Dieudonat: Roman
Chapitre XXXI
IL DÉCIDE D’ALLER ENFIN VIVRE LA BONNE VIE
Aucun des deux agonisants ne mourut cette nuit-là. Sur le coup de midi, le médecin déclara qu’ils en réchapperaient, s’ils prenaient la poudre émétique; à Calame, on l’ingurgita de force, et à Polygène, sans qu’il s’en aperçût; mais l’un et l’autre, sans distinction, faillirent rendre l’âme avec leur médecine. Dieudonat leur tenait le front, et le poète lyrique jurait le grand serment, par tous les dieux, de fuir ces tourmenteurs dès qu’il se tiendrait en équilibre sur ses jambes.
—Savoir si on nous laissera fuir? Notre cas mérite examen. Ces tas de viandes provenaient-ils de vol ou de magie? Les Inquisiteurs vont nous chercher noise, c’est sûr!
L’imagination du Calamiteux, travaillant sur ce thème, entrevoyait des interrogatoires tout d’abord paternels, dont la douceur peu rassurante serait promptement suivie de la question ordinaire, à laquelle succéderait la question extraordinaire, préambule du bûcher final.
Pourtant le jour s’acheva sans encombre. Dès la nuit, Calame, à voix basse, communiqua ses craintes au sorcier, tandis que Polygène ronflait.
—Il faut nous évader d’ici, et sans traîner: le lieu n’est pas sûr. Ta jambe peut-elle te porter? Oui! Gagnons les bois, la montagne, les grottes: tu as de quoi manger partout.
—Ma foi non, je n’ai plus.
—Depuis quand?
—En vous voyant si bas, vous et l’autre, j’ai fait vœu de ne plus demander des nourritures pour moi ni pour personne.
—Peste soit du nigaud! Ame impulsive que tu es! Ne pouvais-tu consulter les gens raisonnables avant de faire un vœu qui les concerne? N’importe: j’ai l’habitude de vivre sans rôti et je ne suis pas du tout certain de vivre quand on m’aura grillé. Mais il va nous falloir emporter ce balourd, qui paierait pour nous trois. Secouons-le. Chatouille-lui les pieds.
L’homme à la barbe épaisse, réveillé en sursaut, ne voulut rien entendre:
—Je m’en irai point, tant qu’ils m’auront pas guéri.
—Mais songe donc, mangeur de cormes, qu’ils te guériront avec des fagots et des bûches assaisonnés de poix-résine!
—Tant pire pour eux! Mais j’abandonne pas mes petiotes, bien sûr.
—Tes petiotes et ta femme te rejoindront où tu seras.
—On est habitué ici: j’ai la chaumière de mes vieux. Je mourrai ici et pas ailleurs.
Dieudonat, sans l’avouer, trouvait tout cela très bien dit, et que Polygène n’était pas si stupide. Pour un peu, il l’eût admiré.
Il risqua timidement:
—Je ne veux pas abandonner celui-ci, quand vous dites qu’il paierait pour moi. Il faut que je reste avec lui.
—Tu as raison et j’ai raison. Bonsoir. Je m’évapore. Au revoir, mon gars. Tu es une bonne petite chose d’homme; j’ai eu plaisir à te connaître. Je ne vivrai pas bien longtemps, moi non plus, et peut-être qu’on se retrouvera dans la fosse commune. Je t’ai promis ton épitaphe: je te l’apporterai. Pense à moi, un dimanche, si l’Official t’en laisse le temps.
Le Calamiteux agrippa quelques hardes et se vêtit tant bien que mal; après une courte embrassade, il se faufila dans la nuit, à pas de loup. Dieudonat pleurait, en le voyant partir, déjà mangé par les ténèbres, et Polygène s’étalait avec délices, en songeant qu’on ne serait plus que deux au lit.
L’affaire eut des conséquences tout autres que l’homme d’esprit n’avait pensé. Les Inquisiteurs ne parurent point s’en émouvoir, ou ils usèrent de clémence; des voix timides racontèrent que le Fiscal, en sa bonté, daignait étouffer le scandale. Toujours est-il que Dieudonat et Polygène, incriminés de simple tapage, se virent doucement expulsés; on les déposa sur le bord du ruisseau puant; et l’hospice referma ses portes derrière eux.
Le couvreur protestait; quand il crut avoir suffisamment martelé à coups de poing les pentures de l’huis et imploré sa guérison, il s’assit sur la borne et se mit à geindre:
—Qu’est-ce qu’elles vont devenir, les petites et la femme, si je ne peux plus travailler? Tu avais bien besoin, toi, de me faire manger de la caille!
Dieudonat contemplait ce désespoir:
—J’ai fait du beau! Comment réparer cela? Je ne peux même plus, à présent, leur envoyer du pain.
Il tournait ses pouces, et, tout droit planté devant la grosse barbe d’où sortaient des mots inutiles, il avait l’air de guetter le propos qui donnerait la bonne idée; mais la bonne idée se levait déjà au fond de lui:
—Moi, je ne suis pas couvreur; je ne risquerais rien à tomber du haut-mal; en outre, je suis seul, moi; je n’ai pas d’épouse à nourrir, pas d’enfants; ceux que j’ai pu semer chez le roi Gaïfer, je les ai lâchement laissés à la charge d’autrui. Voici une compensation qui s’offre; en plaçant ce père sur mon chemin, le bon Dieu a voulu m’indiquer mon devoir.
Il se pencha vers Polygène:
—Il ne faut pas se désoler, mon cousin…
—Si, dame! il faut.
—Les physiciens ne vous ont pas ôté votre mal, mais je saurais faire, peut-être…
—Tu es donc rebouteux, aussi?
—D’une manière. Voulez-vous que je vous guérisse? Ça serait bon, ça: vous recommenceriez à monter sur les toits, à gagner le pain des fillettes… C’est votre dame qui serait contente!
—Tu me prendrais pas trop cher?
—Rien du tout.
Le bonhomme entra en méfiance: une guérison qui ne coûte rien ne peut pas valoir grand’chose; et, lorsque le marchand offre gratis sa marchandise, c’est qu’il cache un moyen de la faire payer gros. Le vilain guigna le sorcier:
—Donnant, donnant; je veux savoir ton prix à l’avance.
—Ça ne vous coûtera rien.
—Je veux savoir.
—Je n’ai besoin de rien.
Sur cette vaniteuse parole, tous ses besoins apparurent.
—Qu’est-ce que je dis là, moi? Je me vante. Besoin de rien? L’insistance de ce brave homme est bien évidemment encore un conseil de la Providence… J’ai été prince, moine, savant, anachorète et chemineau: j’ai eu des palais, des trésors, des livres, des femmes; je connais tout, excepté la bonne vie des bonnes gens. Si je lui demandais…
Il hésita, respira, et il parla:
—Puisqu’il faut absolument vous demander du retour, eh bien, ma foi… Tenez: supposons qu’on serait amis, comme deux frères: on habiterait ensemble, chez vous; je m’enrôlerais à votre chantier. On ne m’a point appris d’état, mais je ferais les gros ouvrages, aide-maçon, gâcheur de mortier, ce qu’on voudra; depuis le couvent, ça m’a toujours tenté d’être maçon. Je rapporterais ma paye à votre ménagère, et je ne tiendrais guère de place au logis: un coin me suffirait, avec une paillasse.
—Tu manges fort?
—Pas trop.
Polygène pensa: «Y aura bien aussi, quelquefois, une caille rôtie, ou même une oie.»
Malin, il garda pour lui ce codicille et dit tout haut:
—Tope là! C’est conclu; mais je te prends pas en traître; si ton remède ne vaut rien, tu t’en iras de chez nous. Guéris-moi et rentrons.
Dieudonat étendit la main; mais au moment de proférer les paroles sacramentelles, il revit la laide grimace que faisait le couvreur quand ses démons se démenaient: l’idée d’introduire des diables dans son ventre lui souleva le cœur; peut-être aussi le fait de conclure un marché, pour la première fois de sa vie, suffisait à dégrader un peu le bel élan de son altruisme ordinaire…
—Eh bien? dit Polygène, je t’attends.
Le prince se signa pour reprendre courage; du bout des lèvres, il murmura la prière.
Aussitôt l’ouvrier se leva:
—C’est vrai que je me sens plus gaillard!
Il n’en fallait pas davantage pour que Dieudonat fût tout aise:
—J’ai eu là une riche idée, et j’en serai récompensé; je vais donc enfin vivre chez les bonnes gens!
Son âme était contente, mais son corps se prenait d’une lassitude étrange. Il s’assit sur la borne que l’autre venait de quitter.
Le couvreur lui cria gaiement: «En route!» Et, sans plus attendre, il se mit à arpenter les rues aux pavés ronds. Le prince avait peine à suivre et se sentait la tête vague.
—Je suis comme cassé, tout d’un coup.
—Trotte, ça passera.
En cet espoir, il trottait par derrière, mais la route se faisait longue, à travers les faubourgs; la chaumière de Polygène était tout là-bas, hors la ville. Le bonhomme allait de l’avant et chantait vers l’horizon; à tue-tête, les notes fausses sortaient de sa barbe en broussaille, et bondissaient sur le chemin, en avant, toujours en avant! Parfois le vilain daignait se retourner:
—Ohé, la chiffe! Tu ne marches pas?
Il riait, vigoureusement, et Dieudonat, réconforté par tant de gaillardise, tirait la jambe de son mieux, en répétant, pour se donner courage:
—Je vais connaître les bonnes gens, moi, la bonne vie simple et laborieuse! C’est cela qu’il faudrait au pauvre Calame, pour le remettre un peu d’aplomb… Je vais connaître les bonnes gens…
CINQUIÈME PARTIE