J'irai danser sous la Lune
13 - dans la Peau de Dwayne Johnson
Je me lève avec le sourire. Finalement, me réveiller dans la peau de Dwayne Johnson, ce n’est pas si mal. Et l’idée de passer ma journée à incarner cet acteur que j’aime tant me plaît particulièrement. Je suis surexcitée, comme une gamine, si bien que j’en oublie l’appréhension liée à mon travail. Devant mon miroir, je tâte mes muscles inexistants. On s’y croirait presque ! Pendant le petit-déjeuner, je parviens à rattraper in extremis le bol de céréales que ma tornade de fille a manqué de renverser, et j’arrache un fou rire à mon fils lorsqu’il me surprend à faire une prise de catch à son père dans la cuisine avec le charisme de Hulk Hogan.
Dans la voiture, j’entonne Shake it off, de Taylor Swift à tue-tête, et d’une voix suraiguë, s’il vous plaît. Comme mon idole. Je suis tellement occupée à essayer de chanter juste que je ne pense pas du tout au boulot, alors qu’habituellement, je stresse durant tout le trajet.
Arrivée dans la banlieue sud de Strasbourg, l’appréhension commence à se frayer son chemin en moi. Je la rejette d’un uppercut bien placé.
Je parcours le parking d’un pas rapide, traverse le seuil comme un coureur franchit la ligne d’arrivée après une course éreintante, et me glisse dans l’ascenseur aux côtés d’Ada, ma collègue. Pour changer, je lui adresse un sourire encourageant. Elle me rend la pareille, bien qu’un peu sur ses gardes.
Parvenue à mon étage, je me dirige vers mon bureau. Je me force à garder le menton haut, les épaules droites, et à ne pas regarder le sol contrairement à mes habitudes.
Mais qui dit ne pas regarder le sol, dit aussi ne pas voir les obstacles. Encore une fois, mon pied se prend dans la lanière du sac de Nina et je décolle dans un vol plané qui, avec un peu plus d’élan, pourrait me transporter jusqu’à Buenos Aires.
Que ferait Dwayne Johnson dans un cas comme celui-ci ?
En vérité, j’ignore ce que ferait mon idole. En revanche, je sais que son partenaire à l’écran dans Baywatch, Zac Effron, a fait une chute particulièrement désopilante alors qu’ils tournaient la fameuse scène durant laquelle les maîtres nageurs courent au ralenti, comme dans Alerte à Malibu. Je décide d’imiter sa réaction et tente une sorte de roulade qui doit me faire ressembler à une boulette de viande sur la poêle. Qu’à cela ne tienne ! Mes collègues, hilares, m’applaudissent et l’espace de quelques minutes, je deviens non la risée, mais la star de l’open space.
Carmen avait raison. Tout dépend du mental.
J’allume l’ordinateur, enfile mon casque, et me prépare au combat comme le ferait mon catcheur préféré en frappant mes poings l’un contre l’autre.
– Air Pagong, bonjour. Luna Uhl pour vous servir. En quoi puis-je vous être utile ?
– Je suis dans une grosse galère ! hurle un homme au bout du fil. Je vous appelle même si je ne crois pas que vous pourrez m’aider, vu que vous êtes tranquillement assise le cul sur votre bureau, derrière votre écran.
Habituellement, je me tasserais sur moi-même et répondrais d’une voix chevrotante. Mais pas aujourd’hui. Je redresse ma colonne vertébrale, souris, et réplique avec l’entrain dont userait Dwayne Johnson.
– Eh bien, je suis une femme très polie, parfaitement respectable, et au boulot, je ne m’assieds pas sur mon bureau, mais sur ma chaise. Mais en dehors de ça, je suis heureuse de vous informer qu’il n’existe aucune galère dans ce bas monde que je ne puisse pas vous aider à résoudre.
J’entends rire mon interlocuteur, probablement surpris de mon intervention.
– Qui êtes-vous ? Bruce Willis ?
– Non, mais presque. Et si vous me racontiez vos tourments, qu’on puisse se battre ensemble ?
En l’écoutant, je me rends compte que je ne suis pas en mesure de régler tous ses problèmes, mais je peux au moins résoudre les plus gros. À la fin de l’appel, l’homme qui avait démarré notre conversation en hurlant se confond en remerciements et va même jusqu’à me demander mon adresse personnelle pour m’envoyer un petit cadeau. Évidemment, je n’accepte pas. Mais ce coup de fil représente une première victoire qui me donne la force pour affronter les clients suivants en gardant le sourire pour les aider à faire face à leurs doléances.
– Tu viens déjeuner ?
Je lève un regard surpris vers Nadia, ma collègue, avant de vérifier l’heure sur l’écran. Moi qui suis toujours accrochée à ma montre, je réalise que je n’ai pas vu le temps passer.
À la cafétéria, je m’installe avec une dizaine de camarades et ne puis m’empêcher de pousser un soupir de dépit lorsque Jacques l’insupportable vient s’asseoir avec nous. Il détourne aussitôt la conversation, qui portait sur un sujet général, pour parler de son principal centre d’intérêt : lui-même.
– Vous savez ce que je vais m’acheter ?
J’hésite entre un robot à ton image et un poster à ta gloire. Éclaire-moi !
Cette pensée me fait sourire.
– Je vais acquérir une voiture qui roule vite avec un moteur qui…
Je l’écoute d’une oreille distraite, épargnant à mon cerveau les détails techniques dont je me fiche éperdument. Son discours ponctué de mots inintelligibles et de gestes grandiloquents est parsemé de piques envers ses collègues masculins, et je comprends qu’il doit sans doute souffrir d’un complexe d’infériorité. Treize minutes plus tard, il n’a toujours pas mis fin à son monologue, mais au moins, j’ai terminé de manger. Plus rien ne me retient à table.
– Sincèrement, Jean, je ne comprends pas comment tu fais pour rouler dans une si petite bagnole, le tanne Jacques le narcissique.
Jean est justement l’un de mes collègues préférés. D’un naturel serviable, il ne cherche jamais d’histoires aux autres et se contente de bosser en contribuant à générer une bonne ambiance de travail. Tout le contraire de Jacques. D’ailleurs, ce dernier préférerait se faire épiler le torse à la pince en métal plutôt que de rater une occasion de se moquer de sa victime. Dwayne Johnson ne permettrait pas qu’une telle chose se trame sous ses yeux.
– Peut-être que Jean n’a rien à compenser, lui. Qu’en penses-tu, Jacques ?
Après un bref silence surpris, un éclat de rire secoue les convives, exception faite de Jacques, qui n’a de toute évidence pas compris mon allusion. Je profite de cette distraction pour me mettre debout. Mais je mets fin à mon habitude de partir seule.
– Il nous reste vingt minutes de pause. Est-ce que quelqu’un est partant pour une balade ?
Je désigne la forêt, de l’autre côté de la fenêtre. Pendant quelques instants, j’ai peur d’avoir l’air d’une idiote. C’est ce qui se passera si personne n’accepte mon offre. Puis, je me dis que je me fiche comme de ma première paire de chaussettes de ce que pensent les autres.
– Moi, je viens ! s’écrie Nadia au moment où je tourne le dos.
– Moi aussi !
– Et moi.
Au final, c’est la moitié de la table qui me suit, ce qui me donne un peu l’impression d’incarner le joueur de flûte d’Hamelin, sauf que ce ne sont pas des rats que je traîne sur mon sillage, mais des collègues que je côtoie depuis des années, et que j’ai envie de connaître pour la première fois.
Arrivés devant la forêt, nous réalisons que nous n’avons pas l’équipement nécessaire pour y faire une incursion. Je lorgne mes ballerines d’un mauvais œil, et mes accompagnateurs font de même avec leurs chaussures, pas vraiment adaptées à la boue des sentiers forestiers alsaciens.
– Qu’est-ce qu’on fait ? s’enquiert Nadia.
– Si Dwayne Johnson a sauvé le monde vêtu d’un tutu rose dans Fée malgré lui, alors nous pouvons investir la forêt en escarpins, mocassins et autres souliers de ville. Vous ne pensez pas ?
Au lieu de se moquer de ma comparaison douteuse, les autres me suivent dans mon délire. Cinq minutes plus tard, nous pataugeons dans la gadoue, de la boue jusqu’aux chevilles. Qu’à cela ne tienne ! Tout le monde rit et passe un moment formidable. Au fond, n’est-ce pas ça, l’important ?
– Christine ne va pas être contente, se lamente Jade.
– Christine n’a rien à dire. De toute façon, les clients ne nous voient pas quand ils nous appellent.
Alors que nous sommes en train de finir notre balade, je tombe sur un visage familier.
– Sara !
Les lèvres de la Philippine que j’ai rencontrée au sein de l’association d’aide aux personnes en difficulté s’étirent avec sincérité et ses iris pétillent, malicieux. Effectivement, son pays porte bien son surnom, l’Archipel du sourire.
– Je suis contente de te voir, Luna. Comment vas-tu ?
Au ton qu’elle emploie, je sais que ce n’est pas une simple question de politesse. Elle s’intéresse réellement à la réponse que je vais lui fournir.
– Je vais bien, merci. Et toi ?
– Super ! Tu es éblouissante, me complimente-t-elle. Sauf aux pieds. La prochaine fois, mettez de bonnes chaussures, les gens !
Mes collègues acquiescent à son conseil.
– C’est vrai que tu m’avais dit que tu avais l’habitude des randonnées.
– Oui. D’ailleurs, on va en faire une un peu particulière. Pas le week-end prochain, mais bientôt. Ça te dit de te joindre à nous ? Les enfants sont acceptés. Les maris aussi, ajoute-t-elle en riant.
– Qu’est-ce que tu veux dire par « particulière » ? Tu me fais un peu peur.
– Tu verras. Ça devrait te plaire.
Nous nous séparons, parce qu’il est temps pour mes camarades et moi de retourner au travail. Mais avant de rejoindre nos postes, nous faisons une halte dans la salle d’eau pour essayer de nettoyer nos chaussures dans l’hilarité générale, et sous le regard médusé des collègues qui n’ont pas participé à notre escapade. D’ailleurs, l’un des sceptiques promet de s’unir à nous pour la virée forestière de demain.
– Tu verras que d’ici deux semaines, on aura la moitié d’Air Pagong avec nous, assure Nadia en levant son poing en l’air en signe de victoire.
Quand je prends place sur ma chaise, je me sens plus sereine. Conformément aux préceptes de Carmen, la forêt m’a permis de me ressourcer, et jouer un rôle m’a aidée à devenir visible aux yeux des autres, mais surtout, à révéler une nouvelle facette de ma personnalité. Une Luna que je ne connaissais pas est née, et j’aime ça. La boule d’anxiété que je ressens en glissant mon casque sur mes oreilles n’a pas disparu, mais elle est nettement plus petite qu’avant ! Non seulement Manille ne s’est pas faite en un jour, mais elle n’a jamais cessé de se construire !
L’après-midi se passe exactement comme la matinée. Je prends les appels les uns après les autres en essayant de vraiment m’intéresser au ressenti des clients, de me mettre à leur place. Et quand je ne peux pas leur apporter toute l’aide dont ils auraient besoin, je les rassure et les oriente du mieux que je le peux. À la fin de ma journée, je me rends compte que j’ai réussi à régler presque tous leurs problèmes. Je suis sur le point d’éteindre mon ordinateur quand un message interne me force à répondre.
[Salut, c’est Christine. Tu es attendue à mon bureau.]
Je ne réponds pas et pose mon casque à sa place après avoir coupé mon poste en ravalant ma hargne. Visiblement, ma responsable m’a prise en grippe. Pourquoi moi ? Je ne lui ai pourtant rien fait personnellement, et côté professionnel, je suis quelqu’un de très appliqué.
Puis, je songe à une citation de mon mentor : Quand la vie vous met dans des situations délicates, ne dites pas » pourquoi moi ? Dites simplement « Mets-moi à l’épreuve ».
Les paroles de Jacques, que je croise dans le couloir, corroborent mon intuition pessimiste.
– Encore convoquée, Luna ? On se croirait à l’époque du lycée, quand le proviseur…
Je le coupe d’emblée pour ne pas lui laisser une chance de m’atteindre.
– Le lycée, Jacques ? Pourquoi ne suis-je pas surprise que vous vous y croyiez encore ?
Arrivée devant la porte du bureau de cette femme que je redoute, je retiens mon souffle.
– Dwayne Johnson n’a pas peur d’un singe mesurant plus de dix fois sa taille normale. Tu ne vas pas craindre une responsable maigrelette qui doit peser cinquante kilos toute mouillée ? me sermonné-je dans un murmure.
Je toque contre le battant plus fermement que d’habitude, pour montrer que je n’ai pas peur.
– Entrez !
Je ne me le fais pas répéter deux fois.
– Je ne t’avais pas reconnue.
Et ça ne m’étonne pas. J’ai décidé de dire au revoir à l’ancienne Luna. Christine jette un regard horrifié à mes chaussures sur lesquelles il reste une tache de boue, avant de vriller ses yeux aux miens. En règle générale, j’aurais frémi et je me serais excusée. Là, j’attends simplement qu’elle m’invite à m’asseoir, ce qu’elle finit par faire en me priant de ne pas salir son bureau. Comme si j’allais poser mes pieds dessus ! Remarquez, ce n’est pas l’envie qui manque.
– Je voulais juste m’assurer que tu vas bien, je t’ai trouvée bizarre, aujourd’hui.
Je feins l’étonnement.
– Ah bon ? Pourquoi ? Avez-vous reçu des plaintes des clients ? De mes collègues ?
– Non, non, tout le monde est satisfait.
– Alors, tout va bien.
– En fait, non, fait-elle en joignant ses deux mains sous le menton. Julie doit rentrer plus tôt aujourd’hui. Est-ce que tu peux la remplacer ?
Je sais pourquoi Julie doit rentrer plus tôt. Elle n’a pas un impératif d’ordre familial ou un imprévu à gérer. Elle ne veut simplement pas rater la dernière démarque de son magasin de chaussures préféré. Je le sais parce que je l’ai entendue le raconter quand j’étais à la cafétéria. Bien sûr, je ne le dévoilerai pas à Christine, mais je ne vois pas pourquoi j’arriverais en retard à l’école pour qu’elle aille s’acheter de nouveaux escarpins.
– Non.
Ma réponse est simple. Pourtant, ma responsable ne la comprend pas.
– Je te demande pardon ?
– J’ai dit non, répété-je avec le sourire pour mieux faire passer la pilule.
Surprise de mon refus, Christine réplique par son arme préférée : l’intimidation. Elle passe à l’offensive, me menaçant indirectement par le biais de mensonges éhontés. Jamais Dwayne Johnson ne s’abaisserait à céder au chantage.
– Rien dans mon contrat ne me force à accepter de rester après mes horaires prévus, et comme je l’ai déjà dit, je n’ai pas besoin de faire d’heures supplémentaires. D’ailleurs, je crois que j’en ai fait assez pour le reste de ma vie.
Elle ouvre la bouche en formant un o parfait avec ses lèvres. Je lui cloue le bec simplement en levant l’index.
– En revanche, j’ai ouï dire que Jacques cherchait à s’acheter une nouvelle voiture de sport. Peut-être acceptera-t-il de travailler plus afin de se la payer. Si vous n’avez rien d’autre à ajouter, les enfants m’attendent à l’école.
Christine n’a toujours pas bougé. Je m’assure qu’elle ne me fait pas une rupture d’anévrisme en lui posant quelques questions et en observant très attentivement son visage épaté, après quoi je me lève pour quitter son bureau.
Mon cœur bat à tout rompre quand je traverse le couloir, et je me mentirais à moi-même si je disais qu’il m’a été facile d’envoyer balader ma responsable abusive. Changer, redevenir soi-même n’est pas une chose aisée. C’est un combat de tous les jours, une lutte qui n’est pas gagnée d’avance, mais qui vaut la peine d’être menée. Dans l’ascenseur, je m’attends à ce qu’une Christine furieuse fasse irruption dans la cabine. Pourtant, les portes se referment sans que la tigresse ne cherche à me retenir, et je franchis le seuil d’Air Pagong, libre et fière d’avoir remporté cette bataille.
OceanofPDF.com