J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 20 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

22 – L’oiseau et la Fourmi

 

Je ravale mes larmes et récite quelques mantras. Sois positive. Sois optimiste. Souris. Pense à Dwayne Johnson.

Oui, mais là tout de suite, j’ai plutôt envie d’incarner Arnold Schwarzenegger et de jouer les Terminator pour envoyer l’humanité au diable.

Régule ta colère, Luna ! Comment ? Le seul jeu vidéo que j’aie à ma disposition, c’est Pokémon Go. À moins d’envoyer des Pokéballs en plein dans la tête de Pikachu, je ne sais pas ce qui pourrait m’aider à évacuer la rage qui m’envahit tout entière.

Je décide de retourner à mon poste. De toute manière, je n’ai pas le choix, sinon mes collègues vont se demander si je ne me suis pas fait avaler par un WC. Vu la journée de merde, ça ne serait même pas étonnant.

Alors que je suis en train de traverser le couloir, la tête de Christine surgit hors de son bureau. Il fut un temps où j’aurais été tentée de m’en servir comme d’un punching-ball. Aujourd’hui, je la vois comme une battante au cœur tendre. Ses sourcils se froncent quand elle m’aperçoit.

– Tu vas bien, Luna ?

– Oui, oui.

Mais mon crâne secoue de droite à gauche pour dire non et mes yeux humides contredisent mes lèvres faussement souriantes. Mon corps s’exprime malgré moi. Je n’ai plus qu’à le tenir en compte.

– Dans mon bureau. Tout de suite.

Je pousse un soupir. Je ne suis pas d’humeur à recevoir un savon. Christine a changé, c’est vrai. Elle est plus humaine, plus à l’écoute. Mais les souvenirs de son mauvais caractère sont tenaces. Elle m’invite à m’asseoir et je prends place devant elle. Puis je lève les yeux vers son sourire avenant. Sincère. Et je lui livre mon ressenti. Mon rêve déchu. Je ne lui épargne pas ma déception. Certains pourraient me trouver imprudente de parler à ma responsable de mon envie de quitter mon travail, mais je me rends compte que je vois en elle une amie. Et puis de toute façon, je ne suis plus à ça près.

– Je me suis complètement plantée, conclus-je.

– Moi aussi, tellement souvent ! Mais tu sais quoi ? À force de se planter, un beau jour, on devient une fleur.

Elle m’adresse son sourire le plus chaleureux et je suis touchée par sa gentillesse.

– Tu sais, je suis partie de rien. Je suis née dans une famille modeste qui refusait que je fasse des études. J’ai grandi dans un entourage macho qui pensait que la place d’une femme était dans la cuisine, pas dans un bureau.

Je songe à l’analyse si fine de Carmen. Elle avait vu juste concernant Christine.

– Alors, j’ai joué des coudes et je me suis frayé un chemin. Je n’ai jamais rechigné à faire des efforts. Je me suis battue comme une tigresse, tu es bien placée pour le savoir, fait-elle avec un clin d’œil complice. Aujourd’hui, j’accomplis le boulot de mes rêves. Et grâce à toi, je me sens socialement épanouie, puisque j’ai même réussi à me faire quelques amis. Si j’ai obtenu tout ça, c’est parce que je n’ai jamais abandonné. Tu n’es ni plus ni moins forte que moi. Nous sommes égales, nous sommes pareilles.

– Alors, tu vas me demander de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide et de garder espoir ?

Elle secoue la tête.

– Ceux qui se demandent si le verre est à moitié vide ou à moitié plein oublient l’essentiel : tu peux remplir le verre à tout moment. La balle est dans ton camp, venezolanita.

Ses mots me touchent, à bien des égards. Mais ce qui me remue le plus, c’est le changement qui s’est opéré en elle. Cette femme froide a laissé place à une personne capable d’empathie. Et c’est ça qui me donne espoir. Pour autant, la réalité me rattrape.

– Mais c’est impossible.

– Mark Twain disait : Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. Les limites sont dans ta tête, Luna. Et il existe une solution pour chaque problème.

En disant cela, elle attrape une feuille sur son bureau et griffonne des chiffres dessus.

– Ce sont les numéros du loto ? plaisanté-je.

– Non. C’est celui d’une amie qui travaille au service des bourses de la région Grand Est. Je suis convaincue qu’elle te sera d’un grand secours.

Je saisis le précieux sésame et le serre dans ma paume, profondément émue. Ce morceau de papier représente un nouvel espoir. Une seconde chance. Une raison de plus de ne pas abandonner.

– Merci, Christine. Vraiment.

Et c’est l’un des remerciements les plus sincères qu’il m’ait été de donner à quelqu’un. Alors que je vais quitter son bureau, elle m’interpelle une toute dernière fois.

– Il faut viser la Lune, parce qu’au moins si tu échoues, tu finiras dans les étoiles.

La citation d’Oscar Wilde me donne le sourire pour le restant de la journée.

Je ne m’attendais pas à l’aide de Christine. Il y a quelques semaines, nous étions pour ainsi dire ennemies. Je songe à une des fables chinoises que Carmen m’avait racontées. Une fourmi était en train de se noyer dans un étang. Elle avait beau battre des pattes, rien n’y faisait, elle coulait. Toute seule, elle ne parvenait pas à remonter à la surface. Un oiseau passant par là vit l’insecte en difficulté. Habituellement, il les dévorait. Or, la détresse de la fourmi le toucha. Il saisit une brindille et la tendit à la victime, qui grimpa dessus et fut sauvée. C’est alors qu’un chasseur surgit, muni d’un arc et de flèches. Comprenant ce qui était en train de se passer, la fourmi fut très rapide. Elle monta sur la chaussure de l’homme et le mordit de toutes ses forces à la cheville. De douleur, l’humain lâcha l’arme et l’oiseau put s’envoler librement. La vérité est que ce jour-là, en sauvant la fourmi, le volatile s’était sauvé lui-même. En offrant une main tendue à Christine, j’ignorais qu’un jour, elle deviendrait mon ange gardien. De cela, je retiens qu’il ne faut jamais fermer la porte à quelqu’un qui vous demande de l’aide. Sous les guenilles du mendiant se cache peut-être le chirurgien dont dépendra votre survie, un jour.

Je ne sais pas si j’atteindrai la Lune, mais rien que pour le voyage spatial, le jeu en vaut la chandelle !

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