J'irai danser sous la Lune
3 – Dans Ma Bulle
Depuis l’incident, mon cerveau est dans un état catatonique, voire larvaire, duquel je ne parviens pas à m’extraire. J’entends ce qui se trame autour de moi, mais c’est comme si un écran s’était levé entre le monde et moi. Entre les autres et moi.
En fait, tout m’indiffère. Plus rien n’a d’importance. J’ai juste envie de rester couchée sur le canapé à fixer le plafond, comme si la solution à mes problèmes allait y apparaître par pur enchantement. Ce qui me donnait la motivation nécessaire pour me lever tous les matins a disparu. Il n’y a plus rien. Tout est vide. Je suis vide.
Je suis allée voir le médecin, qui m’a mise en arrêt pour une semaine. Je le connais depuis très longtemps. J’avais peur de lui ouvrir mon cœur, dont je lui ai seulement laissé entrevoir une brèche. Il a prononcé les mots « burn-out » et puis « charge mentale », mais il a noté « grippe » sur le papier. Peut-être pour m’éviter d’être cataloguée au boulot. Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Un peu inquiet, il m’a explicitement demandé de revenir si ça n’allait pas mieux dans quelques jours.
Dans tous les cas, j’ai la ferme intention de passer ma semaine à fixer le plafond. C’est en tout cas ce que j’ai décidé ce lundi matin.
J’ai l’impression qu’on me tire vers le bas. Le coussin du canapé sur lequel je suis assise vient de s’enfoncer. C’est ce qui me permet de remarquer qu’Aymeric s’est assis à côté de moi. Lui aussi, il a changé. Il plisse les yeux en m’observant. Il s’interroge probablement sur ma santé mentale et se fait sûrement du souci pour moi.
– Hum… puisque tu es là…
Ben oui, où veux-tu que je sois ?
– J’ai discuté avec les Dominguez. Alberto va se charger des réparations.
Je laisse échapper un soupir involontaire. J’espérais que, me voyant au bord du gouffre, Aymeric allait enfin s’occuper de moi. Se rendre compte que ça ne tourne plus rond dans ma tête, dans mon cœur et dans mon âme. Que nenni ! Il veut juste parler des dégâts que j’ai causés, et de combien ça va nous coûter. Je ne lui facilite pas la tâche en omettant de le questionner sur le prix.
– On a de la chance, il ne va pas nous demander d’argent.
Cette dernière phrase m’intrigue et dissipe une faible partie de la torpeur cotonneuse qui m’entoure.
– Par contre, il a exigé autre chose.
Je hausse imperceptiblement les épaules pour montrer que j’ai entendu. Je n’ai rien à craindre. Vu comme je suis arrangée, il ne risque pas de vouloir mes faveurs sexuelles.
– Il aimerait que tu prennes soin de sa mère pendant quelque temps. Ne serait-ce que pour la durée de ton arrêt.
Je surélève mollement la tête et hausse un sourcil. J’ai déjà du mal avec ma belle-mère. On ne va tout de même pas m’infliger Marie au carré !
– Je pense aussi que ce serait bon que tu la rencontres, ajoute-t-il.
Et c’est cette dernière phrase qui finit par gagner mon intérêt. Pas entièrement, certes, mais bien plus que tout ce que j’ai entendu depuis que je suis dans ma bulle.
Il part au boulot et moi, je reste allongée. Ce n’est pas que je ne veux pas me lever. Je n’y arrive simplement pas. Toutes ces choses qui me poussaient à me mettre debout chaque matin : aller travailler, cuisiner, nettoyer la maison… Rien de tout cela ne me motive. Moi qui avant, pensais que chaque minute comptait, je me retrouve à ne plus songer à observer le déplacement dictatorial des aiguilles de l’horloge. De toute façon, plus rien n’a de sens. Je suis complètement apathique, je n’ai plus d’appétit. Plus rien. Je pourrais rester dans cet état larvaire jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Le soir, mon mari rentre exceptionnellement plus tôt. Je devrais m’en réjouir. Après tout, ça fait un moment que je le lui demande, non ? Pourtant, ça me laisse de marbre. Il m’annonce qu’il va chercher les enfants à l’école et les aider à faire les devoirs. Puis, il essaie de préparer le dîner, sans se priver de me le rappeler. Qu’attend-il de moi, que je lui décerne une médaille ? Un prix ? Un article dans la rubrique « mari de l’année » d’un magazine féminin ? C’est pourtant ce que je fais tous les jours après le boulot sans que personne ne s’en rende compte. Comme il ne sait pas comment s’y prendre et qu’il ignore même où se trouvent les ustensiles de cuisine, il me mitraille de questions, ne me laissant pas le loisir de faire la seule chose qui me fasse envie. C’est-à-dire : rien.
Excités par la nouveauté – ce n’est pas tous les jours que papa s’occupe d’eux – les enfants sont intenables. Ils braillent, sautent partout. Le bruit, l’agitation, je n’en tiens plus compte. Tout ce que je ne supporte habituellement pas m’indiffère. Je suis dans ma bulle, à l’intérieur de laquelle rien ne peut m’atteindre.
Le lendemain matin, mon mari emmène Anna et Nico à l’école en rouspétant. Puis il revient pour me sermonner.
– Je ne veux pas te trouver sur ce canapé en revenant. Ce n’est pas bon pour toi. Et tu dois rendre visite à madame Dominguez.
Sa remarque m’arrache un sourire dont Aymeric ne saisit pas l’ironie. Les « tu dois » et les « il faut »ne suffisent plus à me motiver. Il est trop tard pour ça.
J’ignore depuis combien de temps je suis couchée quand quelque chose vient petit à petit me tirer de ma torpeur. Il s’agit d’un son désagréable, agaçant, comme un marteau piqueur. Je n’apprécie pas que l’on me sorte de la bulle protectrice dans laquelle je m’étais plongée, alors j’attrape un oreiller et je m’en sers pour recouvrir ma tête, espérant que cela suffira à atténuer ce bruit énervant. Que nenni ! Le pivert transgénique semble avoir décidé de me défier. Et c’est lui qui me donne la force nécessaire pour me lever. Je me rends à l’entrée, glisse mes pieds dans la première chose qui me tombe sous la main, et me rends sur le perron. Le battant claque. Je suis enfermée dehors !
Je grogne, démotivée, parce que je ne vais pas pouvoir retrouver ma torpeur tout de suite, fouille mes poches en quête de mon téléphone. Bien entendu, il n’y est pas, tout comme mes clés. Moi qui étais tout le temps accrochée à mon smartphone, je l’ai abandonné sur la table de la cuisine lors de « l’incident tartiflette », et je ne l’ai pas repris depuis. Je regarde autour de moi, cherchant une solution, et discerne la maison des Dominguez. Autant faire d’une pierre deux coups. Je traverse la rue et gravis les deux marches qui mènent à leur perron. Leur porte est entrouverte. Je toque, mais personne ne répond. Peut-être ont-ils oublié de refermer en partant. Ce n’est qu’à cet instant que je remarque que l’agaçant martèlement s’est arrêté comme par magie. Je tends l’oreille. Des bruits étouffés me parviennent. La pauvre grand-mère, dont j’ignore le prénom, est peut-être tombée. Puisque la porte est ouverte, j’en déduis qu’elle vient peut-être de subir une agression lors d’un cambriolage. Me voilà totalement réveillée, sortie de ma torpeur. Je pousse le battant et m’introduis à l’intérieur, guettant la présence des bandits. Tous sens en alerte, je suis la direction d’où provient le bruit. Je note le désordre général au passage. Une chaussette solitaire traîne par terre, positionnée entre un Lego et une télécommande. Sans doute des traces de lutte. Quant au salon, c’est encore pire. On dirait que Godzilla est passé par là, et qu’il n’était pas content.
Le bruit semble provenir de la pièce au bout du couloir. Dans ma tête défilent des images de la petite vieille au sol, se vidant de son sang. Mais lorsque j’ouvre la porte, je la découvre tranquillement en train d’éplucher un gros légume dont je ne connais pas le nom. La dame lève son regard surpris, se demandant sans doute ce que je fais là, en plein milieu de sa cuisine. C’est à cet instant que je réalise le ridicule de la situation. Je cherche une excuse crédible et en trouve une valable en songeant à ce que m’a demandé Aymeric.
– Je suis ici pour m’occuper de vous.
C’est là que tout bascule. L’expression de madame Dominguez change complètement, exprimant à présent une terrible frayeur. Sans crier gare, elle attrape la poêle qui était posée sur la cuisinière et la brandit devant elle, envoyant une pluie de riz jaune, d’oignons et d’autres petits légumes à travers toute la cuisine. Tenant l’ustensile devant elle comme une arme dangereuse, ses yeux noirs plissés au milieu de son visage ridé, elle me scrute, prête au combat.
– Euh… je ne vous veux aucun mal. Je suis ici parce que votre fils a dit que je devais m’occuper de vous.
L’aïeule asiatique écarquille les yeux, se demandant sans doute dans quelle combine son enfant l’a embarquée.
– Par m’occuper de vous, je veux dire que je vais vous aider à faire le ménage, la cuisine…
Comme elle ne bouge toujours pas, j’évalue la possibilité qu’elle ne parle pas ma langue.
– Vous comprenez le français ? Oh non, si ça se trouve, vous ne pigez rien de ce que je vous raconte. Vous devez vous demander ce que fait cette femme blanche en plein milieu de votre cuisine et vous vous interrogez probablement sur ma santé mentale.
Un sourire passe sur les lèvres de la vieille dame.
– Oh, je ne m’interroge pas. Je sais tout, fait-elle en touchant sa tempe du bout de l’index.
– Vous comprenez ma langue ?
J’ai discerné un accent étranger, mais elle s’est exprimée dans un Français tout à fait correct.
– Oui, bien sûr. J’avais un quart de siècle quand je suis arrivée en France avec mon mari et mes trois premiers enfants, et j’ai passé un demi-siècle ici. Enfin, un peu plus. Voilà qui ne me rajeunit pas.
Son sourire s’élargit devant mon air perdu. Depuis que j’ai plongé dans ma bulle, mon cerveau tourne un peu au ralenti. J’en conclus qu’elle avoisine les quatre-vingts ans et qu’elle a passé plus de cinquante ans en France. Finalement, je n’ai pas perdu cette habitude fâcheuse de tout calculer.
– Je vous avais pris pour une tueuse à gages quand vous avez dit « je suis ici pour m’occuper de vous ». C’est le genre de phrase qu’ils disent toujours dans les films avant de tirer froidement sur leurs victimes.
Je suis un peu médusée. Quel type de personne pourrait s’attendre à trouver un assassin en plein milieu de sa cuisine ?
– OK. Madame Dominguez, je suis responsable d’avoir embouti la voiture de votre fils.
– Eduardo ?
– Euh, oui, peut-être, je ne connais pas son prénom. Toujours est-il qu’il a eu la gentillesse de se proposer pour réparer les deux voitures sans nous demander d’argent.
– Ah. Alors il ne peut pas s’agir d’Eduardo, qui est gentil, mais un peu pingre sur les bords. Ça doit être Alberto.
– Va pour Alberto. Toujours est-il que votre fils m’a demandé de vous aider en échange de sa main-d’œuvre, alors je suis là.
L’inconnue m’observe de haut en bas avec la plus grande attention et je ne peux pas m’empêcher de me sentir mal à l’aise.
– J’accepte, à une condition.
L’idée qu’elle puisse refuser mon offre ne m’avait même pas effleuré l’esprit.
– Laquelle ? l’interrogé-je malgré moi.
– Je vous aide, vous m’aidez.
Je penche la tête sur le côté, pas sûre d’avoir bien compris.
– Quoi ? Mais, je n’ai nullement besoin d’aide, moi !
– Vraiment ?
Je croise les bras devant ma poitrine dans un geste purement défensif.
– Ma maison est nettement plus propre que la vôtre. Il… il suffit de voir l’état de votre cuisine.
Prise de court, je fais preuve d’une agressivité verbale dont je n’ai aucunement l’habitude. Madame Dominguez accueille ma diatribe avec une expression de bienveillance qui parvient à percer une brèche dans ma muraille.
– Je n’ai pas besoin d’aide, conclus-je.
– En êtes-vous certaine ?
– Oui ! craché-je.
– Si vous le dites. Je ne peux pas vous aider malgré vous. C’est à vous de faire le premier pas. D’avoir le déclic.
Elle attend quelques secondes, comme si elle espérait une réaction de ma part, mais ça ne vient pas.
– Ce soir, je dirai à mon fils que j’ai accepté votre marché. Comme ça, il vous laissera tranquille.
Je fais mine de chercher mon sac et me souviens que je ne l’ai pas pris avec moi en raison de mon état léthargique.
– Je… je peux payer.
– Je le sais.
Son calme me surprend.
– Je n’ai pas mes affaires avec moi, j’ai oublié mon portefeuille et je ne peux pas rentrer tout de suite à la maison parce que j’ai laissé les clés à l’intérieur.
Un sourire ironique étire ses lèvres. Voilà que je lui donne raison quand elle s’imagine que j’ai besoin d’aide.
– Dites-moi un prix et je…
– Je ne veux pas de votre argent, riposte-t-elle.
Je secoue la tête, décontenancée. Tout le monde veut de l’argent. D’ailleurs, tout travail mérite salaire. Raison de plus pour filer d’ici. Cette dame est résolument folle à lier.
– Écoutez, je reviendrai.
– Je n’en doute pas, Terminator. En attendant, je vais vous donner ceci.
Alors que je vais répliquer que je n’ai pas envie qu’elle m’offre quoi que ce soit, la fan de films d’action m’attrape par le poignet. Passablement étonnée, je la laisse me guider à travers sa maison jusqu’à une pièce où trône un énorme meuble ancien. Elle ouvre un tiroir et en retire un trousseau de clés.
– Tenez. Votre mari nous les avait données pour les cas d’urgence.
Au moment où je saisis l’outil en métal dans ma main, quelque chose réchauffe très légèrement le centre névralgique de ma poitrine. Ce n’est pas aussi puissant que le soleil, ni même qu’une bouillotte. C’est plutôt comme le souffle chaud d’un soupir. Mais ça suffit à faire sursauter mon cœur, parce qu’Aymeric a pensé à moi, prévoyant mon côté miss Catastrophe. J’attrape le précieux sésame et la remercie du bout des lèvres. La vieille dame me raccompagne à la porte et je traverse la route pour rentrer chez moi avec l’impression que ces quelques mètres d’asphalte représentent un fleuve infranchissable.
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