J'irai danser sous la Lune
4 – Le Déclic
Je ferme à double tour en me réjouissant de cette séparation entre madame Dominguez et moi. Ma respiration est rapide, saccadée, comme si j’avais couru un marathon. Mes mains sont moites. Tout en reprenant mon souffle, je plonge involontairement mes iris dans le grand miroir de l’entrée. La glace me renvoie le reflet d’une femme dont la robe de chambre rose bonbon laisse apparaître un pyjama en pilou. Des crocs à moumoute aux pieds subliment ce tableau de la classe ultime. Sa peau est blafarde, ses yeux cernés, inexpressifs. On dirait qu’elle est malade. Ou sur le point de pleurer. De se briser. Alors que je me penche pour mieux l’observer, je sursaute en réalisant que cette personne hideuse, c’est moi. Mes mains tâtent mes joues sans éclat, puis mes cheveux décoiffés, râpeux comme une éponge à récurer. On se croirait dans le clip d’une de mes chansons préférées, I want to Break Free, de Queen, et je n’apprécie que moyennement de jouer le rôle principal.
Un bruit métallique me fait sursauter comme un ressort. Ce sont mes clés qui se sont écrasées au sol. Là, le déclic se produit.
– J’ai besoin d’aide, lancé-je à moi-même.
Je ramasse ce que j’ai fait tomber, le repose à sa place et monte directement dans la salle de bains, où je m’autorise une longue douche qui ne suffit pas à me délasser. Il me faut un temps fou pour me démêler les cheveux, mais je parviens à les domestiquer. J’attrape les premiers vêtements qui me tombent sous la main sans vraiment vérifier s’ils s’accordent entre eux. Ce n’est pas comme si j’avais quelqu’un à séduire ! Une fois habillée, je constate que je n’ai pas tellement changé. Mon regard est toujours hagard, j’ai une peau de zombie malgré mes origines hispaniques et un look de père Noël avec mon pantalon et mon pull rouges auxquels s’ajoute une large ceinture noire. Mais au moins, j’ai l’air propre. Je descends dans la cuisine et attrape une boîte de chocolats que je réservais pour une occasion spéciale. Le jour J est arrivé, j’en suis convaincue. Cette fois, je n’oublie pas mes clés en sortant. J’ignore si madame Dominguez s’attendait à un retour aussi rapide de ma part. Dans tous les cas, elle ne semble pas surprise de me voir sur son perron. Son sourire empreint de bienveillance est le meilleur accueil qu’elle pouvait me réserver.
– Entre.
Le fait qu’elle passe directement au tutoiement ne me dérange pas. De nombreux Hispaniques le font. Ça fait partie de leur culture. Mais d’ailleurs, est-elle Hispanique ou Asiatique ? Je ne m’en sors plus.
Elle me remercie pour mon modeste cadeau, me conduit dans sa cuisine, qui exhale une alléchante odeur d’épices, puis se tourne pour m’observer.
– Vous n’allez pas me plonger dans une marmite, tout de même ? trouvé-je la force de plaisanter.
– Seulement si tu continues à me vouvoyer, réplique-t-elle.
J’ouvre la bouche pour protester.
– J’ai sans doute l’âge de ta grand-mère, alors tu m’obéis.
Je reste sans voix.
– Je rigole. Rien ne justifie que tu m’obéisses au doigt et à l’œil, mais je préférerais tout de même que tu me tutoies. Ça rendrait les choses moins… artificielles.
J’acquiesce, convaincue.
– Tu as faim ?
Ma tête s’apprête à bouger de droite à gauche, mais mon ventre décide de rompre son jeûne de plusieurs jours en poussant une longue plainte. Madame Dominguez pose une deuxième assiette sur la table en riant doucement.
– Parfois, il faut savoir écouter son corps.
Depuis quand n’ai-je pas tenu compte de l’avis du mien ? Elle ouvre le placard et sort une bouteille à l’étiquette délavée qui ne m’inspire guère confiance.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Du lambanog fait maison. C’est une liqueur philippine à base de noix de coco. Ça va servir à sceller notre pacte.
– Vous… Tu viens des Philippines ?
– Élémentaire, mon cher Watson !
Je souris malgré moi. Elle se lève pour vérifier la cuisson de son riz jaune. J’espère que celui-ci ne finira pas collé aux murs. Ou dans mes cheveux.
– Tout s’explique, alors.
– Comment cela ?
– Ton patronyme hispanique et ta physionomie asiatique.
Elle penche la tête sur le côté et me scrute attentivement.
– Tu as déjà entendu parler de mon pays ?
– Je sais que les Philippines ont été la seule colonie espagnole en Asie durant trois-cents ans.
Le reste de mes connaissances sur son pays passe sous silence. Je n’ai pas envie de lui raconter que ma passion pour l’ethnologie m’a poussée à m’intéresser à l’histoire principale des nations, et aux traditions séculaires de certains peuples en particulier. Le sien ne m’est pas le plus familier, mais je ne suis pas pour autant une novice. Ce qui m’étonne un peu plus, en revanche, c’est que cette famille vit en face de ma maison depuis des années, et ce n’est que maintenant que j’établis le lien entre leur patronyme et leurs origines.
– Je suis contente. La plupart des gens ignorent tout de mon petit archipel.
Nous gardons un petit silence un peu gêné. Je ne sais pas comment aborder le sujet, alors je sors la première chose qui me passe par la tête.
– Tu es une sorte de chaman ?
– Dans ma culture, nous ne parlons pas vraiment de chamans. En Occident, vous avez accès aux médecins alors que là d’où je viens, de la campagne profonde de l’Asie du Sud-Est insulaire, ce n’est pas le cas. Alors, nous avons des guérisseurs de l’esprit parmi lesquels beaucoup sont des charlatans. Moi, je n’en suis pas un.
– Un charlatan ? Ben, je l’espère, lancé-je avec un sourire.
– Une guérisseuse de l’esprit. En tout cas, je ne me suis pas autoproclamée comme telle.
Je hausse un sourcil sceptique. Si elle n’est ni psychiatre, ni coach, ni même un genre de gourou exotique, je ne vois clairement pas ce qu’elle peut faire pour moi. Elle reprend d’une voix posée, guère troublée par ma méfiance manifeste.
– Au cours de ma vie, j’ai traversé le monde. Pour survivre, j’ai bravé monts et marées. Pour vivre, j’ai dû naviguer jusqu’aux tréfonds de mon âme. J’ai appris à me guider dans son obscurité la plus angoissante comme dans sa lumière aveuglante.
Elle n’a pas besoin de rajouter quoi que ce soit. S’il est vrai que je suis du genre naïve et un peu trop centrée sur moi-même, je suis capable d’analyser rapidement les personnalités. Et cette femme m’apparaît comme quelqu’un de bien. Quelqu’un de confiance. Mais j’ai encore quelques réticences avant de placer mon cœur entre ses mains.
– Et comment je te paie ? Qu’est-ce que tu veux en échange ? Parce que ce que tu vas accomplir pour moi est nettement plus important que ce que moi, j’ai à t’offrir. Je peux payer.
– Je ne veux pas d’argent.
– C’est après mon âme que tu en as ?
Saisissant ma plaisanterie, elle rit doucement sous ses airs d’enchanteresse et se met debout pour vérifier la cuisson de son plat.
– Tu apprendras que l’importance que l’on accorde aux choses et aux faits est une notion arbitraire. Tu vas m’aider dans ma vie quotidienne et moi, je vais chercher à te donner des pistes pour guérir ton âme. Je ne veux pas t’entendre faire de comparaisons ou de jugements de valeur. Tout se vaut.
Ses mots me touchent, même si je reste sceptique. Pour moi, tout se monnaie, et tous les services ne se valent pas. Je n’ai pas toujours été comme ça. Comme tous les enfants, j’avais la tête remplie de rêves. Mais les rêves n’ont jamais nourri quiconque, pas vrai ?
– Il y a autre chose que tu veux savoir ?
Je dresse l’index en l’air de manière précipitée. Comment n’y avais-je pas songé avant ? C’est pourtant basique comme information.
– Ton prénom.
– C’est Carmen.
Elle se lève une fois de plus pour attraper deux petits verres qu’elle dépose entre nous avant de les remplir de sa fameuse liqueur exotique. Elle m’en tend un et je suis presque déçue. Ses prunelles brillantes analysent mon expression à une vitesse affolante.
– Tu n’as pas envie de goûter ?
– Si. Mais je m’attendais à un truc de sorcellerie un peu plus compliqué pour sceller notre pacte, du genre se taillader la paume, verser de l’alcool dessus et joindre nos mains en signe de communion.
Elle éclate d’un rire communicatif.
– Nous sommes ici pour guérir tes blessures, pas pour t’en créer d’autres, pas vrai ?
J’acquiesce avec conviction. La vieille dame lève son verre dans ma direction et plonge ses yeux perçants dans les miens.
– Trinquons à la vie. Mabuhay !
– Mabuhay.
Je trempe mes lèvres dans le liquide blanchâtre qui dégage une odeur alléchante. La voyant boire cul sec, je l’imite. L’arôme de noix de coco disparaît au profit de la brûlure de l’alcool. Très vite, mes joues sont rouges et la chaleur monte. Alors que je suis en train d’essayer de me remettre de mes émotions, la vieille dame se lève pour apporter des verres d’eau. Quand je la vois prendre la grande casserole du bout de ses bras maigrichons, je me mets debout pour lui venir en aide. Elle jette un dessous-de-plat sur la table et je pose la nourriture fumante dessus. Carmen partage le riz avec aisance. Après deux jours sans manger, mon ventre fait la danse de la joie en sentant les effluves de ce plat. Toutefois, il va me falloir attendre, puisqu’elle souhaite qu’on discute encore un peu. Moi qui meurs de faim !
– À ton tour de te présenter, maintenant.
Ses iris noirs me fixent intensément tandis que je souris à cet exercice sommaire que l’on fait tant de fois dans la vie.
– Je m’appelle Luna, j’ai trente-cinq ans et je suis téléopératrice auprès d’Air Pagong.
C’est elle qui sourit à présent.
– Donc, tout ton être se résume à ça. Un prénom que tu n’as pas choisi. Un chiffre. Un travail.
J’encaisse ses mots. Elle n’a pas tort. Je m’attends à ce qu’elle me mitraille de questions. Elle ne m’en pose aucune, me laissant seule avec mes propres interrogations.
– Qu’aurais-je pu raconter d’autre ?
Un sourire énigmatique se dessine sur les lèvres de Carmen.
– Ce qui te fait envie, tout simplement.
Je me mords la lèvre inférieure, hésitante.
Ce qui me ferait plaisir, c’est d’aller danser sous la Lune aux quatre coins du monde, mais je n’ai pas le temps pour ces enfantillages. Et puis, qui se présente en dévoilant ses rêves, hein ?
Ma fourchette plonge dans le riz jaune et j’oublie mon questionnement pour le plaisir de goûter à un nouveau plat. C’est savoureux, et un peu piquant. Alors que je la félicite pour son plat, la grand-mère me surprend par une phrase énigmatique.
– Chez moi, on dit que la vie est faite de grains de riz et de piments.
J’analyse ses mots sans trouver de sens.
– Nous saurons que tu es « guérie » quand tu les comprendras sans que j’aie à te les expliquer.
Après le repas, j’insiste pour faire la vaisselle. Ensuite, elle cherche à me chasser de chez elle sous prétexte que sa série préférée va commencer.
– Mais, je suis supposée t’aider.
– Et tu l’as fait, à ta manière.
Je fais la moue comme une enfant boudeuse.
– Demain, tu pourras me prêter main-forte ailleurs. En attendant, je vais te demander quelque chose.
Un peu soulagée, j’ouvre grand mes oreilles. Je n’ai pas l’habitude de rester sans rien faire, j’ai horreur de l’inactivité, d’être redevable, et je me réjouis de pouvoir m’occuper.
– Tout ce que tu voudras.
– J’aimerais que tu prépares une liste avec tout ce que tu ne veux plus dans ta vie. Tout ce que tu aimerais changer. Note chaque élément sur une feuille différente et nous les lirons ensemble, tu veux bien ?
J’acquiesce, à la fois décontenancée et déçue.
Qu’est-ce que j’aimerais modifier ? Tout !
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