restait stupide, et n’arrivait pas à comprendre que son noble père, si honnête quand tout allait bien, fût devenu si malhonnête parce que les choses allaient mal.
Aussitôt, il résolut de sauver l’âme paternelle, et de rendre l’honneur à celui qui lui avait donné le jour.
—Combien faut-il?
Le financier entrevit une affaire inespérée, superbe: il répondit qu’il ne pouvait répondre, et s’offrit à étudier la question; il alla même jusqu’à promettre de parler au Duc, de proposer un rapprochement entre le père et le fils, et de négocier de l’un à l’autre un emprunt non remboursable; il assura, en outre, que, par reconnaissance, il se contenterait d’une commission modeste.
Les chargements s’achevaient. Il l’apprit sans avoir besoin d’y regarder; à ce moment précis, il déclara que ses instants étaient comptés, et que la route était longue, jusqu’à la prochaine étape. Il prit l’engagement de revenir, et répéta qu’il verrait le Duc.
—Je vous raccommoderai, vous dis-je, avec le cher papa; je m’en charge, et, si vous êtes contents de mes offices, vous m’offrirez la statue en souvenir de notre première rencontre, n’est-ce pas? Au revoir, cher Prince, à bientôt.
Il tendit la main et se retira vers son équipage, avec la dignité rapide d’un homme qui sait gagner quarante-trois millions en autant de minutes.
Les caisses d’or suivirent leur maître. L’anachorète se retrouva seul; mais durant plusieurs jours il garda de cette visite une impression des plus fâcheuses.
Encore une fois, le paysage avait changé: il y flottait des miasmes de souvenirs malsains. Les feuilles murmuraient des termes d’agiotage; des disques de soleil tombaient des arbres en monnaies d’or, et se faufilaient sous les taillis, comme des pièces qui roulent; des chiffres se recroquevillaient à la pointe des viornes; les grosses branches portaient des citoyens pendus ou des têtes coupées.
—Mon père a commis ces forfaits! Quel dommage, mon Dieu, que je n’influe en rien sur la pensée des hommes! Du moins le mal cessera, j’espère, si nous en supprimons les causes. Seigneur, faites que le Duc ne repousse pas les offres du baron!
Les souhaits de ce genre-là se réalisent sans le secours de l’occultisme; le Diable n’a pas besoin de s’en mêler: nous suffisons. Au bout d’une semaine, Dieudonat vit apparaître les fonctionnaires comptables qui venaient s’installer sur la montagne, et procéder à l’encaissement des subsides: le bon Duc avait consenti!
Il ne mettait à cette faveur que trois conditions: il fixerait lui-même et sans discussion le montant des apports; il n’admettait, comme le baron, que les versements métalliques; nul autre que lui désormais n’aurait part aux libéralités du Prince, qui devait s’y engager par serment.
Dieudonat souscrivit à tout pour sauver l’âme de son père. Le soir même, afin d’être débarrassé plus vite d’un devoir qui promettait peu d’agréments, il fabriqua force pistoles et lingots.
—Est-ce assez?
Il fallut recommencer le lendemain, le jour suivant, et tous les jours.
—Encore?
—Encore.
Les appétits du Souverain se montraient considérables, sans doute parce que les besoins étaient grands. Dieudonat put constater que l’administration organisait un service régulier de convois: il apprit également qu’elle s’occupait de frayer des chemins à travers la forêt, et de jeter des ponts volants sur les rivières; il sut que des gagne-petit installaient des guinguettes au long des routes, dressaient des baraquements à l’usage des rouliers et de leurs attelages.
—J’en ai pour un moment…
Les charretiers hurlaient des jurons, et les commis lançaient des calembours dans l’espace accoutumé au chant des oiseaux. Bientôt les détrousseurs se présentèrent, nécessitant une milice: dès lors, les sentinelles gardèrent les abords de la fabrique, et des patrouilles la parcouraient, à chaque heure de la nuit; dans les ténèbres, des appels de trompettes retentissaient à l’improviste, et les «quivive» faisaient des ronds dans le silence, comme des pierres sur l’eau d’une mare. Des guérites surgirent entre les bosquets. En revanche, les colombes et les pinsons cherchaient des gîtes plus paisibles; les merles s’enfuirent, les rossignols se turent, et le vol du martin-pêcheur ne siffla plus sur le ruisseau; les biches avaient disparu; les lézards étaient écrasés, la source devenait boueuse, l’herbe foulée séchait dans la clairière, et par tout le paysage on vit fleurir, au pied des arbres, les chiffons de papier qui s’épanouissent comme des marguerites blanches, un peu trop grandes.
—Je commence à croire qu’ils sont là pour toujours.
Le pauvre faiseur d’or avait la sensation d’être pareil à une vache qu’on vient traire; mais son étable ressemblait à une usine compliquée de caserne. Il songeait, avec des soupirs, aux bonnes semaines d’ennui et de remords, qu’il avait si paisiblement goûtées dans l’exil d’un beau site.
—On me prive de tout, même de ma propre compagnie, qui cependant n’était pas drôle.
Un jour, il vit avec surprise que des maçons descellaient la statue du Bâtard.
—Vous l’emportez?
—Ordre du Duc!
Il fut un peu content de cette séparation, et un peu chagriné tout de même: il regardait, avec un œil d’envie, partir ce mauvais compagnon, couché sur un lit de paille.
—Ils ne lui ont cassé qu’une main et une oreille; il est bien tranquille. Si je m’en allais aussi?
Evidemment, il aurait pu, d’un vœu, disperser la foule et refaire sa solitude: il y pensa maintes fois; mais ces actes d’égoïsme eussent été criminels, puisqu’une grande détresse avait tendu les bras vers lui et qu’il pouvait la soulager.
—_Beati misericordes_…
Il resta donc le prisonnier de sa puissance, et par elle il apprit que les élus de ce monde ne doivent pas prétendre à l’unique monopole des pauvres diables, qui est le droit de vivre en paix.