J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 13 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

14 – Comme un Pont sur L’eau Trouble

 

Le lendemain, mes collègues m’accueillent avec enthousiasme, et il en va de même pour le surlendemain. J’ai de moins en moins besoin de me forcer à jouer mon rôle de Dwayne Johnson. En fait, je réalise que les côtés que j’admire le plus en lui faisaient déjà partie de ma personnalité, et qu’ils avaient seulement besoin que je les aide à se libérer. Parfois, il faut se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre pour pouvoir devenir soi-même.

Christine et Jacques m’en veulent, c’est évident. Ça se voit dans leurs actes, dans leurs mots et dans leurs gestes envers moi. Et ça me met mal à l’aise malgré tout. Comme j’ai pu rentrer un brin plus tôt aujourd’hui, je le raconte à Carmen, à qui je suis venue filer un coup de main dans sa serre.

– Les conflits ne sont pas faciles à gérer. Mais parfois, il suffit de tendre la main à celui que l’on croyait être l’ennemi. De bâtir un pont sur l’eau trouble pour l’atteindre en plein cœur.

– Tu veux que je pactise avec le diable ? Que je lui envoie une flèche dans le palpitant ?

– Avec le diable en personne, non. Mais parfois, il est bon d’écouter ce que l’autre a à nous dire. D’apprendre à le connaître. Combien de guerres ont-elles débuté sur un malentendu ?

– Pas mal, j’imagine.

– En essayant d’ouvrir ta porte à ces gens, tu tomberas sur des personnes qui en valent la peine. Et puis d’autres fois, tu te diras que tu avais bien raison de rester loin de certains individus. Dans tous les cas, je pense que tu mérites d’essayer, non ?

– Oui, je suis partante. Je n’ai pas encore invité Satan à ma table, alors je suis curieuse de voir ce que ça donne.

– Oh, tu y invites déjà ta belle-mère. D’après ce que tu m’as dit, c’est tout comme !

Je m’esclaffe. Je ne l’avais pas vue venir, celle-là. Mais c’est vrai qu’elle a raison ! Ma belle mère est le genre de femme qui, quand ses pieds frôlent le sol chaque matin, le diable se dit : eh merde, elle est debout. Puis, mon rire cesse d’un coup.

– Pourquoi cette tête d’enterrement ?

– Je viens de réaliser qu’elle est invitée à manger, dimanche.

– Mazette ! Je compatis. Tu as besoin que je te prête le couteau que j’utilise pour couper mes orchidées ?

Avec son humour, elle réussit à me redonner le sourire.

– Un même événement peut te sembler tragique, heureux, ou insignifiant. Dans un film, cela dépendra de la manière dont tu vas cadrer ta caméra. Et dans la vie, cela se fera en fonction du regard que tu jetteras sur les choses. Tout est dans le mental, ne l’oublie pas. Tiens, faisons un essai. Décris-moi cette plante, là.

Elle me montre un arbuste dépourvu de la moindre fleur.

– Euh… elle est verte.

À côté de moi, Carmen s’esclaffe.

– Viens, suis-moi.

Je parcours une dizaine de mètres avec elle pour m’arrêter devant notre cobaye. C’est vrai qu’elle a une belle couleur, mais je ne lui trouve rien de particulier.

– Touche-la.

– Elle est toxique, c’est ça ? Tu veux me punir d’avoir dit du mal de ta plante préférée ?

– Ce n’est pas ma plante préférée.

– Mais alors, elle est venimeuse ?

Son rire résonne dans la serre et finit par me contaminer.

– Dwayne Johnson n’aurait jamais peur d’un simple végétal.

Disant cela, j’obéis et touche la plante. Soudain, les feuilles se rétractent dans un mouvement brusque, comme l’aurait fait un animal ou un humain surpris d’être effleuré. Je lève mes yeux étonnés sur Carmen, qui jubile, à en croire l’expression sur son visage.

– Comment as-tu fait pour faire bouger cette plante ? On se croirait dans Harry Potter. J’ignorais que la grand-mère d’Hermione était Philippine !

– Je n’ai rien fait du tout, m’assure-t-elle en souriant. Le Mimosa pudica, originaire d’Amérique du Sud, est considéré comme une plante « timide ». Lorsqu’on touche ses feuilles, elles se replient sur elles elles-mêmes avant de ressortir quelques minutes plus tard. Ce mouvement sert à se protéger des insectes, des herbivores, mais aussi des intempéries. Et c’est ce réflexe défensif qui rend unique au monde cette plante à l’allure quelconque.

En effet, les feuilles finissent par reprendre leur place habituelle.

– Leçon du jour : ne pas se fier aux apparences, conclus-je.

– Et toujours tout regarder d’un œil bienveillant, parce que l’univers n’a pas fini de nous surprendre.

Arrivée devant les grilles de l’école, Monique reste fidèle à elle-même. Elle me colle, et elle dénigre tout ce qui bouge.

– Elle est bizarre, votre fille.

– Je vous demande pardon ?

– Je la vois parfois jouer au ballon.

Hum… Qui se dévoue pour apprendre à cette dame à l’esprit vieillot que nous sommes bel et bien au vingt-et-unième siècle ?

– Il n’y a là rien d’étrange, répliqué-je en tâchant de rester bienveillante, mais ferme.

– Et puis, elle est toujours toute seule. Regardez.

Effectivement, Anna n’est pas accompagnée aujourd’hui. En général, elle a toujours une ou deux copines en sortant de l’école, mais il a suffi d’une fois où cela n’a pas été le cas pour que Monique la catalogue d’enfant solitaire.

– Vous aussi, vous m’avez l’air bien seule, lancé-je. Comme votre petit-fils. Voulez-vous venir prendre le goûter à la maison, tous les deux ?

Elle me dévisage avec étonnement, comme si une corne m’avait poussé au milieu du front. Je vois presque un nuage se former au-dessus de sa tête, tant elle a l’air de réfléchir.

– Vous savez quoi ? J’accepte avec plaisir.

Comme je rentre à pied et elle, en voiture, je lui donne rendez-vous chez moi dans une vingtaine de minutes. Les enfants sont contents d’accueillir Dom. Le garçon, très refermé sur lui-même, n’est pas très populaire à l’école, et Nico et Anna sont curieux à l’idée de savoir quels jeux il aime. Comme en plus, il fait relativement bon, ils pourront jouer dehors, au ballon, après le goûter. Nous sommes vendredi, et les devoirs, on les fera au cours du week-end.

Par chance, j’ai préparé du gâteau, et il me reste du jus de fruits dans la cave.

Monique trouve mon moelleux trop chocolaté, ma maison trop décorée, et mes enfants trop mal élevés.

– Et au milieu de ces « trop », n’y a-t-il rien qui vous plaise ?

Elle me jette un regard surpris, probablement étonnée de ma remarque. Elle a l’habitude que je me taise. C’est parce qu’elle ne connaît pas encore la nouvelle Luna, la fille spirituelle de Dwayne Johnson.

– Je vous demande pardon. Quand je suis stressée, j’ai tendance à dégainer la mitraillette à reproches.

Je ne vous le fais pas dire.

– Vous êtes stressée ?

Elle acquiesce.

– Pour quelle raison ?

– Je ne suis pas souvent invitée chez des gens.

– Pourquoi ?

Ah ben oui, pourquoi n’aurait-on pas envie de laisser madame « critique facile » entrer chez soi ?

Je fais semblant d’ignorer ce qui pourrait pousser les gens à ne pas vouloir de cette femme.

– Ma fille et son époux vont déménager, et prendre Dom avec eux. Cela fait deux ans qu’ils en parlent, et maintenant, c’est décidé. Ils partent vivre en Australie dans moins de trois mois. Mon mari est décédé il y a un an. S’ils s’en vont, je n’aurai plus personne. Mais, qui suis-je pour les retenir ? Je suis désolée, cette histoire me travaille nuit et jour, et ça me rend odieuse. Raison pour laquelle tout le monde s’éloigne de moi.

Dans mon cœur, la compassion remplace la méfiance à l’égard de cette femme, et je couvre sa main de la mienne.

– Je vous comprends.

– Je redoute la solitude. Je… je me fais vieille.

Je hoche la tête en posant un regard compatissant sur son visage ridé. Et je l’écoute parler, parce qu’elle a besoin de vider son sac.

– J’ai l’habitude d’avoir du monde autour de moi. J’étais institutrice, dans le temps, toujours entourée d’enfants. J’ai arrêté de travailler quand j’ai eu ma fille. J’ai tout quitté pour elle, même si elle ne m’a jamais rien demandé. Et maintenant, elle va partir. J’ai peur de l’ennui. Du vide dans ma vie.

Je sursaute comme si j’avais reçu une décharge électrique. En vérité, c’est une excellente idée qui vient juste de se glisser dans mon esprit.

– Vous êtes institutrice ?

– Euh, je l’étais, oui.

– Si je vous disais que j’ai peut-être une solution pour vous aider à combler ce fameux vide qui vous effraie tant ?

– Comment ?

Je lui parle de Carmen, qui aurait bien besoin de quelques cours afin d’apprendre à lire. Je lui présente l’association de Sara, qui est à court de bras. Je lui rappelle surtout qu’elle est utile, et son temps, précieux. Et que tant qu’elle donnera aux autres, elle ne se sentira jamais seule. Je suis quitte pour une belle accolade, et je me sens en paix. Une fois de plus, je remercie Carmen pour sa sagesse.

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