J'irai danser sous la Lune
Chapitre 1 · Je m'appelle Lani, et je suis née…
PREMIÈRE PARTIE
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CHAPITRE 1
Je m'appelle Lani, et je suis née à Sibuyan, petite île au nord de la province des Visayas, aux Philippines. Un véritable paradis sur les cartes postales que l'on vend aux touristes. Un pur enfer, aujourd'hui.
Mes yeux parcoururent la mer habituellement turquoise dans laquelle j'étais accoutumée à me baigner pour me rafraîchir des excès des températures tropicales. Près de l'océan, je me sentais bien. La plage avait sur moi un effet magique, et ce, depuis aussi longtemps que je m'en souvienne. Mais aujourd'hui, c'était à peine si on apercevait l'eau, tant les débris qui y flottaient étaient nombreux. La faute au typhon Hailin, qui avait balayé une partie de notre archipel, pas plus tard la veille. Pour la plupart des gens, c'était une catastrophe. Pour nous : une aubaine.
– Par ici, Lani !
Depuis une maison partiellement détruite, Pax me faisait signe de le rejoindre, ce que je m'empressai de faire. Pax, c'était le diminutif de Pacifico, et ce garçon affectueux, de deux ans mon cadet, portait bien son prénom. Il avait beau accomplir les actes les plus vils pour s'en sortir, il y avait quelque chose dans sa manière d'agir qui le rendait différent de nous autres, enfants des rues.
Je me dépêchai de pénétrer dans la bâtisse, dont la porte s'était écroulée, ainsi que le toit, soufflé par le typhon. À l'intérieur régnait la désolation qui suit les catastrophes naturelles, et quand celles-ci ont lieu dans un pays aussi pauvre que le mien, c'est d'autant plus grave, parce que nous ne faisons pas la une des infos. Nous n’éveillons pas ces chaînes de solidarité qui secouent la planète lorsqu’un drame touche à une nation riche. L'aide – trop faible – que nous recevons tarde tant à venir en raison de la quasi-absence d'infrastructures, et lorsqu'elle nous parvient enfin, une bonne partie en a déjà été détournée pour la corruption. D'un autre côté, cette tragédie constituait une véritable mine d’or pour les gens comme nous.
– Oh Lani, réveille-toi, on n'a pas toute la journée !
Ça, c'était Tom. Le chef de notre trio. Le plus crétin d'entre tous, mais aussi le plus fort, raison pour laquelle nous l'avions choisi pour être notre meneur. Contrairement à Pax, il n'était pas réputé pour sa tendresse, mais il pouvait se révéler drôlement efficace pour dénicher les bonnes affaires.
– C'est bon, je suis là.
– OK. Fouille le macchabée. Pax et moi nous occupons des boîtes.
Au milieu de la seule pièce qui constituait la maison gisait un homme. Le toit en tôle avait cédé sous le poids d'un manguier, arraché par la tempête. Le métal acéré avait mortellement sectionné le cou du propriétaire, dont la tête, séparée du corps, reposait au milieu des débris dans une mare de sang.
Je retins un frémissement. Ce n'était pas la première fois que je faisais les poches à un mort, mais cette pratique me rebutait toujours autant. Toutefois, si ce procédé me déplaisait, je n'avais pas d'autre choix que de me plier aux exigences de Tom. L'avantage, avec les cadavres, c'est qu'ils ne peuvent pas se défendre.
Vous l'aurez compris. Moi, Lani, dix-sept ans, j'étais une voleuse. Au jour d'aujourd'hui, je n'avais pas de moyen plus décent pour m'en sortir. J'étais, depuis deux ans, ce que l'on nomme pudiquement « un enfant des rues », comme il y en a tant de par le monde, et en particulier, dans mon pays. Et contrairement à d'autres, je n'avais plus de famille. Ni père ni mère ne m'attendaient dans une maison, une cabane ou sur un carton dans une ruelle. Ils n’étaient pas morts, ils s'étaient simplement volatilisés après m’avoir vendue. Alors, je m'étais constitué une nouvelle famille. Tom et Pax. Surtout ce dernier. Mon puissant instinct de survie avait fait le reste. Ce fut d'ailleurs cette prédisposition qui m'aida à me pencher sur le corps décapité.
– Elle n'est pas obligée de le faire, se révolta Pax d'une voix incertaine.
Un simple regard de Tom découragea celui qui voulait me débarrasser de cette tâche ingrate. Ce n'était pas beau à dire, mais le chef avait raison. Chaque objet que nous dérobions était bon à prendre, et comme je l'avais souligné plus tôt, les cadavres, au moins, ne risquaient pas de se défendre en vous tirant une balle en pleine tête. Leng, qui jadis faisait partie de notre groupe, en avait un jour fait l'expérience, en braquant une maison de riche. En quelques secondes, sa vie s’était terminée. Cela nous avait tous refroidis. Pour lui, c’était le cas de le dire.
Montre en toc, alliance dorée, chaussures taille quarante-deux, relativement neuves, et quelques pesos dans sa poche. Voilà mon butin. À cela s'ajoutait un collier en argent, dont le pendentif représentait la Sainte Vierge. Ça, au moins, c'était facile à dérober, le corps n'ayant plus de tête.
Les pleurs d'un homme nous parvinrent du dehors. Peut-être avait-il trouvé un proche, décédé sous les décombres. Nous, nous ne connaîtrions plus ce problème, comme nous n'avions plus de famille. C'était à considérer comme une faiblesse en moins.
Je n'avais pas envie de tomber sur quelqu'un. Sur quelqu’un de vivant, s'entend. C'était trop risqué en cette heure du jour, il y avait trop de passage. Nous pouvions croiser une personne armée. Mieux valait s’en aller, pour y retourner au moment où les gens dormaient.
– On ferait mieux de partir, proposai-je. On reviendra plus tard, quand ce sera plus tranquille.
Tom et Pax opinèrent. Nous avions beau être un peu détraqués par la vie que nous menions, aucun de nous n'était suicidaire.
– Rentrons chez nous, décréta Tom, qui souffrait du besoin presque obsessionnel d'avoir toujours le dernier mot.
« Chez nous ». Pour certains, cela signifiait une maison douillette avec un chat ou un chien. J'avais déjà vécu dans un endroit similaire. Pour nous trois, « chez nous », c'était une hutte délabrée, aux murs en bois et carton, et au toit constitué de feuilles de palmier aux propriétés imperméables. Ce genre de construction résistait rarement aux affres du temps, ce qui n'était pas plus mal, notre vie de hors-la-loi nous forçant souvent à changer d’endroit. Toutefois, et miraculeusement, notre case avait tenu bon face au cyclone, alors que de meilleures constructions s’étaient effondrées.
Je disposai les quelques affaires que j'avais dérobées dans ma sacoche, et accompagnai les autres dehors. Pas une seule minute je ne m'étais doutée que ma vie allait inébranlablement changer dès l'instant où je mettrais un pied dehors.
Un cri d'enfant s'éleva dans les airs et, pour une raison inexpliquée, je compris que je devais le trouver. Je tendis l'oreille pour déterminer la direction à suivre, et me mis en quête du bambin une fois l'orientation connue.
– Tu vas où, là ?
Tom était de ceux qui ne comprenaient que le langage de l'argent. Son sens pratique l'emportait toujours, et son instinct de préservation prédominait sur tout. Aussi, je lui parlai dans seule langue qu'il comprenait :
– S'il y a un mioche qui pleure à s'en déchirer les poumons, c'est sûrement que ses parents ne sont pas là pour surveiller la maison.
Cela fonctionna. Tom hocha la tête.
– OK. Mais dépêche-toi, hein ! Je t'attends ici.
Je me mis en route vers la maisonnette d'où venaient les cris, Pax sur mes talons, guettant le moindre mouvement, dehors. Protecteur, comme toujours. Arrivés à destination, nous n'eûmes aucun mal à ouvrir la porte, qui ne disposait pas de système de verrouillage. À l'intérieur se jouait une scène de désolation semblable à celles que nous avions vues depuis que le typhon était survenu. Le toit s'était entièrement effondré, nous forçant à marcher sur les débris. La bâtisse comptait deux pièces. Dans la plus grande, une femme gisait ventre à terre, dans une étrange position. Comme si elle s'était tenue à genoux, arc-boutée au-dessus de quelque chose, au moment où le plafond s'était abattu sur elle. Autour de la victime, une flaque de sang. Sur son dos, sur sa tête, partout, des fragments du toit. Et ces cris d'enfant qui ne cessaient jamais.
– Il n'est pas dans la chambre, m'informa Pax en me rejoignant.
Une idée farfelue me traversa l'esprit. Hâtivement, je me penchai sur la femme et l'agrippai par l'épaule. Je la retournai, malgré la rigidité de son cadavre. Ce fut là que je vis le bébé aux yeux trop grands pour son petit visage trempé de larmes. Poussée par je ne sais quel instinct, je m'agenouillai pour le prendre dans mes bras. Ses pleurs cessèrent immédiatement.
À en juger par couleur de sa robe un peu sale, c’était une fille. Je n’étais pas une experte en la matière, mais je lui donnais moins d’un an, et plus de six mois. Son joli crâne comptait de nombreux cheveux très fins, et des traces brunes, probablement de la poussière mêlée aux larmes, sillonnaient son visage de poupée. Son regard semblait fatigué, mais vif. Ses lèvres étaient sèches, signe de déshydratation. Ce bébé avait absolument besoin de boire.
Clairement, sa mère s’était agenouillée au-dessus d’elle pour la sauver. Du moins, c’était ainsi que mon esprit détraqué s’imaginait les choses. Mon cœur se comprima. Cette femme s’était sacrifiée pour son enfant. Mes parents, eux, m’avaient vendue à l’âge de huit ans parce que je constituais une bouche de trop à nourrir, ce dont je ne pouvais les blâmer. La pauvreté vous pousse parfois à commettre des actes d’une grande laideur.
Mes yeux se posèrent d’eux-mêmes sur le cadavre de cette fille, qui devait avoir mon âge, et j’essayai de comprendre ce qui l’avait poussée à mourir à la place de son enfant. Cette dernière poussa un petit cri, qui attira mon attention. Alors, elle planta ses mirettes d’onyx dans les miennes, et je perdis complètement pied devant tant d’innocence. Quelque chose d’aussi indescriptible qu’inattendu s’éveilla en moi, à cet instant précis, et je compris avec exactitude qu’il fallait qu’à mon tour, je sauve cette gamine.
Je n’avais pas d’idée précise de comment m’occuper d’un bébé, mais je savais à qui le confier.
– Il faut qu’on aille au couvent, décrétai-je.
Pax ne me contredit pas, se contentant d’opiner. D’un sourire, je le remerciai pour son soutien indéfectible. Avec Tom, ce serait une autre paire de manches. La fillette maintenue fermement contre moi, je m’approchai du cadavre pour lui retirer le collier qu’elle portait autour du cou. Toucher à la peau froide de la mère de l’enfant me fit bizarre, alors que depuis ce matin, je détroussais des macchabées sans faire d’histoires.
– Tu crois qu’il a de la valeur ?
J’examinai le pendentif en toc, au bout duquel pendait ce qui ressemblait à un petit gouvernail, assorti de brillants. Peut-être que cette femme avait-elle été l’épouse d’un marin.
– On ne pourrait même pas l’échanger contre un litre de lait, mais je suis certaine que plus tard, cette gamine sera ravie de posséder quelque chose ayant appartenu à sa mère.
– Je le pense aussi, acquiesça-t-il. Et puis, on en a vu, des bricoles plus moches que ça.
Je souris malgré la situation.
– Je me rappelle encore cette bague qui représentait une pinte de bière qu’on avait dérobée il y a quelques mois, se souvint-il en secouant la tête.
– Oh oui ! C’est vrai. Je me demande encore comment cet homme à qui on l’a volée arrivait encore à sortir dans la rue sans se faire jeter des tomates pourries, tellement elle était laide.
– Et on a quand même réussi à la revendre.
– Oui, à un collectionneur fou, prêt à payer une coquette somme pour cette chose hideuse. Ça nous avait payé une semaine de nourriture.
– En parlant de payer, ce serait pas mal si on arrivait à mettre la main sur un objet de valeur pour faire passer la pilule à Tom, suggéra mon ami en désignant la fillette d’un signe de la tête.
En effet, Tom n’avait pas précisément la réputation du bon samaritain. Mieux valait lui apporter quelque chose de clinquant, sans quoi mes chances de pouvoir aider ce bébé étaient aussi minces que la couche de neige aux Philippines. Ensemble, nous nous précipitâmes sur une commode, l’unique meuble de la maison en dehors d’une table que le plafond avait démolie en tombant. Après avoir ouvert les trois tiroirs, dont je ne gardai qu’une peluche, le constat s’imposa de lui-même : nous allions rentrer bredouilles.
– Attends ! J’ai une idée.
J’attirai l’attention de Pax sur un matelas à moitié enseveli sous les décombres. Il comprit de suite où je voulais en venir. Prévoyante, je portais toujours un couteau aiguisé cintré à ma taille, que je prenais soin de dissimuler sous mon long tee-shirt. Mes années dans la rue m’avaient appris à me protéger de cette manière, et mon instinct de survie avait fait le reste. Je lui tendis mon arme, dont il se servit pour déchirer le tissu.
– Bingo ! s’égaya-t-il après avoir fouillé la mousse jaunâtre sur laquelle avait maintes fois dormi cette femme.
Il en retira une petite sacoche contenant de l’argent. Pas de quoi devenir riche comme Crésus, mais suffisamment pour satisfaire notre chef, du moins pour quelque temps.
– Voilà de quoi lui fermer sa grande bouche.
Là-dessus, nous quittâmes enfin la bâtisse délabrée pour rejoindre notre chef.
– J’ai failli attendre, marmonna ce dernier en nous avisant.
Puis, ses yeux se posèrent sur la fillette que je portais dans les bras et son expression devint menaçante.
– C’est quoi, ça ?
– Un bébé.
Habituellement, je respectais les ordres de celui qui était devenu notre supérieur. Cependant, je n’avais jamais cessé de faire preuve de sarcasme quand je jugeais cela nécessaire.
– Merci pour l’information, mais j’avais remarqué, je ne suis pas aveugle. Maintenant, est-ce que tu peux m’expliquer ce que tu fous avec ça ? Tu comptes le revendre ?
Je me mordis l’intérieur des joues jusqu’à ce que le goût du sang s’installe sur ma langue. Il arrivait dans mon archipel que des enfants soient vendus. C’était d’ailleurs mon cas. Il en allait ainsi, dans les pays comme le mien, où les pauvres devaient se débrouiller pour survivre. Mes parents avaient procédé ainsi, lors de mon abandon. Une famille aisée m’avait achetée à l’âge de huit ans pour que je m’occupe des corvées domestiques. Par chance, j’étais tombée sur des gens plutôt bons, du moins au début. D’autres n’avaient pas ma veine. L’esclavage moderne sévissait aux Philippines, et nombreux étaient ceux qui se retrouvaient privés de tous leurs droits, emmenés comme des bêtes dans les pays du Golfe, séduits par de fausses promesses d’une vie meilleure, ou encore exploités sur place par des compatriotes peu scrupuleux. Cette petite ne deviendrait pas l’esclave d’un tyran !
– Je la conduis au couvent de Santa Clarita, décrétai-je très calmement.
Cette institution se trouvait au centre de notre île. Une route – entendez un chemin de terre – y menait directement. Je n’aurais qu’à faire du stop pour m’y rendre. Assurément, un conducteur au grand cœur aurait pitié du bébé et s’arrêterait pour nous y emmener. Les religieuses qui y officiaient prenaient parfois sous leur aile certains enfants, quand leur structure n’était pas surchargée. Je me devais d’essayer. Courageusement, je soutins le regard de mon chef, avec toute la détermination dont je fus capable.
Décidé à faire peser ce duel en ma faveur, Pax lui jeta le magot que nous avions récolté. Tom en inspecta le contenu, ses iris froids jouant une partie de ping-pong entre le petit butin et la fillette, que je serrais contre mon cœur. Il cherchait sans doute à calculer combien cette aventure pouvait lui rapporter.
– C’est bon, grommela-t-il comme s’il nous accordait la plus grande faveur. Va pour Santa Clarita.
Je hochai la tête après l’avoir remercié.
– On va se louer une voiture.
Je savais très bien ce qu’il voulait dire par là.
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CHAPITRE 2
Chargés des affaires que nous avions dérobées – rien de bien volumineux – nous nous mîmes en route vers le centre de Manalipa, cette ville d’environ trois mille habitants que le typhon avait partiellement détruite. Les premiers véhicules que nous trouvâmes étaient trop endommagés. De vraies épaves, bonnes pour la casse.
– Si tu arrives à faire rouler celle-là, lançai-je à Pax en désignant une Honda cabossée de partout, tu récolteras mon admiration éternelle.
Le garçon sourit.
– Va pour celle-ci.
Il pointa l’index vers une camionnette rouge, probablement plus vieille que nous trois réunis. Rien de très discret, mais parfaitement opérationnel. À travers ses fenêtres couvertes de poussière, on pouvait même voir quelques provisions sur la banquette arrière. Un cadeau providentiel.
– C’est que tu portes chance, dis-je au bébé, qui s’était endormi contre moi.
Habitué à subtiliser des voitures, l’habile Pax déverrouilla la portière avec une facilité déconcertante avant de se glisser tranquillement sur le siège du conducteur, tandis que Tom et moi faisions le guet.
Il n’y avait pas grand monde, et la plupart des habitants étaient suffisamment occupés à essayer de sauver ce qui pouvait l’être, ou à prendre des nouvelles de leurs proches, pour s’inquiéter de nos petites affaires. Pour preuve, un homme et une femme, chargés d’immenses sacs de riz, traversèrent notre rue, jetant un œil à peine intrigué à Pax, qui s’évertuait à jouer avec les câbles afin de faire démarrer la camionnette. Ils poursuivirent leur chemin en toute tranquillité. Le puissant soleil tropical dardait ses rayons brûlants sur le crâne du bébé. Je me tournai de manière à le protéger, et me penchai vers mon ami :
– Ça roule ?
– Pas encore. C’est un modèle capricieux, mais je finirai bien par avoir le dessus, je te l’assure.
– Je te crois.
Sous ses airs désinvoltes, dont l’innocence frisait parfois l’enfantin, Pax n’était pas de ceux qui lançaient des promesses en l’air. Contrairement à d’autres…
– J’en ai pour une minute, je reviens tout de suite, décréta Tom en s’éloignant.
Je me retins de râler, consciente que cela n’aurait servi à rien. Dans le monde merveilleux de notre « chef », les minutes comptaient un nombre incalculable et surtout variable de secondes, et l’expression « tout de suite » signifiait « peut-être aujourd'hui ».
Malgré son exaspérant côté égoïste et son manque total de fiabilité, nous préférions rester sous sa tutelle, simplement parce qu’il n’avait pas son pareil pour nous défendre en cas de pépin. Et Dieu sait que des pépins, nous en avions suffisamment pour replanter la planète.
Aussi, je ne ronchonnai pas en le voyant s’éloigner. Instinctivement, je serrai la petite un peu plus fort contre moi, et continuai de guetter la rue boueuse et partiellement inondée par les pluies torrentielles qui s’étaient abattues avec le typhon. Tout au bout, un poteau électrique, que le vent avait fait tomber, barrait la route. On voyait encore le cadavre d’un malheureux qui avait dû s’y électrocuter, le câble s’étant enfoncé dans une grande flaque. Mieux valait ne pas s’y aventurer.
– Pour quelle raison penses-tu que Tom a accepté de nous accompagner au couvent ?
Je haussai les épaules. Le caïd n’était ni de ceux qui se laissaient attendrir ni de ceux qui faisaient des cadeaux. S’il nous escortait pendant ce voyage, j’imaginais qu’il devait y trouver son avantage, même si je n’avais pas la moindre idée d’où se situait ce dernier.
– Aucune idée. Restons sur nos gardes.
Pax acquiesça, toujours concentré sur les câbles. Généralement, ça ne lui prenait pas plus d’une minute, ou deux. En temps normal, nous aurions pu abandonner la camionnette et essayer une autre voiture, seulement, la vieille rouge semblait être celle qui avait le moins souffert des conséquences du typhon.
– J’y suis presque.
Le bébé ne devait pas être d’accord sur cette interprétation du mot « presque », puisque ce fut l’instant précis qu’il choisit pour se mettre à pleurer. D’instinct, je me mis à le bercer. J’avais déjà vécu auprès d’une famille qui avait un enfant en bas âge, mais ça remontait à loin, et je n’étais pas directement en charge du bambin.
– Allez, encore quelques secondes…
Pax aussi, devait avoir une drôle d’interprétation du terme « secondes », comme Tom, qui ne revenait pas. Et cette fillette qui ne cessait pas de pleurer. Je la changeai de position, fis quelques pas avec elle, entonnai un chant infantile… Rien n’y fit.
Concentrée sur le bébé que j’essayais de calmer, je ne les vis que trop tard.
Deux hommes, longs et fins comme des asperges, approchaient d’une démarche rapide.
– Pax, Pax, planque-toi.
Ce qu’il fit, se glissant sur le sol de l’habitacle juste à temps pour ne pas être aperçu des nouveaux arrivants. L’un était vêtu d’une chemise hawaïenne, l’autre arborait un tee-shirt déchiré à l’effigie d’une célèbre marque de bière. Rien n’aurait, de prime abord, dû me mettre la puce à l’oreille. Cependant, il y avait quelque chose dans leur attitude qui me fit dresser les cheveux sur la nuque. Les deux hommes étaient à présent à notre hauteur. En toute logique, ils n’auraient pas dû s’arrêter, puisqu’il n’y avait rien d’intéressant aux alentours. Pas de magasin, pas de débit de boissons. Rien. Pourtant, ils ralentirent leur allure. Protectrice, je serrai l’enfant contre mon cœur, dont les battements s’étaient accélérés. Cela la calma immédiatement, sans que j’en saisisse la raison.
– Les gosses, vous savez…
Je leur lançai mon sourire le plus charmant, habituée à berner les gens tandis que Pax les détroussait. Cette fois, mieux valait que ce dernier reste discret, dans sa cachette.
– Ah ça… répondit le plus gringalet.
– Tu es sa mère ? s’enquit l’autre.
– Oui, mentis-je. Une jeune maman parfaitement inexpérimentée.
Personne ne fit de commentaire sur mon âge. Aux Philippines, il est courant de devenir mère très tôt, les contraceptifs demeurant tabou dans notre société catholique.
– Ça s’apprend, tu verras, ça ne doit pas être bien sorcier de dresser un marmot.
De dresser ? Tu parles, c’est sûr que tes parents n’ont pas fait beaucoup d’efforts avec toi…
– Je n’en doute pas, rétorquai-je pour attirer leur attention sur moi afin de les détourner du larcin de mon ami.
En effet, ils ne cessaient de lancer des coups d’œil à la camionnette.
– J’imagine que ce sera l’affaire de quelques semaines, et je serai rodée, babillai-je.
– Ouais, t’es une femme après tout, t’as ça dans le sang alors… eh, mais… mate ça, Nick, il y a un mec dans ta voiture.
Mon cœur fit un triple salto. Pax était découvert. Le gringalet voulut se précipiter sur l’utilitaire pour l’ouvrir.
– Non ! criai-je.
Prête à tout pour défendre mon meilleur ami, je m’interposai entre les deux hommes et le véhicule, tout en essayant de maintenir le bébé plus loin d’eux possible. Je me tournai brièvement vers la voiture. À travers la vitre, on voyait les mains de Pax s’activer pour démarrer ce fichu moteur. À présent, le mot « seconde » revêtait à mes yeux une nouvelle valeur. Bon sang, mais où était passé Tom ?
– Pousse-toi de là, me menaça le moins maigre.
Je sentais l’adrénaline couler dans mes veines. Des gouttes de sueur s’étaient formées sur mon front et mes tempes.
– Non.
Son regard devint… presque amusé. Il brillait dans ses iris une lueur inquiétante. Pour autant, je ne vacillai pas, et restai plantée devant la portière.
– Écoute, minette, on ne te le répétera pas trois fois, intervint son comparse.
– Je ne bougerai pas.
Alors, le gringalet sortit un pistolet qu’il avait planqué dans sa ceinture. Une seconde plus tard, il le braquait sur moi. Je me figeai, littéralement terrifiée. J’avais déjà vu des armes. C’était courant, ici, pour les gens de ma condition. Cependant, je ne m’étais jamais retrouvée du mauvais côté du canon. J’aurais pu essayer de me battre pour lui arracher son flingue. Je n’étais pas de celles qui se complaisaient dans le rôle de la demoiselle en détresse. Mais la fillette que je portais dans les bras risquait de souffrir du combat. Ça, je ne l’aurais pas supporté. J’inspirai profondément afin de me forcer à garder mon calme et, d’une voix posée, je m’autorisai à évoquer mon unique volonté.
– Ne touchez pas à l’enfant.
Ce n’était pas une requête, mais une injonction. Oui, même si ce n’était pas moi qui tenais le pétard.
– Très bien.
Là-dessus, l’homme sembla viser l’espace entre mes yeux et… bang ! Il s’écroula dans un grand vacarme.
Bang !
Son comparse le rejoignit au sol. Je levai mes yeux incertains sur Tom, qui venait de nous rejoindre. Son vieux pistolet fumait encore. S’il m’arrivait de me demander pourquoi nous gardions ce personnage ingrat dans notre bande, il venait une fois de plus de me donner une raison valable.
Le bruit du moteur se fit entendre. Jamais aucun son ne m’avait semblé aussi bienvenu.
– Allez, dans la voiture ! m’ordonna mon chef.
Je ne me le fis pas répéter deux fois, et bondis dans l’habitacle. Tom occupa la place du mort, tandis que je me glissais entre les provisions sur la banquette arrière, le bébé sur mes genoux. Je lançai un dernier regard aux deux corps qui reposaient à terre et nous partîmes en direction du couvent, juste au moment où des curieux, sans doute attirés par la déflagration des tirs, commençaient à affluer. J’imagine que la présence de la petite, visible de dehors, nous rendait moins suspects. Aucun d’entre eux ne nous soupçonnait d’avoir commis un meurtre. Pourtant, c’était exactement ce que nous venions de faire. Lorsque je baissai les yeux sur la fillette, je reçus un choc. D’énormes traces rouges coulaient sur son crâne de bébé. Du sang. Je me dépêchai de l’essuyer avec un torchon chipé sur le plateau arrière. La petite ne souffrait d’aucune blessure. Cette hémoglobine provenait des deux hommes que nous avions abattus. Comprenant probablement ce qui se tramait dans ma tête, Tom m’interpella, son regard planté dans le mien à travers le rétroviseur.
– C’était de la légitime défense, pigé ? Alors ne viens pas casser les pieds avec tes histoires de bonne femme.
De la légitime défense. Ce n’était pas entièrement faux, ni entièrement vrai non plus. Ces gens possédaient un flingue, et j’avais lu dans les yeux de celui qui le tenait dans sa main, qu’il aurait été prêt à s’en servir contre moi sans la moindre hésitation. Cela dit, nous étions également en tort, puisque nous avions essayé de lui dérober son bien, ce qui nous privait du statut d’innocentes victimes. Pourtant, Tom ne semblait pas ressentir une ombre de culpabilité. Ce sentiment lui était parfaitement inconnu. Tant mieux pour lui. Je jetai le chiffon maculé de sang par la fenêtre, au moment où nous quittions la ville partiellement détruite.
Pax transpirait à grosses gouttes en dépit des vitres baissées, tant il devait faire d’efforts pour tourner le volant de ce vieux tacot dans tous les sens, afin d’éviter les nombreuses flaques qui sillonnaient cette route de terre. Il n’y avait là rien d’étonnant. C’étaient à ça que ressemblaient la plupart des voies de l’archipel. De longs chemins sinueux, boueux, parsemés de nids de poule, ou plutôt de nids de dinosaure, compte tenu de leur imposante taille. À l’intérieur, on avait l’impression d’être des fruits dans un mixeur. Remarquez, ça calmait le bébé.
– Courage, Schumacher, tu vas y arriver.
Schumacher, c’était le seul pilote de course que je connaissais. Parce que dans la famille où j’avais travaillé durant plusieurs années en tant que bonne, les parents étaient fans de ce coureur automobile au nom exotique. Pour moi, son nom était synonyme de longs après-midi de dimanche, dans la fraîcheur de la climatisation et la paix d’un foyer aimant, dont je ne faisais pas vraiment partie.
– J’y compte bien, rétorqua-t-il, à bout de souffle, mais le sourire toujours plaqué aux lèvres.
Tom souffla, excédé, levant probablement les yeux au ciel.
– Barrage, prévint-il au bout d’un moment.
Il était courant que les militaires bloquent la route pour procéder à des contrôles, en raison de l’instabilité croissante de notre nation. Les moins honnêtes n’hésitaient pas à pratiquer le chantage, filtrant les automobilistes en fonction de leur portefeuille. Heureusement, la majorité restait honnête. Les problèmes, c’était principalement dans le sud de l’archipel, là où sévissait une guérilla sans merci.
Guère désireux de nous attirer des problèmes, nous roulâmes au pas, sous le regard inquisiteur des soldats armés jusqu’aux dents. La présence d’un adolescent au volant, guère âgé de quinze ans, ne les inquiéta pas. Bien que la conduite ne fût autorisée qu’à partir de dix-huit ans, nombreux étaient les Philippins qui roulaient avant cet âge, dans la plus grande impunité. Conduire à partir de douze ans était monnaie courante dans cette contrée où les enfants apprenaient à se débrouiller seuls, très jeunes. Encore une fois, le fait de voir un bébé dans l’habitacle dut rassurer les forces de l’ordre, qui nous autorisèrent à passer sans le moindre souci.
– On devrait avoir un marmot en permanence avec nous, émit Tom. Ça nous faciliterait la tâche.
Pax m’envoya un regard entendu par le rétroviseur. On commençait à saisir la raison pour laquelle notre chef avait accepté de garder la fillette le temps de la conduire au couvent. Il devait sûrement avoir quelque chose d’encore plus gros derrière la tête.
– Ça sent mauvais, lança mon ami.
– C’est clair, répondis-je.
Je refusais que le caïd mette la fillette en danger. Pour une raison inexplicable, mon instinct de survie, pourtant habituellement redoutable, se mettait en sourdine pour ce petit bout de chair rose. Je ne saisissais pas pourquoi la vie de cette gamine comptait tant à mes yeux, mais c’était un fait accompli. Irrévocable.
– Non. Je veux dire, ça pue. Genre, vraiment.
– Oh.
Je humai l’air et grimaçai de suite. Pax n’avait pas tort. Focalisée sur mes pensées, je n’avais même pas remarqué l’odeur fétide qui s’échappait de l’enfant.
– Quelle horreur ! Vire-moi cette chose immonde ! vociféra Tom.
La question que tout parent se posait à un instant précis de sa vie me sauta au visage de plein fouet : qu’est-ce que je fais de ce petit bout de chair ?
D’autant plus que moi, je n’avais ni couches, ni lingettes à ma portée.
– Arrête la camionnette, Pax, ordonna Tom d’une voix dégoûtée qui aurait fait rire Dark Vador en personne. Et toi, Lani, sors d’ici. Abandonne la gosse ou pas, fais comme tu veux, mais reviens sans cette odeur de merde, ou tu ne seras pas acceptée à bord.
Il se tourna vers moi, son teint de teck devenu verdâtre. Me mordant les joues pour me retenir de rire, je quittai l’habitacle aussi vite que je le pus, le bébé puant toujours contre ma poitrine. Nous étions en plein milieu d’une rizière, entourée d’une forêt. Sous le regard médusé des agriculteurs, je fonçai sur l’étroit sentier, portant la fillette à bout de bras, pour la maintenir la plus éloignée possible de mes narines.
– Punaise, tu fouettes ! grognai-je.
Je n’avais aucune idée de comment me sortir de cette situation.
– Il y a un ruisseau au bout du champ, m’informa une paysanne avec un sourire compréhensif.
Je hochai la tête en me dépêchant, sans arrêter de penser à l’expression si comique de Tom. Arrivée à la petite rivière, je défis le bas que portait l’enfant. Elle était munie d’une couche lavable, que je nettoyai dans l’eau fraîche comme je le pus, puis lavai le bébé. Son change étant désormais trempé, je décidai de ne rien lui mettre en attendant que cela sèche. À la maison où j’avais travaillé, tout était facile. Mes patrons avaient des couches, des lotions, des huiles, et surtout, à manger. Parce que la fillette ne tarderait pas à manifester sa faim, ce n’était qu’une question de minutes.
– Tiens bon, le couvent n’est qu’à une heure de route.
Notre île était minuscule, les distances n’étaient jamais longues en dépit de l’état déplorable de la voirie. Ceci dit, je me demandais encore pourquoi j’avais décidé de m’encombrer d’un enfant, dont je n’aurais su déterminer l’âge. Je ne savais ni de quoi elle s’alimentait, ni comment lui obtenir cette nourriture. Du lait, certainement. Tout en retournant vers la camionnette, je prêtai une attention particulière aux paysannes de la rizière, des fois que l’une d’elle soit chargée d’un bébé, ce qui aurait indiqué qu’elle était allaitante. Avec un peu de chance, elle aurait accepté d’épancher la soif de la fillette. Malheureusement, je n’en trouvai aucune. Dans quel pétrin m’étais-je fourrée, au juste, en acceptant de prendre sous mon aile ce mignon petit sac à complications, alors que personne ne m’en avait fait la demande ? Il fallait croire que le typhon avait soufflé trop fort sur ma caboche.
De retour à la camionnette, nous reprîmes la route en direction du couvent. Les champs se faisaient de plus en plus rares, au profit de la jungle.
– L’un de vous s’est-il déjà rendu à Santa Clarita ?
Pax acquiesça.
– Oui. Il se trouve sur les flancs du mont Guiting-guiting.
Il s’agissait d’une haute montagne, souvent escaladée par les touristes. Depuis son sommet, on voyait la totalité de notre petite île, ainsi que la mer turquoise. Un régal pour les yeux, disait-on. Moi, je ne l’avais jamais visitée.
– Comment ça se fait que t’y es allé ? voulut savoir Tom, suspicieux.
– J’y ai conduit un couple d’Américains, il y a quatre ou cinq ans. Ils voulaient visiter le monastère.
J’opinai. Les Occidentaux avaient de drôles de lubies.
Aussi bien Pax, que Tom, ou moi, avions déjà accompli tout un tas de jobs divers et variés. Certains étaient avouables, comme « guide touristique improvisé », et d’autres moins, comme ce qui nous permettait de vivoter, aujourd'hui.
– Attends, mec, depuis quel âge tu conduis ?
– Oui, je suis curieuse aussi. J’ai l’impression que tu es né avec un volant entre les jambes.
On commençait à rouler très tôt, aux Philippines. Pour autant, Pax semblait avoir reçu un volant alors qu’il était encore dans son berceau.
– Huit ans.
– Quoi ?
– J’attachais des bouts de bois ou de plastique sous mes pieds pour pouvoir atteindre les pédales, tellement j’étais petit.
– Tu ne l’étais pas, le corrigea Tom. Tu l’es encore.
Le bébé s’étant endormi dans mes bras, nous continuâmes d’échanger des boutades. Pax et moi nous charrions tout le temps, comme ces garçons qui tiraient sur les tresses des filles pour qu’elles les remarquent. Parfois, notre chef laissait tomber son masque de sarcasme et de sérieux et se joignait à nous. C’étaient ces moments-là que je préférais. Ceux-là, et ceux que je passais à rêvasser en regardant l’océan, à me dire qu’un jour, j’irais voir ce qui se cachait par-delà la mer.
– Eh merde ! gronda Tom.
– Qu’est-ce qu’il se passe ?
Je me penchai entre les sièges afin de mieux voir. Entre quinze et vingt voitures s’étaient arrêtées. Les accidents demeuraient nombreux sur les routes de l’archipel, pour des raisons allant de l’état délabré du parc automobile en général à la conduite locale particulièrement périlleuse. Impossible d’apercevoir ce qui se tramait devant nous.
– Va voir de quoi il en retourne, ordonna Tom à Pax.
Comme il ne pouvait pas me voir, je fusillai mon chef du regard, ou du moins sa nuque. Comme s’il ne pouvait pas le faire lui-même. Cependant, mon ami fit ce qu’on lui demandait, avec cette docilité qui lui était propre.
– T’es pas contente, la nouvelle maman ?
Mince, il m’avait grillée. Ma parole, ce jeune homme était le résultat d’un croisement entre l’humain et la mouche, pour avoir des yeux derrière la tête.
– Je me demandais juste si ton poil dans la main se portait bien.
Je lui servis ma réplique cinglante avec un sourire innocent. Ça passait toujours mieux comme ça. Il me rendit un rictus moqueur dans le rétro. Ah, voilà comment il avait fait pour remarquer mon regard tueur. Au revoir, les pouvoirs magiques du mutant. Bonjour, la terne réalité.
– En effet, mon poil dans la main se porte comme un charme, grâce à vous deux. Mais il trouve que tu n’en fais pas assez pour lui, dernièrement. Il est un peu déçu. Il pense que tu devrais t’investir davantage et rapporter un peu plus.
– Tu n’en as pas marre de parler de toi à la troisième personne ?
L’œillade qu’il me lança m’apprit que, sourire innocent ou pas, je n’allais pas tarder à franchir les bornes de la très limitée patience de celui qui agissait comme notre maître. Toutefois, il n’eut pas le temps de me rappeler à l’ordre, interrompu qu’il fut par le retour de Pax qui se penchait à la fenêtre de Tom.
– Non, on n’achète pas, on n’est pas intéressés, plaisantai-je avec un clin d’œil.
Mon ami sourit, comprenant la référence aux milliers de vendeurs à la sauvette qui sillonnaient les routes du pays. D’ailleurs, puisque j’en parlais, un petit marchand de glaces arriva d’on ne sait où, poussant devant lui une sorte de caddie fermé. Il eut de la chance. Une touriste lui tendit une pièce, et il lui rendit une glace, qui n’avait de glace que le nom. Avec le cagnard qu’il faisait, toute sa marchandise était fondue, puisqu’il n’avait pas d’électricité dans sa carriole. Quand on voulait une de ces friandises, il fallait l’acheter aux premières heures du matin. La dame étant étrangère, elle tomba dans le panneau. Le vendeur partit dans l’autre sens, guère interloqué par les protestations de la touriste frustrée.
– On pourrait peut-être acheter une bouteille d’eau, tentai-je. Pour le bébé. Ou du lait.
Les enfants se déshydratent très vite, et celui que je portais dans mes bras n’avait pas bu depuis des heures. Il fallait remédier à cela. Pour autant, le côté égoïste de Tom ne me laissa aucune chance.
– T’as été dans un ruisseau, il n’y a pas si longtemps. Tu ne lui as pas donné à boire ?
Inutile d’expliquer à cet abruti que les nourrissons ne pouvaient pas s’abreuver n’importe où, sous peine d’attraper de graves maladies. Si notre pauvreté nous avait habitués à nous contenter de peu, les bébés avaient d’autres besoins. Pas la peine d’insister, cet âne ne changerait pas d’avis.
– Alors ? demandai-je à Pax. Il se passe quoi, devant ?
– Un éboulement nous barre la route. Ils sont en train d’essayer de la dégager. Je vais les aider.
– Je viens avec toi.
Le temps capricieux et le relief escarpé des Philippines rendaient ce type de désagrément fréquent. L’insuffisance des infrastructures poussait les habitants à régler eux-mêmes les problèmes, ce que confirma l’équipe de choc qui tentait, envers et contre tout, de dégager la route. Petits, grands, vieux et jeunes s’entraidaient pour enlever les rochers qui jonchaient le chemin. Pax les rejoignit aussitôt. Je retournai dans la voiture, convaincue d’y avoir vu un long tissu ressemblant à un drap recouvrant les sièges auto. Je m’en emparai, et l’enroulai autour de mon dos comme une écharpe de portage. C’était un souvenir qui me restait de l’époque où je travaillais pour une famille aisée. Il m’arrivait souvent de transporter leur enfant de la sorte. Je ne m’étais pas attendue à ce que cette opération me serve un jour. Le bébé bien calé derrière moi, je retournai au front.
– Attends, je t’accompagne.
– Hein ? Tu viens nous aider, Tom ?
Ma surprise fut d’aussi courte que la durée de vie d’un morceau de chocolat dans les mains d’un écolier. Il me rendit une grimace si étonnée de ma requête que j’eus le plus grand mal à ne pas éclater de rire. Il n’aurait pas été plus troublé si je lui avais demandé s’il arrivait à se gratter le bout du nez avec le gros orteil.
– Quelle idée !
C’est bien ce que je me disais.
Je me joignis aux autres en prenant bien soin de ne pas blesser le bébé accroché à mon dos. Armés de bâtons de bois pour créer un effet de poulie, nous étions efficaces pour déloger des rochers de petite et de moyenne taille. Cependant, au bout d’un petit moment, il nous fallut reconnaître que nous n’arriverions pas à dégager le plus gros d’entre eux. Nous avions tout essayé, pourtant.
– Il va falloir faire demi-tour, décréta un homme coiffé d’une casquette des Yankees. On ne passera pas.
– Je ne suis pas d’accord, le contredit une femme, pas plus haute qu’un enfant, mais dont le courage – ou la folie – nous surpassait tous. On peut le faire.
– Et si on le contournait ? proposa Pax l’optimiste.
– Ça ne marchera pas, le décourageai-je. Le fossé est trop important, au bord de la route, et la camionnette trop large. Si on tombe, on crève.
En effet, les plus petites voitures furent en mesure de passer à côté, mais la plupart d’entre nous restèrent bredouilles. Chacun allait regagner son véhicule en grommelant quand je vis la touriste sortir une bouteille d’eau.
– Attendez ! l’interrompis-je en anglais avant qu’elle la porte à sa bouche. Je vous l’échange contre… contre ce que vous voulez. Regardez, ça vous intéresse, ça ?
J’agitai mon poignet devant moi, tapotant avec enthousiasme sur le cadran de ma montre en toc et sans piles. Elle fit non de la tête.
C’était mal parti.
– Et ça ?
Le bébé dans un bras, je me contorsionnai pour atteindre, de ma main libre, un vieux guide de l’île de Sibuyan planqué au fond de mon sac.
– Non, répondit-elle, j’en ai un plus récent.
Tu m’étonnes…
– En revanche, ça, ça me plaît.
Pourvu qu’elle ne désigne pas mon pendentif…
Immanquablement, elle tendit son index potelé vers mon sternum, sur lequel reposait un collier en toc, au bout duquel pendait une minuscule pirogue en argent. Mon unique trésor. Mon dernier souvenir de mes parents. C’était curieux, comme bijou. Pas commun, ni très féminin, non plus. Mais c’était le dernier objet que je conservais de ceux qui m’avaient quittée, quelques années auparavant. Et cette pirogue ridicule, j’y tenais comme à la prunelle de mes yeux. Je ne comptais plus le nombre de fois où j’avais refusé de la vendre, ni les coups que j’avais reçus de la part de Tom, pour cette même raison. Néanmoins, j’ignorais quand nous arriverions au couvent, et le bébé que je portais contre moi devait avoir vraiment soif. Sa peau avait rougi, et ses lèvres semblaient asséchées. Je n’étais pas médecin. Cependant, ces signes de déshydratation ne trompaient pas. Alors, je fis ce que je n’aurais jamais pensé faire et portai la main à mon collier en cherchant l’attache, non sans avoir l’impression d’arracher mon cœur de ma propre initiative.
– Non, ce n’est pas la peine, opposa la touriste. Je vois bien que vous y tenez.
Je voulus protester, car je tenais davantage à la bouteille d’eau. À présent, celle que je prenais pour une Américaine semblait vraiment mal à l’aise. Comme si elle n’avait pas su comment se comporter avec moi. Elle ignorait ce qu’elle pouvait dire, ou faire, et ce qui était proscrit. C’était comme ça, avec les riches, espèce dont il existait, selon moi, deux types de personnalités. Ceux qui vous traitaient comme des pouilleux, comme des moins que rien, des êtres inférieurs. Et ceux qui étaient partiellement conscients de votre misère, et ne savaient pas comment s’y prendre avec vous pour ne pas vous blesser en faisant preuve de compassion. Dubitative, elle se tourna vers son époux, qui acquiesça.
– Voilà, tenez, j’en achèterai une autre, allégua-t-elle d’une voix incertaine en me donnant son précieux sésame.
Je m’empressai de le prendre, des fois qu’elle change d’avis, et lui adressai un remerciement silencieux. Un simple regard chargé de gratitude valait mieux que tous les mots mielleux du monde.
Ça aurait pu en rester là, si ce vautour de Tom n’avait pas ramené ses griffes. Saisissant que nous avions affaire à un couple d’une grande générosité, la tout aussi grande cupidité de notre chef atteignit son apogée en quelques secondes. Voyant là des proies faciles, le rapace humain se rua en quelques enjambées sur les pauvres touristes, quémandant – lisez exigeant – diverses choses.
– Donnez-moi de l’argent, donnez-moi de l’argent. Un sandwich. De l’alcool. Vous avez de la bière ?
Il leur tournait autour, en cercles de plus en plus concentriques. Sa voix aussi atteignait chaque seconde un timbre plus irritant. Même les mouches les plus coriaces n’étaient pas aussi agaçantes que lui. Pax et moi échangeâmes un regard désolé. Se sentant pris au piège, le couple ne tarda pas à battre en retraite, s’enfermant dans la voiture pour s’enfuir aussi loin que possible de ce fou furieux. Lorsqu’il comprit que sa proie s’était envolée, Tom darda sur moi ses iris en colère.
– Tu leur as fait peur !
Mais bien sûr… en leur présentant mon fêlé de chef de bande.
– Tu as été ridicule. Tu n’aurais pas pu demander autre chose qu’une bouteille d’eau à la con ?
Ce qui devait arriver arriva. Ses cris agacèrent le bébé, qui se mit à hurler. Pour autant, la diatribe de Tom n’était pas finie, et ce dernier tenait à aboyer plus fort que l’enfant.
– Et puis, depuis quand tu acceptes d’échanger ton collier, hein ? Depuis quand ? Chaque fois que je te l’ai demandé, tu t’y es opposée, prétextant qu’il venait de tes parents, qu’il était hors de question qu’on le vende. Et là, tu le troques contre quoi ? Une simple bouteille d’eau qui ne t’est même pas destinée. C’est à n’y rien comprendre.
– En effet, repris-je posément, je ne suis pas surprise que tu ne comprennes pas.
Mon calme le marqua. Sa crise baissa d’un cran, mais ce fut sa cruauté naturelle qui prit le dessus.
– S’il ne te tient pas plus à cœur que ça, tu vas me le donner.
– Quoi ? Tu sais bien que j’y suis attachée.
– Pas suffisamment, puisque tu es prête à le troquer contre une fichue bouteille d’eau. Donne-le-moi, et l’échange sera nettement plus fructueux.
– Non.
Serrant le bébé contre moi, je me tins droite comme un i. Hors de question de flancher devant ce tyran.
– Tu t’opposes à moi ?
Il leva la main en l’air en signe de menace. Je savais qu’il n’hésiterait pas à me frapper. Il l’avait déjà fait. Mais je ne céderais pas. Je cherchai instinctivement un endroit sécurisé où disposer la fillette pour éviter qu’il la blesse lorsqu’il viendrait à s’en prendre à moi.
– Nous nous y opposons tous les deux, intervint Pax en s’interposant entre nous.
Je posai ma main sur son épaule en signe de soutien. Tom nous dévisagea durant ce qui nous sembla une éternité, dardant sur nous un regard calculateur. Il ne fallait guère chercher une quelconque émotion derrière ses iris d’un noir d’encre. Dans son cas, nous n’étions que de simples pions qui pouvaient lui apporter de la nourriture ou des objets, contre sa protection. Et pour ma part, je commençais à remettre en question le bien-fondé de ce marché, que je ne voyais plus d’un si bon œil.
Le duel finit par prendre fin, et nous en sortîmes vainqueurs.
– Et puis garde-le, ton collier pourri. Je crois qu’en fait, il ne vaut même pas cette fichue bouteille d’eau. T’as fait une bonne affaire, tiens. Allez plutôt chercher des affaires dans la camionnette, que nous allons abandonner ici. Nous contournerons l’éboulement et poursuivrons notre route à pied, pour rejoindre le couvent.
S’il était prêt à marcher deux ou trois heures durant pour rallier l’institution religieuse, il devait avoir quelque chose de très gros derrière la tête.
– Donne à boire au bébé, moi, je m’occupe de rassembler ce qui mérite d’être transporté, proposa Pax avec sollicitude.
J’acceptai, soulagée, avant de me tourner vers le bébé. J’approchai la bouteille de son visage, mais trop jeune, il fut incapable de boire sans biberon. Ne disposant pas de cuillère, j’ignorais comment lui introduire une faible quantité d’eau dans la bouche, sachant qu’elle serait incapable d’en ingurgiter une grande.
– Tu devrais mouiller ton haut, suggéra Pax.
– C’est ça, oui. Tu ne peux pas penser à autre chose qu’à ces concours de tee-shirts trempés ?
J’en avais déjà vu, près de la plage. Des garçons, touristes et locaux, visaient de très belles filles avec des tuyaux d’arrosage. Bon, je l’admettais, j’y avais participé. Une fois. Mais seulement parce que le prix remporté m’avait permis de me nourrir durant une semaine entière.
– C’est toi qui y songes, petite coquine, plaisanta mon ami. Pas moi.
Je rougis. Il s’esclaffa, avant de s’approcher de moi avec un sourire rassurant.
– Regarde, laisse-moi faire.
Il me prit ma bouteille des mains et saisit le bas de mon tee-shirt, qu’il trempa abondamment. Puis, il le souleva sans me quitter des yeux, et l’approcha de la bouche du bébé. Immédiatement, l’enfant suça le surplus d’eau, apaisé. Il reproduisit l’opération une fois, avant de me confier la tâche.
– C’est une idée géniale ! Où as-tu appris à faire ça ?
Il se borna à hausser les épaules. Tout ce qui concernait son ancienne existence restait verrouillé dans un coin de son cœur, qui m’était inaccessible. Peut-être avait-il connu une trop douloureuse enfance. Ou alors, au contraire, elle avait été bien douce jusqu’à ce que ses parents y mettent brusquement un terme en l’abandonnant comme un malpropre. Sinon, c’était simplement le côté astucieux de Pax, cette capacité hors norme qu’il avait pour trouver toujours d’excellentes combines. Pour moi, et quoiqu’en pensât notre chef, mon ami était le véritable cerveau de la bande. Tom, les gros bras. Mon rôle, je ne le connaissais pas encore.
Lorsque la fillette eût fini de boire, elle s’endormit aussitôt, l’estomac temporairement plein. Je la plaçai sur mon dos en me servant du pagne, et aidai Pax à transporter un tas de bricoles vers l’endroit où nous attendait Tom. Une fois son approbation obtenue, nous nous mîmes en route. Mon copain et moi, chargés comme des mules. Notre supérieur garda les mains dans les poches, tranquillement, ce qui prouvait qu’il était vexé par notre rébellion de tout à l’heure, même si nous avions obtenu gain de cause. Toutefois, afin de montrer qui était le maître, il tira le pistolet de sa poche et se mit à le manipuler, tandis que nous avancions vers le couvent. En dépit de son calme apparent, je ne doutais pas qu’il fût capable de s’en servir contre nous, si jamais il jugeait que nous allions trop loin dans la désobéissance. Ce qu’il ne savait pas, c’était que pour sauver cette gamine qui dormait contre mon dos, j’étais prête à tout.
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