Dieudonat: Roman

Edmond Haraucourt · Chapitre 17 sur 39

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Dieudonat: Roman

Chapitre XVII

DIEUDONAT SE DÉCIDE A NE PLUS RIEN DONNER QUE DE LUI-MÊME

 

La besogne marcha rondement. Hardouin fut capturé, emprisonné, et, tout de suite, Gaïfer se considéra comme le roi légitime d’un pays annexé; dès lors, il ne se hâta plus, et, par son ordre, ses capitaines détruisirent moins, soucieux de conserver les belles cités conquises. Les habitants eux-mêmes n’étaient plus massacrés que par amusement, car ils mettaient à recevoir les vainqueurs toutes les bonnes grâces d’une poltronnerie déférente: ils livraient tout, même leurs filles et leurs femmes, acceptaient tout, même les horions, et quand on les chassait à coups de botte, comme des chiens, ils souriaient avec politesse, pour qu’on ne les égorgeât point comme des porcs. En une semaine, tout avait disparu de leur morgue célèbre: les patrons de l’univers étaient à présent les valets d’un caporal de reîtres, et faisaient ce nouveau métier tout aussi congrûment que l’ancien; la transformation leur avait coûté peu d’efforts, car ces hommes, depuis longtemps, ne portaient plus, sous leurs habits de maîtres, que des âmes d’esclaves.

La guerre et ses horreurs semblaient donc devoir être d’assez courte durée. Par malheur, Aimery-le-Simple, qui régnait à l’Est, considéra, dans sa simplicité, le tort qu’on lui faisait en pillant un voisin qu’il aurait dû piller lui-même: sans hésiter, il se récria, au nom de la justice et de l’humanité, déclara qu’il soutiendrait le faible, et passa la frontière, en allié. La guerre reprit de plus belle.

Entre Aimery et Gaïfer, on ne savait à qui entendre: tout comme Gaïfer, Aimery, par droit d’alliance, exigeait à son tour que les villes lui fussent ouvertes, les forteresses livrées; ce protecteur, plus terrible que le conquérant, obligeait les indigènes à s’aller battre et faire battre, ce à quoi Gaïfer ne contraignait personne, pourvu qu’on lui cédât. Bon gré mal gré, il fallut se faire tuer ridiculement sur des champs de carnage, au commandement de capitaines incivils qui, par surcroît, parlaient une langue étrangère. Et ces brutes de l’Ouest ne cognaient pas de main-morte! Misère de Dieu, quelles façons! Entre les deux armées tout le pays saigna; les pilleries recommencèrent avec une hâte féroce: les chariots d’Aimery emportaient vers l’Est ce que les chariots de Gaïfer n’avaient pas eu le temps d’expédier vers l’Ouest: le pays se vidait par ses deux frontières; quand une troupe, amie ou ennemie, arrivait quelque part et n’y trouvait plus rien à prendre, elle allumait un feu, pour se venger, et courait travailler ailleurs.

Hardouin Ier croupissait dans un cachot, mais nul ne s’inquiétait de son inutile carcasse. Bien davantage on se préoccupait de savoir qui posséderait l’anachorète, Dieudonat, le faiseur d’or! L’exemple des désastres dont il était la cause n’instruisait personne et chacun voulait avoir chez lui, à lui, et pour lui seul, le destructeur des énergies.

On se l’arrachait, on le cachait; toute forteresse, dans laquelle un des deux souverains avait provisoirement enfermé le précieux magicien, bien vite était reprise par l’adversaire, et ce colis humain roulait de l’Ouest à l’Est, de l’Est à l’Ouest, vers une frontière et vers la frontière opposée, sans que jamais on eût le temps de lui en faire passer aucune, indéfiniment ballotté d’un maître à l’autre, et toujours défendu royalement par un propriétaire toujours destiné à le perdre, tant l’envie de l’avoir mettait de force irrésistible chez tous ceux qui ne l’avaient pas.

Chemin faisant, il rencontrait des cités en ruines, des villages en cendres; de-ci, de-là, il apercevait encore quelque incendie en retard, dévorant une ferme isolée; chaque fois qu’on débouchait sur une plaine, il voyait au loin tourbillonner vers le bas du ciel, comme un essaim de grosses mouches, des milliers de corbeaux en ripaille; à tout moment, dès que passait un coup de brise, l’air puait avec virulence; des cadavres gisaient partout, représentant, dans la position horizontale, ce qui naguère figurait des orgueilleux, dans la station verticale.

—Jamais plus je ne ferai de l’or, oh! jamais plus!

En marchant au pas militaire,—une, deux, une, deux,—il méditait, et ses réflexions n’étaient point avantageuses.

—En voulant réparer des maux, j’en ai suscité de pires. Mon Dieu, mon Dieu, la pitié est-elle donc aussi une source d’erreurs et de méfaits? Le cœur nous égare-t-il autant que la tête, et nos commisérations nous leurrent-elles autant que nos déductions? Le sentiment se laisse émouvoir par les choses qui sont proches, immédiates, et ne perçoit qu’elles seules; les conséquences lointaines échappent à son regard court: l’amour est myope! Mais la sagesse est aux presbytes, qui regardent vers l’avenir. C’est l’avenir qui importe, car il dure, et le présent importe peu, puisqu’il passe. Pour un petit bien dont quelques hommes ont joui pendant quelques heures, j’ai causé des désastres irréparables dans la race tout entière. Le bienfaiteur que je croyais être ne fut qu’un malfaiteur, et le pire, celui qui tue la Patrie. Malheur sur les outrecuidants qui s’immiscent dans les affaires du monde et qui ne discernent pas l’avenir! Malheur sur ceux qui se risquent à substituer leur volonté consciente aux volontés inconscientes de l’univers, et qui viennent troubler l’histoire, dans le dessein de la parfaire!

—Une, deux! Une, deux!

—Si je m’avisais de ne plus rien donner qui ne fût tiré de moi-même, j’y regarderais peut-être davantage et ma bienfaisance risquerait moins d’être nocive… A la rigueur, je pourrais aussi donner ce qui sert à la subsistance de l’homme, car empêcher qu’un chrétien ne meure de faim, cela n’est point mauvais et ne saurait nuire à personne… Ainsi ferai-je dans l’avenir, mon Dieu, si vous me prêtez vie, ce que je ne mérite guère et qui ne m’apparaît pas comme souhaitable.

Devant les ruines et les cadavres, il battait sa coulpe, au grand amusement des gardes, et tout haut, il clamait:

—C’est ma faute, c’est ma faute!

Les soldats accompagnaient la cadence en lui envoyant par derrière des coups de pied qui le rejoignaient vers le milieu du corps, et ils en riaient de bon cœur.

On l’avait traité avec plus de déférence, au début de ses voyages alternatifs vers Gaïfer et vers Aimery: alors ses conducteurs espéraient tour à tour qu’il leur donnerait de l’or, et chacun d’eux l’assurait, en cachette, de son dévouement cordial; plusieurs même avaient offert de lui faciliter une évasion et de le suivre dans sa fuite; mais il avait découragé les bons vouloirs, en essayant d’expliquer que la trahison est un acte déloyal, et surtout en déclarant que jamais plus il ne ferait ni ne donnerait de l’or; les amitiés déçues avaient aussitôt tourné à l’aigre, et tous, à présent, rivalisaient de brutalité, en public, afin qu’on ne soupçonnât point ce qu’ils avaient proposé en secret.

—Oust, le magicien! Avance!

Il répondait aux coups:

—Châtiez-moi, je l’ai mérité par orgueil, moi qui me croyais humble, et je l’ai mérité par sottise, moi qui me croyais sage.

—Avance, palabreur!

—J’ai eu fiance en moi, et j’ai voulu; châtiez-moi, vous qui connaissez mon pouvoir et l’usage que j’en ai fait. J’ai décidé l’irrévocable avec un entendement faillible! Que mon exemple vous serve de leçon et vous instruise à douter de vous-mêmes: l’homme veut au hasard et jamais autrement, car la vérité est plus complexe et plus décevante que Janus, et toujours notre examen a oublié quelqu’une de ses innombrables faces.

—Tâte si je l’oublie, ta face!

Et la botte militaire l’atteignait avec précision.

—Parfait! Mes chers cousins, ne vous gênez pas, recommencez, et croyez bien que si je ne vous tends pas l’autre joue, c’est uniquement par révérence. Vous avez raison de me battre; vous me faites trop peu de mal. Pour le surplus, veuillez bien prendre garde à une particularité de très haute importance: en me donnant du pied, vous ne donnez rien que de vous-mêmes, et à cause de cela votre action est fort peu nuisible.

—Est-ce qu’il se moque de nous? dit le sergent.

—Je le crains, dit le capitaine.

—Il va voir, dit le caporal.

Les bottes se remirent à l’œuvre, d’abord avec gaîté: «Une, deux! Une, deux!» Mais au bout de très peu d’instants les guerriers découvrirent par eux-mêmes qu’ils s’imposaient bien gratuitement un surcroît de travail, inutile à des gens chargés de fardeaux et qui ont à fournir une route longue; ils cessèrent.

—Et voilà! dit le philosophe: quand on donne de soi, on se fatigue vite, et le mal qu’on faisait s’arrête. Oh! j’entends la leçon, messieurs, et je vous en sais gré; je vous jure d’en tirer profit: exception faite des vivres, qui sont indispensables à toute créature, je ne donnerai plus que de moi.

 

TROISIÈME PARTIE