J'irai danser sous la Lune
8 – Manille Ne S’est Pas Faite en un Jour
Quand je me réveille le lendemain matin, je suis toujours seule dans mon lit. Et je suis tellement épuisée que le moindre mouvement me demande un effort surhumain. Connaissez-vous Superman, le superhéros qui peut à sauver l’humanité d’un simple battement de cils ? Eh bien, je suis son opposé. J’ai beau me donner à fond, j’ai l’impression d’être toujours en dessous, de n’arriver à rien.
Ces derniers jours, j’ai cru que je progressais. Je me suis sentie mieux, vraiment. Il a fallu juste une dispute pour que tous mes efforts soient réduits à néant.
Je me hâte de prendre une douche et enfile les premiers vêtements qui me tombent sous la main. C’est à peine si je me coiffe. De toute manière, j’ai une mine affreuse étant donné que je n’ai pas dormi plus de trois heures.
Au rez-de-chaussée, je croise mon mari sans trop savoir comment réagir. Lui aussi semble tendu. Je prépare le café et les tartines pendant qu’il se lave. Le petit-déjeuner est ingurgité à la vitesse de l’éclair dans un silence sépulcral. Aymeric part travailler plus tôt que d’habitude, et ce n’est qu’une fois qu’il a franchi le seuil que je m’autorise à respirer profondément.
Je lève les enfants, les installe à table et m’apprête à ranger les affaires qui traînent encore sur le canapé quand Anna m’interpelle.
– Oui ?
– Pourquoi est-ce que tu n’es pas venue manger avec nous, hier soir ?
Je m’attendais à ce qu’elle me pose une question en rapport avec ses dessins animés préférés ou avec ses amies, sans quoi, j’aurais prétexté une tâche urgente pour éviter son interrogatoire.
Ma mini-inquisitrice espagnole attend en jouant avec ses céréales, l’air de ne pas y prêter attention. Mais sous son sourire espiègle, je sais que ma réaction de la veille l’a intriguée. Quant à mon fils, ses yeux ne me quittent pas d’un millimètre.
– Je ne me sentais pas bien.
Ce n’est pas entièrement faux, après tout.
– Tu vas mieux, maintenant ?
Joker !
– Je suis debout, non ? Allez, dépêchez-vous. Il faut que vous soyez à l’école dans quinze minutes, éludé-je avec un sourire de façade.
Alors que je m’approche du canapé, un bruit sourd me fait sursauter. Ma fille a renversé son bol de céréales.
– Tu ne peux pas t’empêcher de chahuter, toi, hein ! grondé-je.
Les enfants déposés devant les grilles, je fonce directement chez ma voisine. Habituellement, je suis de celles qui se cachent pour pleurer. Mais pas aujourd’hui. Il faut que j’extériorise. Il faut que ça sorte. J’étouffe. Le sourire de Carmen se fane sur son visage bienveillant dès qu’elle perçoit la peine lisible sur le mien.
– Entre.
Ce n’est qu’un mot, rien qu’un mot. Pourtant, il est tellement important à mes yeux ! Une main tendue. Une oreille attentive.
La vieille dame me conduit dans son salon, devant la cheminée, et s’éclipse dans la cuisine pour revenir avec des boissons chaudes moins de cinq minutes plus tard.
– Je suis désolée, je n’ai pas préparé la liste sur mes qualités, je…
Un petit rire s’échappe des lèvres de mon interlocutrice.
– Ce n’est rien, Luna. Il y a des choses plus graves dans la vie, tu ne penses pas ?
– Oui, bien sûr.
– Tu as l’air bouleversée. Tu as envie qu’on en parle ?
J’acquiesce avec entrain. Une des choses que j’apprécie chez cette dame, c’est qu’elle ne me force jamais la main. Et comme je me sens libre avec elle, je narre ma dispute avec Aymeric telle que je l’ai vécue, sans rien cacher, rien lui épargner.
– Je vous comprends tous les deux, dit Carmen après m’avoir écoutée attentivement.
Je suis mécontente qu’elle ne me plaigne pas.
– Ah bon, tu le comprends, lui ?
– Bien sûr. Il a l’habitude de rentrer chez lui et de poser les pieds sur la table. Les enfants sont prêts, le repas aussi, la maison est nickel… hors, hier, ce n’était pas le cas.
– Mais ! Ce n’est pas à moi de tout faire ! me révolté-je.
– Je n’ai jamais prétendu que ça l’était.
– Mais, tu as affirmé que tu le comprenais.
– Et c’est le cas. Parce qu’il a dû être drôlement déstabilisé. Ça n’a probablement pas été facile pour lui.
– Il a l’habitude que je fasse tout…
– Et qui lui a donné cette habitude ?
La vérité me frappe avec la force d’un trente-huit tonnes.
– Belle-maman ?
– Tu en es sûre ?
Mince, comment elle sait ça, elle ? Cette petite vieille dame philippine travaillerait-elle en vérité pour la NSA ? Leurs agents sont décidément partout.
– Pas de triche, Luna.
– D’accord. C’est moi. Ce qui est surprenant, c’est que sa mère était totalement à l’opposé de moi. Ils constituaient une famille différente, à l’époque. C’est le papa qui se chargeait de tout l’aspect domestique de leur maison, des courses jusqu’au nettoyage des toilettes en passant par les devoirs des enfants. Elle, elle ne s’occupait que de la cuisine. C’est une femme forte à qui tout le monde obéit.
– Ça expliquerait certaines choses. Les enfants ont principalement deux façons de réagir, même si d’autres possibilités existent. Ceux du premier groupe vont mimer la manière d’agir de leurs parents. Ceux du deuxième, en revanche, feront l’inverse. Et les descendants peuvent appartenir aux deux groupes, pour des choses différentes.
Je suis contente qu’elle ne me demande pas directement comment c’était avec mes géniteurs, parce que ce n’était pas réjouissant.
– Quelque part, ton mari redoute son schéma familial, dans lequel l’homme avait un rôle de soumis.
– Et si je ne voulais plus être soumise ?
– Pourquoi ?
Ça sent la question piège à plein nez. Je prends le temps de réfléchir avant de répondre.
– Parce que, pour être tout à fait sincère, je n’en peux plus. J’ai l’impression de me battre sur tous les fronts, sans pour autant parvenir à de bons résultats. J’ai beau faire des efforts, mettre les bouchées doubles, je n’y arrive simplement plus.
– C’est un sentiment tout à fait légitime. Aujourd’hui, la plupart des femmes ont un travail. Parallèlement, elles doivent s’occuper leur maison. Même si le partage des corvées est de plus en plus paritaire, ce n’est pas suffisant. Et bien souvent, la gestion globale des tâches est une affaire féminine. Par conséquent, la femme a en permanence le cerveau partagé en plusieurs compartiments. Elle est au travail, mais elle songe à ce qu’elle doit ajouter sur la liste des courses, au prochain rendez-vous avec le dentiste pour son cadet, et au repas de famille qu’elle doit organiser.
– C’est exactement ça, oui.
Je souris, satisfaite d’être comprise.
– C’est ce qu’on appelle la charge mentale. C’est épuisant, à la longue, et mauvais d’un point de vue psychologique, car on a besoin tous de repos. Or, comment faire quand on nous en demande de plus en plus au travail, comme à la maison ?
– C’est exactement la question que je me pose.
– Ben, si tu trouves la réponse, n’hésite pas à me la donner.
J’écarquille les yeux.
– Tu as l’air surprise, Luna.
– Oui. Je pensais que tu avais réponse à tout.
– Eh non, je n’ai pas passé assez d’heures à jouer au Trivial Poursuit ! plaisante-t-elle.
– Zut !
– Tu es déçue ?
– Non, pas vraiment. En fait, ça te rend presque humaine.
Carmen sourit.
– Si je n’ai pas réponse à tout, j’ai néanmoins quelques pistes pour nous aiguiller.
– C’est déjà très bien.
– Ton attitude positive et ouverte me plaît beaucoup, Luna. Néanmoins, on ne va pas parler de charge mentale, aujourd’hui.
– Pour quelle raison ?
Je fronce les sourcils, un peu mécontente. C’est un sujet qui m’intéresse, parce que j’y suis confrontée.
– Le combat pour l’égalité des sexes est une lutte de tous les jours. Mais avant d’aller au front, tu as besoin d’armes. Et cela commence par apprendre à désamorcer un conflit. Et surtout, par savoir communiquer.
Voilà l’une de mes bêtes noires. La communication, cet affreux monstre !
– Pour commencer, il faut d’abord que tu sois en mesure de trouver des moments de calme pour en parler avec lui. Si l’un de vous aborde un sujet épineux à un moment où l’un ou l’autre est en état de fatigue, ou de mauvaise humeur, ça ne peut rien donner de bon. Pour qu’il y ait dialogue, il faut être ouvert, et les sentiments négatifs empêchent de l’être vraiment.
– Ça devrait être une évidence. Pourtant, tu as raison. Avant de m’énerver, je n’ai pas vérifié qu’il était « prêt ».
– C’est normal. Ce n’est pas automatique. Pourtant, ça nous facilite grandement la tâche !
– Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?
– Eh bien, il serait préférable que tu saches ce que tu veux.
– Moi ?
– Exactement, fait-elle en souriant. Tu lui envoies des signaux contradictoires. Tu lui dis que tu en as marre d’être la bonne. Parallèlement, tu ranges la maison de fond en comble pendant qu’il dort. Est-ce que tu sais exactement ce que tu souhaites ? Parce que ces deux aspects me semblent un peu opposés, comme le lait et les piments.
– C’est vrai. C’est pour ça qu’on ne va pas aborder la charge mentale aujourd’hui, c’est cela ?
– En partie, oui. Ça te dit que l'on continue notre discussion ailleurs ?
– Avec plaisir, oui.
À ma grande surprise, elle me conduit dehors, à l’arrière de la maison. Je pensais qu’ils possédaient un minuscule jardin : j’avais tort.
– Viens, suis-moi.
À petits pas rapides pour son âge, la vieille dame m’entraîne vers un bâtiment en verre. Elle ouvre la porte et la referme dès que nous y pénétrons. Et l’endroit est si beau que j’en oublierais presque la chaleur suffocante qui y règne.
– Enlève ton manteau, ma douce. Sinon, tu vas rôtir comme un cochon.
Je me débarrasse de ma doudoune et de mon pull. On respire tout de suite mieux. Carmen m’invite à une promenade au milieu des orchidées, des passiflores, et d’autres végétaux au nom imprononçable. Tout en marchant, elle désigne la provenance de chaque plante exotique, et mon esprit s’éveille au nom des pays lointains. Mon rêve d’évasion n’a jamais été aussi fort qu’en cet instant. Au centre de sa serre pousse un manguier qui ferait pâlir de jalousie les meilleurs horticulteurs.
– C’est… le paradis sur terre, lancé-je, émerveillée.
– Ou le paradis sous serre. Alors, tu m’aides ?
Tirée de ma rêverie, je sursaute. Carmen désigne un tas d’orchidées et me suggère d’enlever les feuilles mortes avec elle. Après nous être désinfecté les mains, nous nous mettons au travail. La délicatesse avec laquelle elle s’occupe des plantes me laisse songeuse. C’est presque hypnotique. Contrairement à ce que j’imaginais, cet écrin de verdure m’apaise.
– La nature est magique, réplique Carmen lorsque je lui en parle. L’homme est fou de s’en éloigner, et pire, de la menacer comme il le fait. Ce n’est pas moi qui dirai le contraire. Les peuples qui m’attirent le plus sont ceux qui vivent en accord avec notre planète. C’est très, très loin de notre modèle occidental.
– Tu es prête à poursuivre notre discussion ? s’enquiert-elle en caressant une fleur rose et blanche avec douceur.
– Oui.
Elle plante ses iris noirs dans les miens, et c’est comme si mon âme se dévoilait à elle.
– Tu es plutôt du genre à éviter les conflits, je me trompe ?
– En effet. D’après ce dont je me rappelle, mes parents se disputaient tout le temps. Puis, ils ont rompu. C’était insupportable.
– Oui. Comme je te l’ai dit plus tôt, on a tendance à reproduire ce que font nos ascendants, ou au contraire, à le fuir. Ta crainte des conflits pourrait traduire une peur viscérale d’être quittée.
J’acquiesce mollement. Distraite, j’arrache une feuille verte et m’en veux aussitôt.
– Ce n’est pas grave, fait-elle. Mais pour avancer, il faut régler ses histoires avec ses parents, et ça commence par essayer de pardonner ce qu’ils ont fait. Si c’est toutefois pardonnable, bien sûr.
Pardonner à mon père d’avoir quitté ma mère. Pardonner à ma mère de m’avoir abandonnée avec ma sœur pour filer au Venezuela, à l’autre bout du monde. Je n’ai plus aucun contact avec mon paternel, et effectivement, je lui en veux. Quant à maman, je n’avais pas remarqué la rancune que je nourrissais à son égard. C’est peut-être la raison pour laquelle je trouve toujours une excuse pour ne pas lui passer de coup de fil. C’est pour moi une manière de la punir.
– Ensuite, j’ai remarqué que tu as tendance à t’écraser, justement parce que tu as peur du conflit. Tu utilises la stratégie de l’évitement.
– Je le reconnais.
Elle m’adresse un sourire rieur.
– Cela étant, ça ne fonctionne pas sur le long terme. Tu es humaine et comme tout le monde, tu finis par craquer. Et quand cela survient, toi qui as tendance à ne pas faire de vagues, tu déchaînes un tsunami !
– Ce n’est pas faux non plus.
Je réfléchis à ma manière de gérer mes émotions, et Carmen est totalement dans le vrai. J’intériorise jusqu’à ce que ça explose.
– Peut-être pourrais-tu essayer de faire part de tes remontrances avant d’atteindre le point de non-retour.
– Ce serait en effet une bonne piste. Mais, est-ce que ça ne risque pas de le mettre dans de mauvaises dispositions, si je passe mon temps à lui faire des reproches ?
– Tout dépend de comment tu t’adresses à lui.
Elle me décoche un clin d’œil complice. Je penche la tête sur le côté, méfiante.
– Tu vas m’apprendre l’art de la manipulation ?
La vieille dame éclate de rire.
– Oh, tout est une question de point de vue.
Devant son expression malicieuse, je ne peux que partager son hilarité.
– Je ne vais pas t’apprendre à manipuler les gens comme peuvent le faire les hommes et femmes politiques, ou les publicitaires. Ce serait déloyal, et je suis sûre qu’au fond, tu t’en voudrais de le faire.
– C’est exact.
– Je pense que lors d’un conflit, il y a des manières plus adaptées que d’autres lorsqu’on veut s’adresser à quelqu’un et lui faire passer un message. Par exemple, qu’as-tu dit à ton mari lors de votre dernière crise ?
Je fais fonctionner ma mémoire. Les images me reviennent comme dans un film, provocant une sensation douloureuse dans ma poitrine.
– Je lui ai balancé « je ne suis pas ta bonne ».
Carmen acquiesce, une lueur d’approbation dans ses iris d’encre.
– Puis j’ai ajouté « parce que tu gagnes le double que moi, tu estimes que tout ce qui incombe la maison et les enfants est à ma charge » ? J’ai raison, non, Carmen ?
– Ce n’est pas à moi de répondre à cela. Mais je peux t’aider à améliorer la façon dont tu vas exprimer tes remontrances pour rendre la communication plus efficace.
Je lève le menton dans un signe interrogateur et silencieux.
– Lorsqu’on utilise à tout-va le mot « tu », on a tendance à braquer notre interlocuteur. D’ailleurs, tu ne trouves pas ça un peu agressif ? Tutututututu ! On dirait un pistolaser comme dans Star Wars.
Elle mime des tirs d’arme futuriste me faisant sourire. Je l’imagine bien en Yoda, pour être tout à fait sincère.
– Ce n’est pas faux. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Je ne vais tout de même pas me taire !
– Absolument pas ! Tu as le droit de ne pas être contente et de le faire savoir. Mais, que dirais-tu de mettre l’accent sur toi, plutôt que sur lui ?
– Sur moi ? Mais ce sont ses actes qui m’agacent, pas les miens.
– Je le sais, mais comme on l’a déjà vu, on ne peut pas agir directement sur lui, mais sur toi. Comment t’es-tu sentie quand il t’a accusée de ne rien faire à la maison ?
– Je me suis sentie dévalorisée.
– C’est normal. Alors on pourrait commencer par ça. « Quand tu as affirmé que je ne faisais rien à la maison, je me suis sentie dévalorisée. J’ai eu l’impression que ton travail valait mieux que le mien ».
– C’est vrai que ça pourrait le faire réagir.
– Je l’espère, en tout cas. Il est important que tu ne fasses pas peser ton salut sur ton époux.
– Qu’est-ce que cela signifie ?
– Que la clé du bonheur, c’est entre tes mains qu’elle doit se trouver. Il ne faut jamais la confier à quelqu’un d’autre. C’est à la fois mauvais pour le partenaire, parce qu’on place sur ses épaules une responsabilité qu’on n’a pas demandée, et pour toi, parce que cela te rend dépendante émotionnellement.
– Je suis d’accord. Néanmoins, Aymeric et les enfants pèsent beaucoup dans ma balance du bonheur.
– Et c’est totalement normal.
J’aimerais ne pas reproduire les mêmes erreurs que mes parents. C’est vrai que je suis du genre angoissée, et je nourris une peur irraisonnée de l’abandon. Mais comment en parler avec eux ? Même avec mon mari, j’ai du mal à communiquer.
– Je te trouve bien pensive.
– Je me disais juste que si je suis d’accord avec toi pour éviter d’aborder les sujets qui fâchent lorsque notre partenaire est tendu, fatigué ou agacé, il faut admettre qu’il n’est pas toujours évident de déterminer son état d’esprit, même si cela fait quatorze ans que nous vivons ensemble. Aymeric n’est pas toujours très communicatif, et je ne suis guère mieux que lui.
– Dans ce cas, vous pourriez créer une sorte de « code » avec des mots pour alerter que l’on approche d’une limite à ne pas franchir, ou bien que ce n’est pas le bon jour pour en parler.
– Comme dans Cinquante Nuances de Grey ?
La Philippine tape dans ses mains, amusée.
– Oui, mais évite « jaune » et « rouge », ils sont un peu surfaits.
Je ris, épatée de constater que la vieille dame a vu le Mommy Porn le plus en vogue. Comme quoi, les apparences sont réellement trompeuses.
– Merci pour toutes ces pistes, Carmen. Je me sens… armée. Et dire que je me sentais tellement mal avant de venir ici ! En fait, j’avais l’impression de progresser super vite, puis il m’a suffi de cette dispute avec Aymeric pour que tous mes efforts soient réduits à néant.
– Patience, Luna. Manille ne s’est pas faite en un jour !
– Pas faux. Cette ville au carrefour de l’Asie et de l’Europe a été fondée au seizième siècle et depuis, elle n’a pas cessé de changer même si son cœur historique demeure intact.
Un sourire songeur s’installe sur la petite figure ridée de Carmen.
– Tu connais la capitale de mon pays ?
– Uniquement à travers les photos et les vidéos que j’ai pu visionner, ou le récit d’une amie.
Je lui parle de mon amour pour les contrées lointaines, de mes rêves d’évasion sans toutefois évoquer l’ethnologie. À son tour, elle me fait un récit détaillé de sa vie aux Philippines qui me donne envie de prendre le premier avion pour m’envoler à la découverte de cet archipel.
– Aymeric partage-t-il avec toi cette passion ?
– Oui, c’est même comme ça que nous nous sommes connus.
– Ah oui ? Comment ?
Sa curiosité n’est pas feinte et un sourire involontaire se plaque sur mes lèvres lorsque je me remémore notre rencontre.
– Il avait prévu de voyager en Colombie, pays de son ex, afin de récupérer celle-ci. Dans ce but, il cherchait des cours particuliers d’espagnol, ma langue maternelle. Il va de soi qu’il n’est jamais parti la retrouver !
Carmen s’esclaffe et me donne une tape sur l’épaule.
– Bien joué, petite. Et vous continuez de parcourir le monde ?
Mon sourire se fane.
– Non. Avec la naissance des enfants, nous sommes devenus bien plus casaniers. Plus prudents, aussi.
La vieille dame hoche la tête, compréhensive.
– C’est normal. On ne peut pas aisément emmener un bébé dans un lieu dangereux. Mais il y a bien d’autres sites à visiter, non ?
– Lorsque Nico et Anna avaient trois et quatre ans, nous sommes partis aux Baléares en pleine période estivale. Les plages noires de monde, l’uniformité des hôtels et de la nourriture, ainsi que la stupidité de la plupart des touristes ont eu raison de nous. Depuis, nous n’avons plus quitté l’Alsace.
– Eh bien, je trouve ça dommage pour vous quatre. Je ne vais pas vous demander de partir à l’autre bout du monde, ce n’est pas mon rôle. Cependant, j’ai l’impression que cet amour des voyages vous lie, ton mari et toi.
– C’est le cas.
Elle n’ajoute rien et me laisse les cartes en main. Nous travaillons encore un peu en silence, au milieu de ce merveilleux écrin de beauté qu’est sa serre. Dans ce lieu clos et fleuri aux parfums d’ailleurs, j’ai l’impression de voyager dans ma bulle à l’autre bout du monde.
Peut-être que ça ne serait pas une si mauvaise idée que ça, de renouer avec notre part d’exotisme. Après tout, ne suis-je pas à moitié vénézuélienne, du côté de ma mère ?
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9 – UNE FENÊTRE OUVERTE
Je me sens beaucoup plus détendue en allant chercher les enfants, ce que ces derniers ne manquent pas de remarquer. Je prends ma fille dans mes bras tout en ébouriffant les cheveux de mon fils.
– Tu n’es plus fâchée avec nous ? s’enquiert Anna.
– Avec vous ?
Les deux bambins acquiescent de concert.
– Du tout. Ce n’est pas à vous que je faisais la tête, mais à papa.
– Ouf, souffle Anna.
Alors que nous commençons à marcher vers la maison, Nico me prend par la main.
– Mais, tu es encore énervée contre lui ?
– Peut-être un peu, oui.
– Tu vas nous quitter ?
Mon fils est un enfant anxieux qui extériorise difficilement. Il a sans cesse besoin d’être rassuré, ce que j’ai tendance à oublier. Je me penche sur lui et caresse lentement sa joue si douce.
– Ça, il n’en est pas question. Tu sais, il arrive souvent que les grandes personnes se disputent. On n’est pas mieux que les petits ! Mais après, on en discute et ça va mieux.
– Alors, tu vas en parler à papa ce soir ? renchérit Anna.
Voilà comment se faire prendre au piège par une fillette mesurant moins d’un mètre vingt.
– Oui, autour d’un bon petit repas issu d’un pays lointain.
– La Chine ?
– Non.
– L’Australie ? On va manger du kangourou ?
– Non plus. Et il n’est pas question qu’on dévore une si jolie bête !
Pendant tout le reste de la balade, les enfants essaient de deviner de quel endroit je vais m’inspirer pour ma cuisine. L’idée de préparer ce plat m’est venue dans la serre, alors que nous étions en train de nous occuper d’une variété d’orchidées dont les fleurs rouges, jaunes et oranges évoquent le feu. Pourquoi ne pas essayer de raviver notre flamme, ai-je songé ? J’en ai discuté avec Carmen, qui a pensé que trouver un point d’ancrage dans notre passé pour mieux construire notre futur était une excellente idée. Je vais donc redonner goût à notre ancienne passion pour voir si elle brûle toujours.
Juste avant de faire les devoirs de ma fille, je surprends mon mari en lui envoyant une liste des courses un peu particulière, puisqu’elle contient surtout des aliments exotiques. Pendant quelques minutes, j’attends sa réponse, le cœur battant. Après tout, il est parti fâché, ce matin. Peut-être m’en veut-il encore pour hier soir ? Heureusement pour moi, son SMS me parvient rapidement.
[Tu nous fais voyager, ce soir ? J’ai hâte de rentrer pour voir ça.]
Puis, un deuxième message arrive dans la foulée.
[Et pour te voir, toi aussi. Tu me manques.]
Un sourire niais se dessine sur mon visage, et la sensation de chaleur qui irradie dans ma poitrine ne me quitte pas. Carmen m’a affirmé que dans une relation, il n’est jamais aisé de faire le premier pas. Combien de couples se brisent parce que chacun campe sur ses positions ? En faisant preuve d’audace et en se remettant soi-même en question, on peut parfois éviter bien des drames.
Lorsque j’entends la serrure s’ouvrir, je m’approche doucement de la porte. Je suis un peu sur mes gardes et mes gestes ne me semblent pas naturels. Et pour cause, j’en veux toujours un peu à Aymeric pour notre dispute de la veille. Je lève nerveusement les yeux sur lui. Pourtant, quand nos regards se croisent, il n’est plus question de velléité. Alors qu’en général, il prend le temps de poser son manteau, lire le courrier et vérifier son téléphone avant de venir me voir dans la cuisine, où je l’attends en râlant, cette fois il me surprend en me prenant directement dans ses bras. Nos lèvres se scellent et nos palpitants décollent. J’ai peut-être fait le premier pas, mais lui, il a enjambé la stupide barrière que nous avions dressée entre nous.
Une fois devant le plan de travail, je remarque qu’il s’installe sur sa chaise pour surfer sur des sites sans intérêt. Je dépose devant lui les bananes plantain qu’il a achetées.
– Est-ce que tu pourrais les découper en morceaux ?
Il semble un peu étonné que je lui demande de l’aide. Je le suis, moi aussi. Mais je songe à ma discussion avec Carmen, et au fait qu’elle ait suggéré que je l’avais mal habitué.
– Tu n’as pas peur que je les rate ?
Je ris sous cape. Qui pourrait mal couper des bananes plantain ?
– On dira que c’est de l’art abstrait !
Il sourit, saisit le couteau et s’exécute tandis que je mets les épices sur la viande tout en faisant chauffer la friteuse.
– Hier, quand je t’ai reproché de ne pas t’occuper suffisamment de nous, j’avais tort. Et ce n’est pas ce que je pense.
Le fait qu’il l’admette sans que je le lui aie demandé me touche énormément.
– Je le sais, Aymeric. Et moi, je n’aurais pas dû démarrer au quart de tour.
Nous parlons de notre ressenti à cœur ouvert, et cela nous fait un bien fou à tous les deux. Les enfants nous rejoignent pour un repas convivial sur le thème du Venezuela, le pays de ma mère.
Oui, j’ai encore énormément de choses à régler. Avec elle. Avec Aymeric, les enfants. Avec le monde entier. Et surtout avec moi-même. Mais j’y travaille, et surtout… Manille ne s’est pas faite en un jour !
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