J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 17 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

18 – Ose Devenir qui Tu Es

 

Demain, c’est Aymeric qui cuisine. J’espère qu’il fera mieux que jeudi dernier. Son riz, qu’il avait oublié d’égoutter après la cuisson, nous a beaucoup fait rire, les enfants et moi. Mais aujourd’hui, la reine des fourneaux, c’est moi !

Carmen vient à peine de rentrer chez elle. En sortant du boulot, elle m’attendait sur le parking, et nous sommes parties faire le tour d’un marché où les producteurs locaux côtoient les marchands asiatiques. Mélanger ces deux styles culinaires si opposés ne me pose aucun problème, et c’est avec délectation que je vais découvrir de nouvelles saveurs. Je finis de trouver une place pour mes rouleaux de printemps dans mon frigo, puis je m’attelle à la cuisson de navets alsaciens et auxquels s’ajouteront des pousses de soja, de la coriandre fraîche, des champignons chinois et bien sûr, un peu de viande pour éviter que mari et enfants se mettent à râler. Le tout, arrosé d’un filet de sauce soja. C’est léger, et ça commence déjà à sentir divinement bon !

Cette bouffée d’exotisme qui prend possession de ma cuisine me rappelle une femme tout aussi exotique à qui je n’ai pas parlé depuis des lustres. Je visse l’oreillette sur mon crâne, puis compose un long numéro de téléphone. Quatre tonalités plus tard, la voix enjouée de ma mère résonne dans mon oreille.

– Allô ? C’est qui ?

– Maman, mon nom doit s’afficher sur ton écran, arrête de faire semblant d’être surprise !

– Ma biche, répond-elle de son rire insouciant. Tu n’appelles jamais ta mamacita, alors j’ai le droit de me demander si on ne t’a pas volé ton smartphone.

J’accuse le coup et n’essaie pas de la contredire.

– Tu as raison. Si tu me racontais comment tu vas ?

Elle me parle de sa vie au Venezuela, son pays natal, qu’elle n’avait quitté que par amour pour mon père. Aujourd’hui, elle vit dans une région reculée de l’Amazonie, où elle se consacre à des tâches humanitaires. Infirmière de formation, elle soigne les indigènes de son village dans un hôpital public constitué, d’après ses dires, d’un toit en feuilles de palmier et de hamacs multicolores en guise de lit. J’aimerais tellement la revoir !

– Et toi, ma chérie, quoi de neuf ?

J’ignore ce qui me pousse à m’ouvrir à elle, mais je décide de lui faire part des changements qui ont eu lieu dans ma vie, récemment.

– Tu remercieras Carmen de ma part. Tu as l’air tellement différente, ma chérie. Ta joie s’entend au téléphone.

– Merci, maman. Cela étant, elle m’a dit que pour être totalement libérée, je devais faire la paix avec mes parents. Les pardonner.

Elle garde un silence gêné que je m’empresse de rompre.

– Alors, j’aimerais appeler papa, parce que c’est surtout à lui que j’en veux de t’avoir quittée. De nous avoir abandonnées. C’était horriblement égoïste de sa part. Mais je n’ai pas son numéro, vu qu’il n’a jamais essayé de nous recontacter. Est-ce que tu pourrais me le donner, s’il te plaît ?

J’entends un perroquet crier au loin, un enfant rire, une femme chanter. Et le souffle de ma mère.

– Maman ?

– Luna, il faut que je te dise quelque chose.

Sa voix a perdu tout entrain, devenant blanche comme le néant. J’ai l’estomac à l’envers en imaginant le pire.

– Est-ce qu’il est mort ?

– Non ! Bien sûr que non ! Mais ce que j’ai à te dire… est-ce que tu es sûre de vouloir l’entendre ?

Je lève les yeux au ciel, même si elle ne peut pas me voir.

– Maman, je t’ai annoncé que j’avais besoin de pardonner mes parents. Alors, livre-moi tout ce que tu as sur le cœur. Raconte-moi ce qu’il t’a fait, ce lâche !

– Oh, ma douce Luna, il n’y a pas de lâche dans cette histoire.

– Quoi ?

– Ma chérie, dis-moi de quoi tu te souviens, au sujet de notre rupture.

– Je n’ai pas oublié combien tu trimais pour nous nourrir, ma sœur et moi. Je n’ai pas oublié nos Noëls esseulés, à toutes les trois. Je me souviens que tu te pliais en quatre pour nous.

– Et, est-ce que tu te souviens du jour où il m’a quittée ?

– Non. J’imagine que j’étais trop petite.

– Peut-être, mais si tu as oublié ce souvenir, c’est parce qu’il n’a jamais eu lieu.

– Je… je ne comprends pas.

– C’est moi qui ai quitté ton père, ma douce ! Moi, et moi seule.

Pour le coup, c’est comme si un A380 s’était décroché du ciel pour venir me tomber dessus. Aucune autre nouvelle au monde n’aurait pu me chambouler à ce point.

– Pourquoi ? finis-je par souffler.

– Parce que je me suis rendu compte que la vie que je menais ne me plaisait pas. Je n’étais pas libre.

– Bien sûr, tu avais deux enfants qui s’attachaient à tes chevilles comme deux boulets de prison !

Ma propre amertume résonne dans mes oreilles.

– Non ! Ce n’était pas vous, le problème. Ma chérie, ta sœur et toi, je vous aime plus que tout au monde. Mais ton père… il ne me comprenait pas. Il voulait que je sois mère au foyer. Il avait besoin de me savoir soumise et enfermée ! Le jour où je lui ai fait part de ma volonté de devenir infirmière, il a balayé mon rêve du revers de la main et m’a dit qu’il gagnait assez d’argent pour nous, et que mon rôle était de rester à la maison. Or, moi, j’avais une vocation. Je voulais soigner des vies, et ça me rendait malheureuse de ne pas le faire. Le soir même, je décidais de demander le divorce. Bien entendu, j’ai eu la garde exclusive. De toute manière, il a tellement mal pris la nouvelle qu’il nous a tourné le dos sans jamais se retourner.

Il me faut un temps pour réagir. Tout ce que je viens d’apprendre se chamboule dans ma tête dans un mélange détonnant qui menace d’exploser.

– Pourquoi m’as-tu menti ?

Je m’efforce de parler d’une voix calme qui ne dénote en rien de la tempête qui balaie mon esprit.

– Techniquement, je n’ai pas menti.

Mon imagination me renvoie une image exacte de cette femme fantasque. Je peux la visualiser en train de faire une grimace digne du capitaine Jack Sparrow, tout en cherchant une pirouette pour échapper à ma question.

– J’ignore pourquoi, mais tu as toujours pensé que ton père nous avait quittées, et moi, je n’ai jamais eu le cœur de te détromper. Je… la vérité est que j’avais peur de te perdre.

Sa voix s’éteint dans un souffle. Je suppose qu’elle pleure en silence. Une partie de mon cœur se prend de compassion pour cette femme qui s’ouvre enfin à moi, mais ma colère est si intense que je suis incapable d’ébaucher le moindre geste vers elle.

– Tu as toujours été tellement intègre, ma fille. Tellement obsédée par la perfection, par la justice, l’honnêteté… Moi, je suis… eh bien, peu importe. Aujourd’hui, je suis surtout désolée. Je te demande pardon.

Pardonner ma mère, c’est exactement ce que me demande Carmen dans mon processus de changement, mais c’est impossible. J’étais si sereine, si près du but ! Et cette femme insouciante qui me sert de génitrice vient juste de tout envoyer balader en quelques mots. Ma retenue est en train de voler en éclats, tout comme ma volonté de bien faire les choses.

Ma vie entière est basée sur un mensonge. J’ai appris à me plier en quatre. Pour mon mari. Pour mes enfants. Pour le travail. À toujours faire passer l’intérêt des autres avant le mien, et ce, pour qu’on ne me laisse pas tomber. Parce qu’à cause de ce que je croyais qui était arrivé à ma mère, j’ai nourri une véritable phobie de l’abandon. Aujourd’hui, je découvre que tout était faux. C’est elle qui a mis les voiles, nous entraînant sur son sillage erratique.

J’ai tout construit autour de quelque chose qui n’avait existé que dans ma tête. Devant moi s’ouvre un abyme.

– Au revoir, maman.

Des larmes commencent à rouler sur mes joues sans que je puisse faire quoi que ce soit pour les retenir. Je pleure pour tout ce que j’ai fait. Ou plutôt, pour tout ce que je n’ai pas fait, dans un but parfaitement faux.

Je n’avais pas besoin d’être à ce point obsédée par la perfection.

Je n’avais pas à avoir peur qu’on m’abandonne.

Je n’avais pas à être obsédée par une certaine image de la réussite sociale : j’aurais pu devenir ethnologue plutôt que de passer ma vie à répondre au téléphone, les fesses vissées sur une chaise.

Mon mari rentre et me prend dans ses bras, me serre contre lui. C’est à peine si sa chaleur me réconforte. Ce n’est pas ce que je cherche. J’ai besoin de quelque chose de puissant, de fort, pour m’aider à faire sortir toute cette rage qui brûle en moi. Il me demande ce qui m’arrive. En quelques mots, je lui résume la situation. Il me serre d’autant plus fort contre lui. J’ai besoin de bouger. Je me dégage. Dans son regard, je lis qu’il a compris ce qu’il me faut.

– Sors, mon ange. Je m’occupe de tout. Je te demande juste de me tenir au courant de ce que tu fais, tu veux bien ?

À cet instant, je me rappelle pourquoi je l’aime. Je me hisse sur la pointe des pieds et l’embrasse avant de quitter ma maison pour celle de Carmen.

– Luna…

Je lui raconte tout, à même le seuil. Je ne lui épargne rien. Ses mains saisissent les miennes, tremblantes.

– Je crois avoir une idée de ce qui te ferait du bien. Par contre, j’appelle un taxi. Il n’est pas question que tu conduises dans cet état.

Je la laisse passer le coup de fil. Le véhicule arrive quinze minutes plus tard. J’envoie un SMS à mon mari pour l’informer que je quitte le village, direction inconnue, et lui redire que je l’aime, parce que ça n’a jamais été aussi vrai.

Au début du trajet, j’imagine que la sage grand-mère va me conduire dans l’une des nombreuses forêts de notre région. Quoi de mieux pour se ressourcer ? Mais, lorsque nous prenons la direction de la ville, je comprends que nous n’allons pas nous rendre dans un site naturel.

– Où est-ce que tu m’emmènes ?

Sa seule réponse est un sourire mystérieux qui veut dire « arrête d’être sur le contrôle, et laisse-toi porter », et qui m’énerve juste un peu plus.

Pour ne pas songer aux aveux de ma mère, au mensonge sur lequel repose toute ma vie, je me concentre sur tout ce que je vois. Les voitures que nous croisons, leurs formes, leurs couleurs, les lumières de la capitale alsacienne… je m’accroche aux endroits que je connais, et les connecte aux souvenirs qu’ils éveillent en moi. Tout, sauf repenser à celle qui m’a mise au monde.

Le taxi s’arrête dans une ruelle. J’insiste pour régler et Carmen me laisse faire au bout d’un moment. Je regarde partout autour de moi pour deviner où nous allons, sans succès. La vieille dame est aussi hermétique qu’un tupperware.

– On va voir une sorte de grand maître taoïste qui va m’apprendre l’art de la zénitude, c’est ça ?

Comme son sourire énigmatique s’élargit, je comprends que je n’y suis pas du tout. Où pourrait bien m’emmener une aïeule asiatique ? Dans un jardin japonais ? Oui, ça doit être ça. Ou dans un temple bouddhiste, même si je sais qu’elle est catholique. Quand nous nous arrêtons devant ce qui ressemble en tous points à une salle de jeux d’arcades, la stupéfaction me gagne.

– Euh, je crois que tu t’es trompée, Carmen. Ce n’est pas parce que l’établissement répond au nom de « Je console » que c’est le bon endroit. Tu sais, le mot « console » a plusieurs sens et…

– Non, non, me coupe-t-elle en riant. C’est bien ici que je t’emmène pour t’aider à canaliser ta colère.

– Mais… c’est zen, ça ?

À travers la vitrine décorée de nombreux personnages allant de Son Goku à Pikachu, je vois un groupe d’adolescents qui s’excitent devant des machines. Ce n’est pas vraiment l’image que je me faisais du tantrisme.

– Oui, madame la Sceptique, réplique-t-elle. Tu as déjà joué à un jeu vidéo pour savoir à ce point l’effet que ça va te faire ?

– Non, finis-je par admettre.

– Alors, range tes a priori dans ta poche, jette tes clichés aux oubliettes et… rejoins-moi du côté obscur de la Force !

Ma bouche s’ouvre en grand sous l’effet de la surprise. Ma petite vieille philippine serait-elle une geekette ? Sans me donner le temps de réagir, elle ouvre la porte et s’introduit dans l’établissement. Moi qui craignais que l’on se fasse remarquer avec nos « âges avancés », il n’en est rien. Personne ne fait attention à nous. D’ailleurs, nous ne sommes pas les seuls dinosaures du coin. De nombreux adultes sont là, en train de jouer, et le pire, c’est qu’ils s’amusent.

– Il y a des jeux d’arcade, des jeux de console, des nouveautés, des classiques indémodables… je ne sais pas trop par quoi commencer, émet-elle en se grattant le menton, pensive.

À côté de nous, des hommes se donnent des accolades viriles en hurlant comme des singes.

– Pas par ça, déjà.

– OK. Je crois que j’ai trouvé !

J’essaie de très nombreuses choses. J’échappe à des fantômes multicolores, je conduis une petite voiture en jetant des peaux de bananes à mes ennemis, je perds un match de tennis et fais un strike au bowling. J’incarne tour à tour Chun-Li, Ryo ou Zangief. Je deviens une princesse, un ogre, mais surtout, je m’éclate et me découvre une passion dévorante pour les pixels.

– Je ne savais pas qu’on pouvait autant s’amuser devant un écran.

– Tu auras appris quelque chose de plus, aujourd’hui.

Je songe à ma mère et me rends compte que j’arrive un peu mieux à gérer mes émotions.

– Vous voulez vous battre ?

Je croise le regard d’un ado qui fait deux têtes de plus que moi. Ses iris rieurs me défient, et je me fais une joie d’accepter le challenge. Cela se termine en combat multijoueurs. Je ris, je gagne, je ris, je perds. Peu importe le résultat de la partie. J’ai remporté ma lutte contre ma propre colère, et c’est le plus important.

– Tu te sens prête à rentrer ?

Je suis surprise d’éprouver une pointe de regret à l’idée de quitter cet endroit. J’imagine que ce temple de l’univers geek me servait de rempart contre mes émotions et je redoute que ma rage reprenne le dessus dès que nous aurons quitté cet établissement qui, finalement, porte si bien le nom de « Je console ».

Le tsunami négatif ne déferle pas sur moi. Je n’irais pas jusqu’à dire que je ne ressens rien. La révélation que m’a faite ma mère m’a tout de même chamboulée, aujourd’hui, agissant sur moi comme une bombe. Cependant, je suis prête à accueillir sa confession, à l’affronter, à l’analyser, et à agir en conséquence.

Assise sur la banquette arrière du taxi, je sens que ma voisine attend que je m’ouvre à elle.

– Toute ma vie, j’ai cru que mon père nous avait quittées. J’ai tout fait pour devenir la femme parfaite que je ne suis pas. Une femme stable, financièrement parlant. Une fée du logis, qui s’assignait toutes les tâches domestiques. Une épouse dévouée qu’aucun mari ne voudrait abandonner. Et je réalise que ma mère a fait exactement le contraire pour pouvoir vivre ses rêves.

– Et dans l’absolu, est-ce que tu condamnes ses actes ?

– Je condamne le mensonge. Je me rends compte qu’en fait, je ne connaissais pas ma propre mère. Mais pour le reste, je n’ai pas le droit de lui en vouloir.

– Pourquoi ?

– Parce que c’est exactement ce que je ferais si j’en avais le courage, à l’exception que je n’aurais pas quitté mon mari.

– Et pourquoi ne le quitterais-tu pas ?

– Parce qu’il est assez fou pour me suivre dans mes délires. Non, mieux ! Il est assez fou pour me pousser dans ces délires quand moi-même, je n’ose pas me lancer.

Je me rends compte que je ne suis pas claire. Elle va encore croire que je suis en train de lui parler de sexe, ou quelque chose comme ça.

– Explique-moi.

– Je veux bien, mais je ne sais même pas par où commencer.

– Faisons au plus simple : par le commencement.

– Je n’aime pas mon travail !

J’ai crié si fort que le chauffeur de taxi a sursauté. Si je ne me calme pas, je vais encore provoquer un accident.

Hum, on ferait peut-être mieux de retourner à la salle d’arcades…

– Ça, au moins, ça a le mérite d’être clair.

– Désolée de vous avoir fait peur, monsieur.

– J’ai vu pire, mademoiselle. Ne vous inquiétez pas.

Le fait qu’il ne m’appelle pas« madame » me fait sourire, chose qui n’échappe pas à Carmen. Depuis que je fais un peu plus attention à mon apparence, depuis que je mange mieux, je me sens rajeunie. J’en conclus que cela se voit aussi de l’extérieur.

– Donc, tu n’aimes pas ton travail. Même après ta nouvelle façon d’envisager les choses ? Même dans la peau de Dwayne Johnson ?

– Surtout dans la peau de Dwayne Johnson.

Elle hausse un sourcil pour m’inciter à être plus claire.

– Être dans la peau de Dwayne Johnson, qui finalement révèle une partie de moi que je ne laissais pas sortir, ça me permet de ne pas m’écraser, au boulot. Ça m’aide à laisser glisser les insultes sur moi, comme l’eau sur les plumes d’un canard, sans que cela m’atteigne réellement. Ça m’a aidée à me rapprocher de certains collègues, à avoir une vie sociale au sein d’Air Pagong, et à être plus efficace auprès des clients. Mais, malgré tout cela, je me rends compte que j’étouffe. Je m’ennuie, et j’ai l’impression de mourir un peu plus chaque jour. Je rêvais de courir le monde, de rencontrer les peuples les plus à l’opposé du nôtre. À la place, j’explique à madame Duteuil pourquoi elle ne peut pas transporter un couteau en cabine, et j’écoute stoïquement les insultes de monsieur Dupont qui n’est pas content parce que son vol ne décolle pas en raison d’une grève des contrôleurs aériens. Ce… ce n’est pas le job pour lequel je suis née.

Elle acquiesce, de la compassion dans le regard.

– Ah bon, tu n’es pas née en te disant que tu voulais absolument devenir une éponge à insultes ? plaisante-t-elle, m’arrachant un sourire.

– Je me suis tournée vers ce métier parce qu’il me permettait d’avoir un emploi stable. De payer mes factures. Si ce poste signifie l’ennui, il est aussi synonyme de sécurité. Je me suis pliée en quatre pour plaire à tout le monde, pour ne pas trimer, pour ne pas être abandonnée comme ma folasse de mère, et maintenant je réalise que c’est elle qui a claqué la porte pour vivre selon ses rêves ! J’ai perdu tellement de temps !

– Alors ma chérie, c’est ce qu’on appelle une révélation. Maintenant que tu sais ce que tu ne veux pas, est-ce que tu sais ce que tu veux ?

– Oui et non.

Elle rit, amusée de ma réponse.

– Qu’est-ce que tu ferais, là tout de suite, si tu étais entièrement libre.

– J’irais danser sous la Lune aux quatre coins du monde.

– Et pourquoi ne le fais-tu pas ?

– Parce que même si je sais de quoi j’ai envie, il reste tout de même des factures à payer, des emprunts à rembourser. Puis, il y a mes enfants. Je ne vais pas emmener deux gamins de huit et neuf ans au fin fond de l’Ouganda. Ce serait dangereux, et puis il y a l’école à suivre…

– Luna ! Je te vois encore dresser des barrières. Si tu te fixais des objectifs, plutôt ?

– Quoi ? Mais… je ne peux pas partir comme ça !

– Bien sûr que non. Comme tout un chacun, tu as des responsabilités envers les autres, c’est normal. Des personnes dépendent de toi. Mais je te demande de ne pas oublier que le plus important, tu le possèdes aussi.

– Et, qu’est-ce que c’est ?

Parce que si elle croit que je détiens un compte en banque bien rempli qui me permettrait d’aller danser sous la Lune aux quatre coins de la planète, elle va tomber de haut.

– Un rêve. Et le soutien infaillible de celui que tu aimes. Tu as commencé à t’ouvrir, Luna. Ne te ferme pas toutes les portes.

Je me laisse aller à mon besoin de contact physique et prends sa main dans la mienne comme le feraient deux amies de longue date. Qui est réellement cette femme qui me connaît si bien, et surtout, qui connaît si bien les âmes ? Quel enfer la sienne a-t-elle traversé pour qu’elle devienne si forte aujourd’hui ?

– As-tu entendu parler de l’histoire du prince de Lu ?

– Celui des gâteaux ? Oui. Le prince finit toujours dans mon ventre.

Son rire se répercute dans l’habitacle.

– Non, pas celui-là. Mais le prince de Lu vivait dans la Chine ancienne, il y a très, très longtemps. Un jour, un oiseau d’une beauté incroyable vint se poser sur un arbre de sa ville. Il était si beau que le prince en fut absolument charmé. Il le fit attraper et l’installa dans le plus somptueux temple de la ville pour lui faire honneur. Craignant que le volatile s’ennuie, il lui envoya des musiciens, puis dressa les plus fastes festins sous sa cage. Mais l’oiseau ne chantait plus. Ne mangeait plus. Toutes ces attentions le rendirent craintif, si bien qu’il mourut trois jours plus tard.

– La morale de l’histoire, c’est qu’il ne faut pas enfermer quelqu’un ?

– Oui, mais ce n’est pas tout. Le prince a cru bon de forcer à vivre l’oiseau comme il aimait vivre lui-même, et cela a fini par tuer l’animal. Cela signifie que toutes les vies ne conviennent pas à tout le monde. Dans ton cas, tu es à la fois le prince et l’oiseau.

Je hausse un sourcil surpris.

– Une partie de toi croit qu’il faut vivre selon certaines règles, forçant l’autre partie, la plus grande, à se plier à ces injonctions. Et c’est justement ton côté « oiseau libre » qui se meurt aujourd’hui.

J’acquiesce. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle, mais c’est vrai qu’elle a raison. Il me faut de l’air, au sens propre comme au sens figuré. J’ouvre la fenêtre du taxi et laisse rentrer la brise de la nuit. Je referme aussitôt, parce que nous sommes en Alsace en plein hiver et non en Californie, mais cette brise parvient néanmoins à m’éclaircir les idées.

– Je te promets d’ouvrir la cage de mon oiseau.

– Je n’en attendais pas moins de toi.

Je me sens nettement plus apaisée lorsque le taxi nous dépose devant chez elle.

– Merci. Tu as accompli un miracle.

– Oh, non. Pas moi. Mais tu peux remercier le dieu des jeux vidéo.

Je ris doucement en songeant à la soirée que nous avons passée. Moi qui n’avais jamais touché une manette de toute ma vie, j’avoue que je me suis éclatée au milieu de tous ces geeks. Mes enfants ont toujours voulu une console. Ma moitié n’était pas plus intéressée que ça, et je me suis toujours braquée. J’avais en tête l’image que renvoient les médias. Celles de gamins complètement coupés du monde, qui ne voient que leur écran. Et si c’était tout le contraire ? Si cela pouvait constituer un pont entre l’enfant et nous ? On pourrait jouer tous ensemble, de temps à autre. Ça nous ferait une activité commune, un lien de plus pour unir la famille.

– On recommence quand tu veux, Carmen, la défié-je. J’ai hâte de te rebattre à Street Fighter !

– Je t’ai laissée gagner !

Je ne la crois pas une seule seconde, alors je m’esclaffe en levant la main pour lui dire au revoir.

– Bonne nuit, Luna. Et ne ferme pas les portes de ton esprit, ce soir. Laisse la liberté faire son chemin.

– Je te le promets.

En attendant, c’est moi qui fais le mien en traversant la rue. En regardant ma maison illuminée dans le noir, j’ai peur de ce que je vais y trouver. Les rares fois où je suis sortie de nuit, cela ressemblait à un champ de bataille. Les enfants sautant sur le canapé après vingt-trois heures, Aymeric n’ayant aucune idée de l’heure à laquelle il faut les coucher. La vaisselle pas faite, encore sur la table. Le chat survolté, croyant sans doute que la fin du monde était proche. Sans parler de ce qui s’est passé la dernière fois, avec la fameuse explosion des œufs qui m’ont permis de prendre du recul par rapport à ma belle-mère. Aujourd’hui, je me suis enfuie chez la voisine en laissant mon plat sur le feu. Je n’aurais aucune raison légitime d’en vouloir à mon époux si le repas avait fini carbonisé. Je sens que je vais me faire une joie de nettoyer plaques et casseroles…

Pourtant, quand je gravis les marches du perron, je ne perçois aucune odeur de brûlé, ni de « poc » suspect précédant l’éruption du tant redouté Mont Œuf. Mon mari m’ouvre la porte avant même que j’y introduise ma clé. Pas de cris d’enfants dans le couloir. Bizarre.

– Tu es sûre qu’ils n’ont pas fugué ?

– Qui ça ?

– Nos bouts de chou.

Un sourire amusé passe sur son visage, et je réalise que ça fait longtemps que je n’ai pas pris le temps de le regarder. Il me tire de ma rêverie en m’apportant une réponse que je n’attendais pas.

– Je les ai couchés à vingt heures. Ils étaient épuisés. Et ça m’a permis de nous préparer un autre repas. Tu as faim ?

Ma bouche s’ouvre en grand sous l’effet de la surprise et j’observe Aymeric comme si j’avais un extraterrestre en face de moi.

– Luna ?

Je sursaute.

– Oui, je meurs de faim, mais… qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de mon mari ?

Il s’écarte en riant pour me laisser passer. Dans le vestibule, je remarque que la table est débarrassée, et qu’il règne dans l’air une odeur somme toute agréable.

– J’ai préparé de la sauce carbonara, et là, je vais te cuisiner des pâtes. D’accord, je ne suis pas le plus grand chef d’Alsace, mais…

Il se gratte le cuir chevelu, un peu nerveux. En soulevant le bras, le bout de son tee-shirt remonte, laissant entrevoir une partie de son ventre. Encore une fois, j’ai l’impression de redécouvrir ma moitié, d’en retomber amoureuse.

– Mais, j’ai hâte d’y goûter, complété-je.

Il m’invite à m’installer autour de la table de la cuisine, sur laquelle il a posé deux bières aromatisées à la framboise. Nous n’avons jamais été adeptes du vin.

– Alors, qu’est-ce que tu as fait avec Carmen ?

Je lui parle de notre incursion au pays des geeks, et de comment ça m’a aidée à mieux gérer mes émotions, ce qui ne manque pas de le surprendre.

– Des jeux vidéo ?

– Oui, monsieur. Et je crois même que tu devrais essayer.

Son rire incrédule est ma seule réponse. Dans un recoin de mon esprit, je note qu’il faudra vraiment que je l’initie. Malgré ses réticences, je suis sûre qu’il passera un excellent moment, une manette dans ses mains.

Le repas finit par arriver. Nous le goûtons ensemble. Les pâtes sont si molles qu’elles se désagrègent sur ma langue.

– La prochaine fois, j’achèterai une autre marque, me prévient-il. Parce que là, j’ai l’impression de manger de la bouillie.

Comme il débute, je ne lui fais pas remarquer que si ses pâtes n’ont aucune consistance, c’est parce qu’il n’a pas suivi le mode d’emploi, et les a cuites aussi longtemps qu’il l’a voulu. Mon but n’est pas de le décourager.

– Tu as goûté la sauce ?

Je secoue la tête, attrape une farfalle fondante et la trempe dans la carbonara avant de la porter à la bouche. Sur ma langue, c’est une explosion de saveurs.

– Waouh ! Tu sais quoi ? Elle est délicieuse !

– Vraiment ?

Il est tellement surpris que c’en est touchant. Puis, je me rappelle les mots de Carmen pour aider à résoudre la charge mentale. Toujours songer à remercier son conjoint. Sans arrêter de manger – parce que c’est quand même trop bon – je capture sa main dans la mienne sur la table et plonge mon regard dans le sien.

– Merci pour tout ce que tu as fait, ce soir.

Je n’en suis pas certaine, mais je crois discerner un peu de rose sur ses joues. Après quatorze ans de mariage, je trouve ça touchant.

– Je t’en prie. C’est normal. Je réalise que je ne me suis pas suffisamment investi au cours de ces dernières années.

– Il n’est jamais trop tard pour rattraper le temps perdu.

Nos iris restent accrochés durant quelques secondes, laissant filtrer un message que seules nos âmes peuvent comprendre. Le repas terminé, il insiste pour s’occuper de la vaisselle. Je décide de profiter de l’instant pour faire quelque chose que je n’ai pas fait depuis longtemps : me faire belle. Ce n’est peut-être pas l’instant idéal. Il est tard, nous sommes tous les deux fatigués. Mais à force d’attendre le moment parfait, la vie nous file entre les doigts sans que l’on s’en rende compte. Je refuse de louper une seconde de plus. Je fonce en direction de ma commode, retire une robe qui ne m’allait plus il y a quelques mois, et découvre avec plaisir qu’elle me sied, à présent. Revigorée par cet exploit, je prends un peu plus confiance en moi. Pas le temps de me maquiller, mais je peux toujours faire couler une goutte de parfum dans mon décolleté. Alors que je vais descendre les marches qui mènent à la cuisine, je tombe nez à nez sur Aymeric. Nous nous dévisageons intensément, lui avec étonnement, voire méfiance, moi, avec une pointe d’angoisse que je n’avais pas vue venir.

– Je vois que tu as fini la vaisselle, lancé-je pour rompre le silence.

Ce n’est pas la phrase la plus spirituelle au monde, mais je n’ai rien d’autre en stock. Il ne répond pas dans un premier temps, se contentant de me lorgner de haut en bas. Je me souviens alors des mots de Carmen sur l’importance de savoir faire le premier pas. C’est exactement ce que je fais en descendant la marche qui me sépare de lui, le cœur battant, et en collant mes lèvres aux siennes.

Il ne lui faut pas longtemps pour réagir en me collant à lui. Ses mains courent sur mon dos nu, se rejoignent au creux de mes reins, me plaquent contre lui, contre cette délicieuse bosse qui commence à se former au centre de son corps.

Et nous faisons l’amour de manière imprévue, comme au début. Nous sortons du carcan de règles stupides qui imposaient le « câlin » du samedi matin et laissons nos corps s’exprimer comme ils le veulent, quand ils le veulent, en toute liberté.

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