J'irai danser sous la Lune
19 – Une Bouteille à la Mer
Quelques jours plus tard, Jade m’interroge sur l’expression extatique qui étire naturellement mes lèvres alors que nous sommes en train de terminer notre repas à la cafétéria. Bien entendu, il n’est pas question que je lui explique les raisons qui me poussent à sourire depuis que mon mari et moi avons retrouvé une complicité à la fois physique, psychologique et verbale. D’après Carmen, la seule à qui je me suis autorisée à parler de ce nouvel aspect de ma vie, ce rapprochement est lié à plusieurs raisons.
En prenant en charge une partie des tâches ménagères, Aymeric me donne le temps de m’occuper de moi, et par extension, de lui. De nombreuses études le prouvent, d’ailleurs. Les couples les plus épanouis au lit sont ceux qui répartissent le plus équitablement les travaux domestiques. Mon cerveau passe moins de temps à chercher comment je vais caser telle ou telle corvée dans mon planning, alors il devient disponible pour des occupations plus… intéressantes.
À cela s’ajoute la force de la communication retrouvée, et nous voilà repartis sur des bases plus saines.
Comme Jade semble attendre toujours une réponse de ma part, je secoue la tête en cherchant une excuse crédible à lui fournir.
– Oh, mon dernier client était un amour.
Et c’est vrai, en plus. C’était un amoureux transi qui voulait faire une surprise à sa bien-aimée. Il avait réservé un vol Lille-Perpignan et demandait si le pilote pouvait faire un effort et survoler la tour Eiffel afin de la montrer à sa fiancée. Bien entendu, une telle demande n’est pas recevable, mais c’était tellement romantique !
– Tu as l’air beaucoup plus heureuse ces temps-ci, au boulot.
– Tu as raison.
En effet, je n’ai plus besoin de me forcer à sourire en venant au travail. Dwayne Johnson a réellement laissé place à une nouvelle Luna, plus zen, plus gaie, plus accessible. Pour autant, j’ai toujours envie de quitter mon poste. Je ne me vois pas passer ma vie entre ces quatre murs, un casque sur les oreilles. Ce n’est pas que les doléances des clients me laissent indifférente. J’ai appris à m’intéresser à leurs soucis, à éprouver une véritable envie de les aider. Mais je ne me sens pas à ma place, ici. Le berceau de mon âme se trouve ailleurs, et partout à la fois. Cependant, je ne suis pas encore prête à claquer la porte d’Air Pagong. J’ai beau avoir changé, j’ai besoin de sécurité. Mes factures et remboursements ne vont pas se régler avec de la bienveillance et des sourires, n’est-ce pas ? Je garde toutefois une porte ouverte, conformément à ce que m’a demandé Carmen, mais pour l’instant, la chance ne s’est pas présentée à mon domicile.
– Une promotion en vue pour expliquer ce changement d’humeur ?
Je ne me donne pas la peine de répondre. Les mesquineries et jalousies ne m’atteignent plus. Je me mets debout pour aller ranger mon plateau. Alors que je traverse la cafétéria d’un pas pressé parce que j’ai hâte de pouvoir commencer mon habituelle balade de midi, je tombe sur Christine. Sans se donner la peine de me saluer, elle me demande d’accomplir une tâche de toute urgence dès que je serai de retour de ma pause. Tandis qu’elle me parle, je fais attention à la raideur de son dos, à ses traits tirés, à cette manière de s’exprimer tout en retenue qui me fait penser à celle que j’étais, avant. Je songe aux conseils de Carmen et décoche un sourire sincère à mon interlocutrice, ce qui semble la déstabiliser. Je trouve ça presque drôle.
– D’accord, je m’en occupe tout à l’heure. Hum, en attendant, est-ce que vous voulez vous joindre à moi pour une promenade en forêt ?
La stupéfaction remplace la neutralité sur son visage. La surprise qui déforme sa bouche est hilarante.
– Je vous promets que je ne vous propose pas cela dans le but de vous découper en petits morceaux ou pour vous enterrer sous un chêne. Ce serait une très mauvaise idée, et une excellente façon de se faire prendre.
Je crois que je suis en train de m’enfoncer. Je ramène mes esprits et lui parle d’une voix claire.
– Tous les midis, après le repas, nous en profitons pour faire une virée en pleine nature avec quelques collègues. Ça n’a pas le cachet de l’Amazonie, mais c’est toujours plus sympa que de rester enfermé entre ces murs, qu’en dites-vous ?
Un sourire timide finit par se dessiner sur ses lèvres.
– Je ne porte pas de chaussures adéquates, mais ce sera un plaisir de me joindre à vous.
D’abord sur la réserve, Christine finit par se mêler à la conversation générale. Nous découvrons une personne intéressante à l’humour pince-sans-rire qui éclaire notre pause.
J’ai quelques minutes de retard en cherchant les enfants à l’école, mais je ne m’en fais pas. Ravie de sa rencontre avec Carmen, Monique m’a proposé de prendre Nicolas et Anna quand je ne suis pas là, ce qui est d’un grand soulagement. Je ne peux que vanter les mérites de la communication et de l’ouverture aux autres. Si certaines personnes, comme l’irréductible belle-maman, demeurent hermétiques et agaçantes, la majorité des gens devient plus accessible. Plus sympathique. La citation de Joseph Fort Newton : « les gens sont seuls parce qu’ils construisent des murs au lieu de construire des ponts » ne m’a jamais semblé aussi vraie. Un certain Président mondialement connu pour ses frasques ferait bien de s’en inspirer.
Arrivée à la maison, je laisse les enfants jouer dans le jardin, comme ils ont vite fini les devoirs. En ce début de mois de mars, on sent bien que le printemps montre le bout de son nez. Mon téléphone, rangé dans la poche de mon jean, semble peser une tonne quand je me mets à éplucher les légumes du dîner. Depuis ce jour où ma mère m’a appris la vérité au sujet de sa séparation avec papa, je n’ai pas pris le temps de la rappeler. Aujourd’hui, je me sens prête à le faire. Je m’essuie les mains dans un torchon, après quoi je place l’oreillette à droite de mon crâne et compose le long numéro vénézuélien.
– Luna ?
– Bonjour, maman. Comment vas-tu ?
– Je vais bien, ma chérie. Merci. Et toi ?
Je la sens un peu sur la réserve, alors je prends le temps de lui raconter comment se déroulent les choses ici, en mêlant un peu d’humour qui l’aide à se détendre un peu.
– Maman, je t’appelle parce que je voulais que tu saches que je te comprends. J’étais juste un peu déçue, parce que j’ai cru à un mensonge et que toute ma vie, je me suis appliquée à suivre des règles qui finalement, étaient fausses. Mais je ne t’en veux aucunement d’avoir choisi de tracer ta route.
– Merci, ma puce.
Et à l’émotion contenue dans sa voix, je sais qu’il s’agit du remerciement le plus sincère qu’il m’ait été donné d’entendre.
– Je voudrais te demander quelque chose. Est-ce que tu aurais le numéro de papa ?
Cette simple phrase si simple en apparence me coûte beaucoup.
– Ma fille, j’ignore quels sont tes souvenirs de lui, mais ton père est un homme froid, peu enclin aux relations humaines et aux démonstrations d’amour.
– Il a peut-être changé.
– Oui, c’est une éventualité. Mais durant toutes ces années, il n’a jamais cherché à te parler, pas vrai ?
Je ne réponds pas, parce que ses mots me blessent comme un poignard, même si je sais qu’elle ne fait que son devoir de maman en me mettant en garde. Elle veut seulement me protéger.
– Il y a des chances qu’il ne souhaite pas te voir.
– Et il est aussi possible qu’il ait attendu tout ce temps sans oser faire le premier pas.
– C’est vrai. Mais j’aimerais seulement que tu sois consciente que tu risques d’être déçue.
– J’en suis consciente, maman. Quand on jette une bouteille à la mer, il est impossible de savoir à quoi s’attendre. Et on peut être salement dégoûté, comme on peut recevoir la surprise de sa vie. Dans tous les cas, je suis prête à courir ce risque.
Un long silence ponctue ma détermination. Chaque seconde, mon cœur bat un peu plus fort.
– D’accord, ma chérie. Je ne dispose que d’un numéro de téléphone. Je ne sais pas s’il est toujours d’actualité, et je ne connais pas son adresse.
– Tu ne peux pas regarder au dos des enveloppes ?
– Quelles enveloppes ?
– Euh, il doit bien te verser une pension alimentaire, non ?
– Non. Je n’en ai jamais voulu.
J’accueille la nouvelle avec surprise, et surtout, avec admiration. La force de ma mère, son indépendance et son envie de s’en sortir seule m’étonneront toujours.
– Tu as de quoi noter ?
Ma main tremble quand j’écris le numéro sur un papier. On doit s’y prendre à plusieurs reprises, parce que le stress me fait inverser les chiffres. Je finis tout de même par obtenir mon précieux sésame. Il s’agit d’un numéro de mobile. À en croire l’indicatif, papa réside toujours en France. Je remercie ma mère, raccroche, et contemple le post-it comme s’il s’agissait d’un trésor.
Je n’ai pas le temps d’appeler mon paternel tout de suite. La température s’étant rafraîchie, je propose aux enfants de rentrer. Mon époux ne tarde pas à nous rejoindre, et je dois servir le dîner. Le post-it finit collé sur le frigo.
– C’est quoi, ce numéro ?
Je pourrais mentir à Aymeric. Éluder la question. Au lieu de ça, je réponds sur un ton détaché très éloigné de mon état d’esprit réel, tout en poursuivant le nettoyage de ma vaisselle.
– C’est le numéro de mon père.
– De ton père ? Le vrai ? Celui qui…
Sa réaction maladroite a le don de me faire sourire.
– Celui qui a engrossé ma mère il y a trente-cinq ans, oui.
– Oh.
– Oh, comme tu dis.
– Et tu l’as appelé ?
Comme je tarde à délier ma langue, mon mari attrape un torchon et se rapproche pour essuyer les assiettes. Un prétexte pour mieux m’observer et s’assurer que je vais bien.
– Figure-toi que j’ai fait des pieds et des mains pour obtenir cette suite de chiffres, et maintenant que je les ai, je n’arrive pas à les composer.
L’incrédulité se peint sur ses traits.
– Pourquoi ?
– J’ai peur de ce qui pourrait m’attendre. Imagine s’il ne veut pas de moi.
Secrètement, je voudrais qu’Aymeric me rassure, quitte à me cacher la vérité. Qu’il me dise qu’aucun père ne pourrait rejeter sa fille. Que cela ne se peut pas, tout simplement. Mais mon mari refuse de me mentir, et ce qu’il m’offre est plus puissant que le plus beau des mensonges.
– Je n’ai aucune idée de ce qui va se passer, et aucun moyen d’anticiper sa réaction. Mais quoiqu’il advienne, quelle que soit sa réponse, nous l’affronterons ensemble.
J’interromps le nettoyage des couverts pour serrer l’amour de ma vie dans mes bras, et accepter le baiser qu’il me donne.
Quelques minutes plus tard, je compose le fameux numéro de téléphone, les mains tremblantes. Une voix masculine que je ne reconnais pas répond au bout de deux tonalités. Et à quoi je m’attendais ? À ce qu’il ait encore le même timbre que dans mes souvenirs ?
– C’est Luna.
Comme il ne répond pas, je me sens obligée d’ajouter quelque chose.
– Ta fille.
Ces deux mots pèsent chacun une tonne.
– Bonjour, Luna.
Aucun de nous ne sait quoi dire. Je lance un regard désespéré à mon mari, qui m’adresse un sourire encourageant.
– Ça doit te faire bizarre que je t’appelle, mais maman m’a donné ton numéro et… euh… j’ai eu envie de te parler.
Nouveau silence.
– Qu’est-ce que tu veux ?
Sa question est une flèche glacée dans mon cœur.
– Euh… rien de particulier. Je… disons que je suis en train de me reconstruire, et pour ça, j’ai besoin de discuter avec toi et…
– Tu cherches de l’argent ? crache-t-il, acerbe.
Une nouvelle plaie dans mon palpitant. Je me force à reprendre le dessus sur mes émotions. Je lui cherche des excuses. Peut-être a-t-il eu une mauvaise expérience. Les arnaqueurs sont très inventifs quand il s’agit d’extorquer des liquidités à quelqu’un. D’une voix calme, je lui parle de mon cheminement intérieur, de ce qui m’a poussée à me tourner vers lui.
– Et tu ne t’es jamais dit que je ne voulais pas que tu me recontactes ? Je t’ai rayée de ma vie, ce n’est pas pour que tu viennes me coller maintenant.
Cette fois, la flèche qui atteint mon cœur le scinde en deux. Sans plus de préambules, il raccroche. Je reste interdite, fixant le téléphone comme si mon paternel allait me rappeler en s’excusant. Ma détresse doit se lire sur mon visage, car mon mari saisit ma main et la serre fort dans la sienne.
– Il ne veut pas de moi.
OceanofPDF.com
20 – UNE QUESTION DE POINT DE VUE
– Il existe bien des choses qui échappent à notre contrôle, répond Carmen, à qui j’ai fait part du rejet de mon père.
Depuis cet appel, je peine à être pleinement heureuse. Bien entendu, je ne m’attendais pas à ce qu’il me saute au cou. Être père, mère ou enfant de quelqu’un, ce n’est pas quelque chose d’inné ni d’acquis. C’est un fait qui résulte de l’attachement et non des liens du sang. Et de l’attachement, il n’y en a eu aucun, puisque nous avons été absents l’un pour l’autre durant plus de vingt ans.
Mais si je le comprends, ce refus de me permettre de mieux le connaître m’empêche d’avancer dans le sens que j’ai choisi.
– Nous n’avons aucune prise sur les gens ni sur certains événements. La preuve : les accidents arrivent tous les jours, même quand on croit avoir tout mis en œuvre pour éviter qu’ils surviennent. Mais si on ne peut pas anticiper les problèmes, on peut toutefois travailler sur notre façon de les appréhender. Tu as fait ce que tu avais à faire avec ton père, Luna. La balle n’est plus dans ton camp. Tu peux choisir de poursuivre ta route sans lui, ou de t’accrocher à un fantôme.
J’acquiesce, goûtant au sens de ses paroles. Pendant ces quelques jours, j’ai pris le temps de me renseigner sur lui. Mine de rien, les réseaux sociaux sont une véritable mine d’informations. J’ai appris qu’il avait refait sa vie avec une autre femme, avec qui il avait eu deux filles. Des jumelles envers qui j’éprouve un irrépressible sentiment de jalousie. À moi d’apprendre à travailler dessus. Ou je m’acharne sur lui, ou j’accepte de le laisser partir.
– Merci, Carmen. Je ne sais pas encore ce que je vais faire, mais ta réponse m’apaise.
Je l’aide encore à enrouler une liane de passiflore autour d’une structure métallique en forme de cœur, autour de laquelle sont plantées des orchidées. Sous ses airs de petite grand-mère inoffensive, cette femme est une véritable artiste. Ses créations sont un véritable régal pour les yeux.
– Au fait, tu viens à l’Oschterputz ?
– À Oschterputz ? articule-t-elle. C’est quoi, ça ?
Son accent philippin quand elle essaie de s’exprimer dans le dialecte de ma région natale est à hurler de rire.
– C’est le nettoyage de printemps auquel se prêtent les Alsaciens au mois d’avril. En général, le village entier se donne rendez-vous quelque part et on ramasse toutes les ordures qui traînent au bord de la route.
– Ah oui, je connais. C’est une excellente coutume.
Ce n’est qu’à cet instant que je réalise ma gaffe. Vu son âge, je ne la vois pas se plier en deux toute une journée pour cueillir les emballages, les canettes et autres saletés qui traînent par terre.
– Oh, pardon. Je n’aurais pas dû te proposer ça.
Elle hausse les sourcils, surprise.
– Et pourquoi ça ?
Je me mords l’intérieur des joues sans trop savoir comment lui dire que je la trouve un peu trop âgée. Quand je lève les yeux sur elle, je jurerais qu’elle a deviné mes pensées, et qu’elle trouve ma gêne franchement amusante.
– Je suis trop vieille, selon toi ?
Je pince les lèvres en cherchant une excuse crédible quand son rire résonne dans toutes les pièces de la maison.
– Eh bien, tu apprendras que la vieillesse se trouve surtout dans la tête, fait-elle en tapotant son front du bout de l’index.
C’est vrai que sa vivacité d’esprit et son agilité me font souvent oublier l’âge de son corps. À bien des égards, elle est plus jeune que beaucoup de gens.
– Peter Pan, sors de ce corps ! raillé-je.
– Ne grandissez pas, c’est un piège !
Encore une fois, je me sens mieux quand je quitte sa maison. Plus libre. Plus forte. Et surtout, pleine d’espoir.
Quand mon mari rentre, ce soir, nous sommes seuls. C’est belle-maman qui garde les enfants. Elle m’a bien répété que selon elle, une « bonne mère » ne laisse jamais sa progéniture. Moi, je pense qu’une bonne mère est quelqu’un qui aide ses enfants à se construire, qui leur apprend à être heureux, à aimer la vie, et qui sait qu’il faut parfois prendre de la distance pour mieux revenir.
Et puis, je suis consciente que ma belle-mère adore râler. Au fond, elle est aux anges à l’idée de garder ses petits-enfants, et l’inverse est vraie aussi, mais son caractère de cochon fait qu’elle ne me l’avouera jamais.
Aymeric manifeste sa surprise quand je lui raconte ce que m’a dit Carmen. Il ne comprend pas que notre manière d’appréhender un problème, notre façon de voir la vie, peut tout changer. Plutôt que de lui expliquer mon point de vue pendant des heures, je décide d’agir et attrape les clés de voiture.
– Où vas-tu ?
– La bonne question serait plutôt « où allons-nous ? ».
Il a beau insister, je ne lui fournis aucun détail supplémentaire et le laisse mariner alors que je roule vers Strasbourg.
– Le Shadok ? C’est quoi, ça ?
– C’est un lieu dédié aux cultures numériques.
Mon mari arque un sourcil interrogatif auquel je ne réponds pas. À la place, je l’invite à me suivre. Un peu médusé, il m’emboîte le pas. Je peine à cacher mon sourire, tellement j’ai hâte de partager cet instant avec lui.
Une fois à l’intérieur, je me rends au guichet, non sans imposer une certaine distance à mon époux pour préserver l’effet de surprise. L’employée me tend deux paires de lunettes spéciales, et nous invite à attendre sur le côté. Aymeric ne cesse de me jeter des regards intrigués. Sa curiosité est à la fois amusante et touchante.
Enfin, une femme qui répond au prénom de Maddie nous prend en change. Elle nous conduit dans l’usine désaffectée qui se trouve non loin.
– Euh… c’est ici que tu vas m’étrangler, ma chérie ? Si c’est pour récupérer l’argent de l’assurance vie…
– Tais-toi et enfile ça !
En souriant, je lui tends sa paire de lunettes, ce qu’il fait. L’usine désaffectée se transforme en palace.
– Que… qu’est-ce que c’est ?
– La magie de la réalité augmentée, mon ange. Profite du moment et laisse-toi porter.
L’endroit ne cesse de changer de forme. Une forêt luxuriante, dont on entend même les oiseaux. Un vieux château. La vraie usine, infestée de zombies. D’autres joueurs viennent nous rejoindre. On nous fournit également de faux pistolets, et la partie commence. Conformément à ce que j’espérais, Aymeric passe un excellent moment. Au restaurant, il n’arrête pas d’en parler, les yeux brillants d’excitation.
– J’ai hâte de recommencer. De montrer ça aux enfants. Enfin, pas le jeu avec les zombies, sinon ils vont faire des cauchemars et nos nuits seront finies pour les cinq ans à venir. C’était incroyable, cette façon de changer la réalité. Je n’en reviens pas.
J’acquiesce, un sourire au coin des lèvres.
– Je te l’avais dit.
– Comment cela ?
– La réalité reste invariable, mais un même événement peut prendre des airs de tragédie ou de comédie en fonction de la manière dont tu l’appréhenderas. Comme dans ce jeu, du moins dans une certaine mesure.
Il hoche la tête à son tour, parfaitement fasciné. Nos genoux se touchent sous la table, nos yeux se captent. Nous sommes deux amoureux transis, quel que soit notre âge.
OceanofPDF.com