J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 6 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

Une fois à la maison, je me…

5 - CHANGEMENT

 

Une fois à la maison, je me pose à table avec un café pour écrire cette liste. Je m’attendais à ce que ça coule de source. Pourtant, j’ai beau analyser ma situation sous toutes les coutures, je ne parviens pas à retranscrire, ni même à visualiser tout ce qui, dans ma vie, doit bouger.

Je fais la grimace lorsque j’approche la tasse de mes lèvres. J’étais tellement plongée dans mes réflexions que j’ai laissé mon breuvage refroidir. Je me lève pour jeter l’imbuvable café dans l’évier et attrape machinalement un gâteau, que je commence à croquer. C’est quand je sens le goût sucré sur ma langue que je réalise que j’ai trouvé mon premier point.

Je veux perdre cinq kilos.

Parce que je voudrais être comme avant.

Et cette première affirmation en libère d’autres, mais je n’ai pas le temps de les écrire parce que je dois récupérer mes enfants à l’école. En les aidant à faire leurs devoirs, je réfléchis à toute allure. Leurs obligations scolaires terminées, je retourne m’asseoir et d’autres phrases viennent s’ajouter à la première.

Je ne veux plus me battre en permanence avec mes enfants.

Je veux m’épanouir au travail.

Je veux retrouver une vie sociale.

Je ne veux plus me laisser marcher sur les pieds par ma belle-mère.

Je veux renouer le contact avec ma mère.

Je suis en train de chercher un autre point quand la porte s’ouvre sur Aymeric. C’est à peine si je l’entends poser son sac près de l’entrée ou son manteau sur le canapé.

– Tu es bien studieuse.

Je lui réponds par un sourire poli sans trop savoir si oui ou non, je peux lui en parler. Il n’a jamais été très attiré par la psychologie, donc cette sorte de thérapie ne lui dirait rien. Et puis, ce serait admettre ouvertement devant lui que ça ne va pas, pour moi. Il se doute de quelque chose, bien sûr. Il m’a vue craquer, dimanche. Néanmoins, nous n’en avons pas discuté, et je redoute de mettre le sujet sur la table. Néanmoins, je sens que c’est une nécessité. Je suis en train de chercher mes mots quand, sans le vouloir, il me dissuade de m’ouvrir à lui.

– Qu’est-ce qu’on mange, ce soir ? s’enquiert-il en s’asseyant près de moi.

Il l’ignore, mais il vient de me donner le dernier élément à changer. Occupée comme je l’ai été, je n’ai même pas songé à ce que j’allais préparer comme dîner. Entre Aymeric et moi, il n’y a aucune règle établie qui m’oblige à cuisiner. C’est pourtant ce que je fais depuis des années. Je gère les repas en veillant à ce qu’ils soient équilibrés, même si après je me gave de sucreries. J’établis la liste de courses, je programme tout.

Je ne veux plus que mon mari voie seulement en moi une gestionnaire.

Je note cette dernière volonté comme le paragraphe d’un testament, plie les feuilles en quatre et les cache dans la poche arrière de mon jean. Ma moitié est consciente du refroidissement de l’ambiance, mais elle n’est pas capable d’en saisir le pourquoi, pas plus que je ne suis en mesure de l’exprimer.

En cuisine, je trouve de quoi faire à manger. Je suis du genre prévoyante et j’ai toujours des réserves.

Le lendemain matin, c’est avec un mélange de fébrilité et d’anxiété que je frappe à la porte de ma voisine. Aujourd’hui, nous sommes bien en hiver, aucun doute là-dessus. Une couche de neige de près de dix centimètres s’est abattue sur mon village, le recouvrant d’un manteau blanc qui rend difficile tout déplacement. Un sourire énorme, presque enfantin, se dessine sur le visage de Carmen lorsqu’elle ouvre le battant.

– Bonjour.

– Bonjour ! répond-elle, manifestement aux anges.

Je brandis les feuilles devant moi pour montrer que je suis une bonne élève. Elle me déçoit en faisant danser ses cheveux gris quand elle secoue la tête de droite à gauche.

– Oh, pas maintenant. On ne va pas s’enfermer tout de suite par une si belle journée, pas vrai ?

Par une si belle journée ? C’est ce que l’on dit quand le soleil brille, quand les oiseaux chantent, et quand il fait bon siroter un mojito sur ta terrasse. Là, il fait un froid de canard, un temps de cochon, et n’importe quel cocktail deviendrait givré sans passer par l’étape du congélateur ou par l’ajout de glace pilée.

– Nous n’avons pas les mêmes valeurs, c’est ça ?

J’acquiesce.

– OK, attends-moi.

Cinq minutes plus tard, elle me tend une chapka, des gants dix fois trop chauds pour moi, et un manteau digne du père Noël. J’ai autant d’allure qu’un pingouin sur la banquise, mais une chose est sûre, je n’ai plus froid.

– Ça va ? Est-ce que tu veux bien m’aider à dégager le trottoir ?

Je fais signe que oui. De toute manière, je n’ai pas le choix. Nous prenons des pelles dans son jardin et commençons à pousser la neige en tas dans son jardin. Cette infâme chose blanche semble la rendre particulièrement heureuse et sa joie est communicative.

– On dirait une enfant, finis-je par avouer.

Guère gênée par ma remarque, elle ne la prend pas mal.

– C’est exactement ça. Tu te doutes qu’aux Philippines, je n’ai pas connu la neige quand j’étais gamine. Là-bas, on décorait nos bananiers et nos cocotiers en guise de sapin de Noël.

Je ris en imaginant la scène.

– Si, si, la décoration d’arbres tropicaux est un sport national, chez nous. Dans tous les cas, si je n’ai pas profité de la neige quand j’étais petite, je me rattrape maintenant.

– Je vois ça.

– Il n’est jamais trop tard pour être heureux.

Ensemble, nous finissons de tracer un chemin sur le trottoir pour éviter que les rares passants qui oseraient mettre leur nez dehors ne glissent sur le bitume. Je me surprends à éprouver l’envie de sauter dans le tas de neige que nous avons amassée.

– On rentre ?

Je hoche la tête. Mine de rien, j’ai quand même froid à force de rester dehors. Je la suis dans sa cuisine. Un peu fébrile à l’idée de dévoiler ma liste, je danse d’un pied à l’autre.

– Tu as envie d’un tsokolate ?

– Oui, je veux bien, répliqué-je sans savoir de quoi elle parle.

Carmen sort une casserole dans laquelle elle chauffe du lait avant d’y ajouter une tablette entière de chocolat noir, un soupçon de cannelle et deux cuillères de beurre de cacahuète. Cette chipie de sorcière détient dans sa marmite la potion magique pour vous faire prendre un kilo par gorgée.

Elle me tend la tasse et je recule ma chaise pour m’asseoir.

– Que dirais-tu de boire plutôt autour de la cheminée ?

L’idée m’enchante aussitôt. Moi aussi, je possède une cheminée à la maison, mais je ne l’allume jamais parce qu’il faut la nettoyer après et que je n’ai pas le temps de le faire. Nous dégustons sa bombe calorique, qui se révèle délicieuse, tout en discutant de choses et d’autres. Visiblement, elle fait tout pour me détendre.

– Alors, Luna, as-tu réussi à faire ta liste ?

Pour toute réponse, je me contorsionne pour l’extraire de ma poche sans renverser mon chocolat. Je lui tends les petits papiers, mais elle les refuse. Je fronce les sourcils, étonnée.

– Je ne sais pas lire, répond-elle. Enfant, je n’ai pas eu la chance d’être scolarisée. En arrivant en France, j’aurais pu m’inscrire quelque part. J’imagine que j’avais trop honte pour dévoiler aux yeux de tous que je suis analphabète.

Je déglutis, à la fois triste et émue de cet aveu. Parce que si elle m’en parle, c’est qu’elle me juge digne de confiance.

– C’est dommage, lancé-je en évitant de la juger. Mais comme tu l’as dit toi-même, il n’est jamais trop tard.

– Ce n’est pas faux, admet-elle en fixant l’âtre.

Je la cuisine un peu et parviens à lui faire promettre d’y réfléchir. J’avoue ressentir de la peine pour elle. Ça ne doit pas être facile de vivre ici sans savoir lire ni écrire.

– Je te propose de me faire la lecture de ta liste. Nous analyserons chacun de ses éléments, et les brûlerons quand nous aurons trouvé des pistes, qu’est-ce que tu en dis ?

J’apprécie qu’elle ne se montre pas trop dirigiste avec moi et attrape le premier bout de papier.

– Je veux perdre cinq kilos.

Ma première requête la fait éclater de rire. Toutefois, je ne perçois en elle aucune trace de moquerie.

– Je crois qu’on n’a pas commencé du bon pied, fait-elle en désignant le tsokolate philippin qui compte sûrement autant de calories que de gouttes de lait.

– Oui. Mais ce n’est pas bien grave, je compenserai ce soir.

Carmen acquiesce vivement.

– Oui. La vie est faite de grains de riz et de piment, ajoute-t-elle, toujours aussi énigmatique.

D’un signe de la main, elle m’encourage à jeter mon premier bout de papier au feu.

– Tu n’as pas peur que l’on oublie ce qui était écrit sur la liste ?

– L’important n’est pas de s’en rappeler, mais de le faire.

J’estime qu’elle n’a pas tort alors je roule le mot en boule et le balance dans l’âtre, dont les flemmes redoublent d’intensité. J’accueille ce regain de chaleur avec plaisir.

Les cinq points suivants ne suscitent pas une grande réaction chez ma « thérapeute ». Elle m’encourage, mais ne m’explique pas la marche à suivre. Le sixième, en revanche, la fait tiquer.

– Je ne veux plus que mon mari voie seulement en moi une gestionnaire.

À sa manière de changer de position, j’en déduis qu’elle n’apprécie pas cette dernière requête, qui est l’une des plus importantes à mes yeux.

– Je suis désolée. Je sais qu’en Asie, l’égalité entre les sexes n’est pas aussi courante qu’en France, mais…

– Oh, détrompe-toi. Les Philippines sont le dixième pays au monde en ce qui concerne l’égalité entre les hommes et les femmes. Eh oui, nous sommes même classés devant la France !

Ma bouche s’ouvre en grand sous l’effet de la surprise. Carmen s’amuse en me la refermant, comme si on était dans un dessin animé. Je me dis que cela fait bien trop longtemps que je ne me suis pas intéressée aux autres cultures pour être à ce point centrée sur ma petite personne et ma civilisation.

– On dirait que ma dernière phrase ne t’a pas vraiment fait plaisir. Est-ce que je me trompe ?

J’ai bien vu qu’elle tiquait.

– Oh, le but de l’exercice n’était pas de me faire plaisir.

– Alors, pourquoi est-ce que ça te pose problème ?

– Ce n’est pas à moi que cela pose problème, mais à toi.

Je hausse un sourcil sceptique sans saisir où elle veut en venir.

– Songe à tes autres requêtes et essaie de trouver une différence avec celle-ci.

Je prends quelques minutes pour comparer mes envies.

– Elle implique une autre personne ?

– C’est aussi le cas de la deuxième, qui te relie à tes enfants, et la cinquième, à ta belle-mère.

– Pour ce dernier point, je n’en serais pas aussi sûre. Je ne qualifierais pas ma belle-mère d’être humain.

Carmen éclate de son rire bruyant et je me laisse aller à partager son hilarité.

– Tu as dit que tu ne veux plus que ton mari te voie uniquement comme une gestionnaire du foyer.

– C’est cela.

– Hélas, si tu peux travailler sur toi, et que tu t’en sors très bien pour le moment, nous sommes totalement impuissantes quand il s’agit des autres.

– Comment cela ?

Je me gratte le cuir chevelu dans un réflexe corporel traduisant mon incompréhension.

– Tu peux changer qui tu es, mais tu ne changeras pas les autres. En tout cas, pas aussi facilement. Le changement, c’est en toi qu’il réside, pas en lui.

Je vide ma tasse en laissant ses mots se frayer un chemin dans mon esprit, et en prenant le temps de trouver une issue.

– Je ne veux plus être la seule gestionnaire au foyer.

Carmen acquiesce et je jette ce dernier papier au feu. C’est idiot, parce que je n’ai pas encore changé, loin de là. Cela étant, la seule idée d’envisager de le faire suffit à me donner l’énergie qui me manquait depuis si longtemps.

– Quelle est la prochaine étape ?

La vieille dame rit de mon impatience avec bienveillance.

– Le ménage par le vide.

– Le ménage par le vide ?

J’avoue ne pas toujours comprendre où elle veut en venir.

– Tu as commencé à nettoyer ton esprit. Maintenant, il faut faire pareil avec ta maison.

Je lui adresse un sourire goguenard.

– Je suis désolée, mais je pense que chez moi, c’est plutôt propre, lancé-je en désignant le bazar qui jonche le sol de son salon.

– Peut-être, mais en attendant, ce n’est pas mon âme qui crie au secours. Chaque personne est différente.

J’accuse le coup, parce qu’elle n’a pas tort.

– Au cours de nos vies, nous cumulons trop d’objets qui nous sont inutiles. Je te propose de faire le tri dans tes placards. Qu’est-ce que tu en dis ?

Je suis un peu surprise, parce que je ne vois pas trop ce qu’un peu de rangement pourrait m’apporter au niveau de cette douleur toujours présente dans ma poitrine. Néanmoins, je décide de lui faire confiance.

– C’est d’accord.

Comme d’habitude, elle propose qu’on se revoie le lendemain.

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