J'irai danser sous la Lune
6 – Le Ménage par le Vide
En rentrant chez moi, je monte directement dans ma chambre sans passer par la cuisine, lieu de toutes les tentations. Avec le tsokolate hypercalorique que j’ai ingurgité, j’avoue ne pas avoir faim. Quand j’ouvre l’armoire, je me rends compte qu’elle déborde presque. Pourtant, j’ai toujours l’impression de n’avoir rien à me mettre. J’imagine que c’est un peu le cas de toutes les femmes !
Je commence mon tri en jetant en premier les fringues offertes par ma belle-mère, qui a pris pour habitude de me faire cadeau de vêtements taillés XS alors que je n’ai jamais porté cette taille. Pas même avant d’avoir des enfants. C’est peut-être une façon pour elle de me faire comprendre qu’elle aimerait me voir fondre jusqu’à ma disparition totale. Leggins microscopiques, tee-shirts pour nains de jardin, robes de Barbie bonnes pour l’enterrement de Ken, et jeans qui m’arriveraient à mi-mollet si toutefois j’arrivais à les fermer. Ces horreurs, qui seraient peut-être utiles à d’autres personnes, finissent dans plusieurs sacs poubelles sur mon lit.
Après avoir sommairement déjeuné d’un minuscule sandwich accompagné d’un fruit, je m’attaque aux chambres des petits. Là encore, j’applique la thérapie du ménage par le vide. C’est fou tout ce qu’on arrive à entasser sans même s’en rendre compte.
L’heure de chercher les enfants approche sans que j’aie vu le temps passer. En jetant un œil par la fenêtre, je constate qu’il s’est remis à neiger et que nos rues sont toujours drapées de blanc. Les routes n’ont pas encore été dégagées ni sablées. Estimant qu’il est imprudent de prendre la voiture, je décide de marcher. Ça prendra plus longtemps, mais ça devrait faire plaisir aux enfants.
Devant les grilles de l’école, la fameuse Monique, la commère du village, trouve que mes chaussures ne sont pas assez chaudes, mon manteau, pas assez long, et mon bonnet fait trop jeune. C’est bête que l’une des rares personnes que je vois en dehors du travail et de ma famille prenne un tel plaisir à me descendre en flèche, et ce depuis que nos enfants sont à l’école. Je la compare à ma belle-mère, que je considère comme une personne vraiment nocive pour mon moral. Tout en l’écoutant, je note mentalement qu’il faudra que je veille à changer ça aussi. Pourquoi ne pas commencer dès maintenant ? Alors que je distingue Nico et Anna dans la cour, je mets les bras en croix en leur souriant, ce que je n’ai pas fait depuis… longtemps. Si le premier est un peu déstabilisé, la plus démonstrative des deux se précipite vers moi et me saute dessus, comme quand elle était toute petite. Quand est-ce que j’ai perdu cette habitude de les câliner et de leur montrer mon plaisir de les voir ?
– La voiture n’est pas sur le parking ? s’inquiète Nico.
– Oh, c’est vrai ?
Je fais semblant d’avoir peur, mais ne les laisse pas paniquer plus de cinq secondes pour ne pas les stresser.
– Pardon. Elle est chez nous, bien au chaud dans le garage. Je vous ai fait une blague.
Les deux petits se dévisagent avec incrédulité, ce qui me prouve que je ne plaisante pas assez souvent avec eux.
– Comment allons-nous rentrer ?
Je secoue mes bottes.
– À pied.
– Vraiment ? Est-ce qu’on aura quand même le temps de faire les devoirs ?
Le fait que mon fils exprime cette préoccupation me fait culpabiliser. À son âge, il ne devrait pas autant songer au temps que prennent les choses qu’au plaisir qu’elles lui apportent.
– Si on part tout de suite, il n’y aura pas de souci. On va pouvoir profiter un peu de la neige en marchant !
À ces mots, le visage des enfants change complètement pour exprimer enfin un bonheur parfaitement adapté à leur âge. C’est cette expression que j’aimerais voir tous les jours sur leurs jolis minois.
Près de vingt minutes plus tard – je ne perdrai jamais mon habitude de tout chronométrer – nous arrivons dans notre rue. Alors que je suis en train de sortir mes clés, quelque chose de glacé atterrit dans mes cheveux. Une substance très froide se met à couler dans mon dos, m’arrachant un frisson. Quand je me tourne pour découvrir la provenance du projectile, je découvre une moue paniquée sur les visages de mes enfants. Ils ont la tête de celui qui sait qu’il va se faire gronder dans quelques secondes. Ils me font penser à mon chat, quand il a fait une bêtise. C’est vrai qu’en règle générale, j’aurais plutôt tendance à les engueuler, parce que la neige, ça salit les habits, ça provoque des rhumes, alors que je suis déjà hyper occupée en général et que je n’ai pas que ça à gérer. Je songe à la liste que j’ai établie avec Carmen. Je ne veux plus passer mon temps à me battre avec mes enfants. Alors, je me plie en deux, plonge mes mains dans le manteau blanc qui recouvre la rue et… me relève en lançant deux boules de neige à toute vitesse en direction de ma progéniture. Nico pousse un cri de surprise tandis que sa sœur réplique déjà par un nouveau tir impitoyable. Notre promenade se termine dans une bataille de boules de neige improvisée, pour notre plus grand bonheur à tous les trois.
Une fois à la maison, je me prépare une tisane pendant que les enfants prennent une douche bien chaude. J’angoisse un peu à l’idée de ne pas trouver le temps de finir tout ce que j’ai programmé pour la soirée. À mon grand étonnement, ma fille, qui a toujours du mal, termine ses devoirs plus rapidement que d’habitude, comme si le fait de s’être un peu lâchée l’avait aidée à se concentrer sur sa dictée. Il n’y aura pas de neige tous les jours. Néanmoins, j’estime que cette expérience sera à retenter dès que possible, car en fin de compte, je n’ai pas perdu de temps et tout le monde semble plus heureux.
En rentrant à la maison, Aymeric exprime son étonnement en voyant la quantité de sacs poubelle remplis de vêtements et de jouets dont plus personne ne se sert.
– Dis-moi que ces sachets ne contiennent pas de corps et que tu ne t’es pas reconvertie en serial killer.
– Oh, si j’avais décidé de devenir une tueuse en série, j’aurais trouvé quelque chose de plus ingénieux que des sacs noirs, lancé-je avec un clin d’œil.
– Comme quoi, par exemple ?
La curiosité fait briller ses yeux, comme avant, et je m’accroche à cette lueur comme à une lanterne dans l’obscurité.
– Du papier journal, ça m’a l’air plutôt absorbant. Voire du papier cadeau pour l’originalité. Ou des sacs isothermes pour éviter que ça fuie. Comme quand tu mets un bout de porc dans le congélateur
Son rire résonne dans la pièce et se répercute dans tout mon corps.
– Ingénieux.
– N’est-ce pas ?
Notre complicité retrouvée dure le temps que je commence à préparer à manger. Cette impression de devoir me couper en quatre n’a pas disparu malgré mes efforts. Entre la cuisine, un appel « urgent » de la part de ma responsable au travail qui me pose des questions dont elle connaît de toute manière la réponse, un SMS de ma belle-mère qui réclame une autre invitation pour dimanche prochain et ma fille qui a renversé du jus d’orange sur le canapé, j’ai toujours cette vilaine impression de ne pas m’en sortir. Pendant ce temps, Aymeric observe la scène comme un simple spectateur et moi, je suis incapable de lui demander de l’aide. Sans que je le veuille, mon animosité envers lui monte encore d’un cran et tous les bienfaits du « ménage par le vide » fondent comme neige au soleil. Les enfants perçoivent le changement d’humeur général et s’adaptent à l’ambiance glaciale avec une facilité déconcertante qui suffit à me faire culpabiliser.
Mon sommeil est léger, ponctué de réveils intempestifs qui s’immiscent dans mon repos comme des notifications sur un écran.
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