J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 21 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

23 – Vers L’infini, et Au-Delà !

 

– Et c’était… jubilatoire ! m’exclamé-je en mimant le geste par lequel j’ai introduit ma lettre de démission dans la boîte aux lettres.

Carmen me sourit avec fierté. Nous avons ouvert les fenêtres de la serre en cette belle journée de printemps, et avec le soleil qui baigne son visage au milieu de toutes ces fleurs odorantes, on dirait une sorte de divinité antique.

– Je suis tellement contente pour toi.

Ça n’a pas été facile. Le contact que Christine m’avait donné a été décisif. Cet homme m’a permis de découvrir les différentes bourses de la région, qui sont là pour aider les artistes à accomplir leur travail dans les meilleures conditions possibles. Il m’a fallu affronter la bureaucratie la plus susceptible, l’administration la plus redoutable, comme dans les Douze Travaux d’Astérix, et les secrétaires les plus chatouilleuses, mais j’ai fini par vaincre. Ma ténacité a porté ses fruits, et aujourd’hui, j’ai l’assurance de pouvoir vivre financièrement jusqu’à ce que je touche l’argent de mon éditeur.

– Comment va Aymeric ?

À la simple évocation de son prénom, un sourire attendri se dessine sur mon visage. Il m’a soutenue tout au long de ce périple. Il a été mon ancre, mon port, mon phare. C’est aussi grâce à lui si je ne me suis pas perdue dans la nuit. Aujourd’hui, je suis plus amoureuse que jamais.

– Figure-toi qu’il vient d’acheter nos billets. Nous partons début juillet !

– Qu’en dit belle-maman ?

– Oh, que nous sommes imprudents de voyager au Venezuela. Que nous sommes fous. Ce qui est probablement vrai, d’ailleurs !

Nous n’avons pas choisi la destination la plus sécurisée qui soit. Le pays d’origine de ma mère n’est pas vraiment stable en ce moment et subit des troubles d’ordre politique qui pourraient le plonger dans le chaos, ce que je ne souhaite pas. Mais j’ai confiance. Je connais les règles de survie, là-bas. Il ne devrait rien nous arriver. À peine les pieds posés à Caracas, nous prendrons le bus de nuit pour Ciudad Bolivar, dernière grande ville avant la jungle. Ensuite, nous plongerons au cœur de l’Amazonie accompagnés d’un guide local jusqu’au village indigène de Las Trincheras, là où réside maman. J’ai hâte de lui présenter ses petits-enfants, qu’elle n’a jamais rencontrés. Et je suis vraiment heureuse de la revoir. De retrouver ma sœur, qui travaille avec elle. Nous resterons avec eux durant deux mois, le temps que je m’imprègne réellement de l’ambiance et que j’apprenne à connaître les Indiens Sanema qui peuplent la région. Ensuite, nous rentrerons en France, je coucherai notre histoire sur papier, et nous préparerons notre voyage de l’année prochaine. C’est comme ça que j’ai trouvé mon équilibre. Je suis enfin en paix avec moi-même, et aller danser sous la Lune aux quatre coins du monde devient enfin une réalité.

– Et toi, la lecture ?

– Je me suis inscrite au code. Je vais passer mon permis.

Je tape joyeusement dans mes mains avant de la prendre dans mes bras pour la serrer contre moi. Cette vieille dame si sage et si folle à la fois m’a sauvé la vie, à bien des égards.

Alors que je suis en train de balayer le sol de la serre, mon téléphone vibre dans ma poche. Le numéro qui s’affiche à l’écran m’est inconnu. Quand je réponds, c’est la voix de mon père qui résonne dans le combiné.

– Luna ? Je suis prêt à te rencontrer.

Finalement, je ne quitterai pas la France sans avoir rangé toutes les casseroles que je traîne derrière moi.

Dans la voiture qui nous emmène au centre-ville de Strasbourg, Aymeric m’adresse un sourire encourageant. Il a tenu à être présent pour cette rencontre, ce dont je le remercie. En revanche, j’ai préféré confier les enfants à Monique. Avec mon paternel, je ne sais pas sur quel pied danser, et je ne voudrais pas qu’ils s’attachent à lui si c’est pour qu’il les rejette comme de vieilles chaussures. C’est aussi la raison pour laquelle je n’ai pas voulu l’inviter à la maison. Je ne veux rien de personnel entre nous tant que je ne suis pas certaine que je peux me fier à lui.

Il me faut un moment pour le reconnaître, à la gare. Il n’est plus l’homme que j’ai perdu de vue, près de trente ans plus tôt.

– Bonjour, Luna. Je suis vraiment content de te revoir. Ou plutôt de te rencontrer, après tout ce temps.

Je lui souris avec bienveillance, parce que nous partageons la même impression. Nous buvons un café tous les trois ensemble, cherchant à mieux nous connaître tout en restant sur nos gardes. L’humour d’Aymeric finit par faire fondre la glace et le courant commence à passer entre nous. Nous nous quittons avec la promesse de nous revoir, et cette fois, j’ai assez confiance en lui pour le croire.

Je pensais que mon dernier jour au travail éveillerait une pointe de nostalgie en moi, mais ce n’est pas le cas. Toutes mes affaires sont dans une boîte, et je suis prête à partir. Après avoir crié au revoir à la cantonnée, je serre le carton contre ma poitrine et prends la direction de l’ascenseur. La tête souriante de Christine surgit dans le couloir.

– Tu pensais vraiment pouvoir partir sans une dernière fête ensemble ?

La « dernière fête » n’est pas faite de mauvais vins et de pâtisseries insipides dégustées autour d’une table en compagnie de quasi-inconnus. C’est une dernière balade dans la forêt avec mes collègues les plus proches. Ceux qui ne me manqueront pas, parce que j’ai bien l’intention de les revoir entre l’écriture de deux chapitres.

Le vol vers le Venezuela se déroule plutôt bien. Je ne suis jamais vraiment sereine en avion, mais la destination me fait oublier que je suis coincée dans un cercueil volant.

Arrivés à l’aéroport de Caracas, nous échangeons quelques euros contre des bolivars, profitant du taux avantageux que l’on peut obtenir auprès de certains agents, après quoi nous nous dirigeons vers la sortie. Là, nous sommes abordés par une multitude d’hommes qui nous proposent de nous emmener où nous le voulons pour des sommes modiques. Je suis les conseils de ma mère et fonce en direction des taxis officiels, ceux qui sont munis d’une plaque minéralogique jaune, tout en serrant Nico contre moi. Aymeric, lui, s’occupe d’une Anna qui ne semble avoir peur de rien ni de personne. Ma petite intrépide m’arrache un sourire malgré ma nervosité.

– Où est-ce que je vous conduis ? s’enquiert le chauffeur.

– À la gare routière.

– Quelle gare routière ?

Aymeric et moi échangeons un regard paniqué. La capitale vénézuélienne est l’une des villes les plus dangereuses au monde, et il ne fait pas bon flâner ici. Je n’ai qu’une hâte, quitter cette mégapole.

– Parce qu’il y en a plusieurs ?

– Oh, Caracas en compte quatre. Ou peut-être cinq. Je ne sais pas trop. Mais toutes ne desservent pas les mêmes destinations.

Notre timing est plutôt serré, nous n’avons pas le temps d’essayer toutes les gares, et nos téléphones ne captent pas internet, ici. En cinq mots : nous sommes dans la panade.

– Nous allons à Ciudad Bolivar. Enfin, nous l’espérons en tout cas, explique mon mari avec une pointe d’autodérision. Avec de la chance…

– La chance, c’est la faculté de s’adapter à tout moment à l’imprévu. Et le chaos, ça nous connaît, rétorqué-je avec un sourire.

Nous atteignons la bonne gare et montons dans le bus pile-poil au bon moment. Le voyage dure près de vingt-quatre heures, les routes vénézuéliennes n’étant pas réputées pour leur fluidité.

Le lendemain matin, nous découvrons Ciudad Bolivar, une ville intrigante ou chaque maison est peinte de couleurs criardes. Le résultat est bluffant. J’adore ! Notre guide nous attend sur la place principale. Nous embarquons à bord d’une vieille jeep américaine qui menace de tomber en morceaux. La musique, de la bachata portoricaine, nous fait oublier les secousses de la route caillouteuse. En milieu de journée, nous atteignons le Rio Caura, un affluent de l’Amazone. Larry, notre guide, confie son véhicule à un contact, et nous fait monter dans une curiara, à savoir une embarcation typique de l’Amazonie vénézuélienne, et qui ressemble à une pirogue.

À la tombée de la nuit, nos fesses sont plates comme des pizzas à force d’être assises sur un banc en bois, mais nos yeux, eux, ne se sont jamais lassés du paysage. Cette verdure incomparable, ces paysages à couper le souffle… J’en ai vues, des contrées, au cours de ma vie. Mais jamais aucune ne m’a touchée comme celle-ci. Sans doute parce qu’elle est le berceau de mes origines.

Enfin, nous arrivons à Las Trincheras, notre destination finale. Et sur la plage en bois qui borde le Caura, ma mère nous attend, un incroyable sourire aux lèvres. Ma sœur est là aussi. Je les serre contre moi, laissant déborder mes larmes et mon cœur dans un maelstrom de sentiments que je ne pensais plus jamais éprouver.

Les enfants oublient leur gêne en découvrant leur nouvelle famille, et bondissent de joie à l’idée de dormir dans des hamacs. Tant mieux, parce qu’il n’y a pas de lits, ici !

Quand la nuit tombe, Aymeric et moi nous retrouvons dehors, devant cette maison sans murs qui va devenir la nôtre au cours des deux prochains mois. Et sous la Lune, nous dansons comme des étoiles.

L’une des premières choses que je fais en rentrant du Venezuela, après avoir rempli les placards et le frigo, c’est d’aller chez Carmen. Nous nous rendons d’abord sous la serre, où elle me montre les dernières fleurs qu’elle a réussi à cultiver, après quoi nous finissons dans sa cuisine tandis que mes enfants jouent dans son jardin. Cette fois, Aymeric m’accompagne. Quand Carmen nous tend à chacun un morceau de brioche fraîchement sortie du four, je ne peux pas m’empêcher de soupirer d’aise.

– Oh, une douceur qui n’est pas toute plate ! s’exclame mon mari, qui ronronnerait presque de plaisir.

La vieille dame fronce les sourcils, alors il développe :

– La levure n’existe pas, au Venezuela.

– Oh. Je compatis.

Nous échangeons quelques banalités, prenons des nouvelles des uns et des autres. Tout en discutant, je constate qu’elle m’observe avec la plus grande attention.

– La nouvelle Luna est bel et bien présente, fait-elle avec un sourire. Parle-moi de là-bas.

Alors je lui raconte le calme reposant du village indigène, l’éloge de la lenteur des Indiens, leur communion avec la nature. J’explique comment ceux qui ne possèdent pas grand-chose vivent plus heureux, plus sereins que la plupart d’entre nous. Et j’aborde cette paix de l’esprit qui nous a gagnés, et ne nous quitte plus.

Nous allons reprendre notre vie, faite de grains de riz et de piments. De carreaux noirs et de carreaux blancs. Et nous ne la laisserons plus nous filer entre les doigts.

– Et maintenant, quel est le programme ?

– Peu importe ! Nous irons toujours danser sous la Lune.

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