J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 19 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

21 – Un Pas Vers L’avenir

 

 

Aujourd’hui, c’est Oschterputz, jour de nettoyage. Tout le village va se rassembler pour nettoyer la forêt et les abords des routes. En Alsace, il s’agit d’une tradition millénaire. Pourtant, ma famille et moi, nous participons à cette fête écologique pour la première fois. Il n’est jamais trop tard pour mieux agir !

Vêtus de nos plus moches habits, les mains gantées de jaune vif, nous n’avons pas fière allure, mais les sourires qui illuminent nos visages nous font oublier que nous ressemblons à des naufragés. Les Dominguez nous rejoignent, ainsi que Sara, la bénévole que j’avais rencontrée dans un centre d’aide aux plus démunis. Voilà la virée en forêt un peu particulière qu’elle m’avait proposée quand je l’avais croisée près de mon travail. Sara est accompagnée d’une dame qui m’est totalement inconnue. La jeune Philippine fait les présentations et j’apprends que cette femme s’appelle Pauline.

Madame le Maire nous répartit par groupes avec l’efficacité d’un général de l’armée. Par chance, ma famille et moi nous retrouvons avec les Dominguez, et avec Sara et son amie. L’élue locale nous confie le nettoyage d’une forêt. Ça ne pouvait pas mieux se passer pour nous !

Le remplissage des sacs se déroule facilement. C’est dingue, tout ce que les gens peuvent jeter au bord des routes. Des canettes, des bouteilles, des ballons crevés, des emballages issus de fast-foods. Tout le monde panique quand ma fille brandit un sex-toy rose et tout mou en me demandant ce que c’est. Par chance, nos gants épais nous empêchent d’attraper des maladies.

– Euh, c’est un jouet pour les grandes personnes, ma puce, expliqué-je avec pédagogie et surtout, sans rentrer dans les détails.

– Je peux l’emmener à la maison ? Pour toi ?

Euh… comment dire ?

– Maman a déjà tout ce qu’il lui faut, réplique Aymeric en me décochant un clin d’œil complice.

Je rougis tandis que les autres rient. Je sais qu’il n’est pas méchant et ne cherche pas à me ridiculiser, si bien que je ne le prends pas mal, mais je suis plutôt pudique pour ces choses-là. Je m’éloigne un peu du groupe, prétextant des ordures à nettoyer. Pauline, notre nouvelle recrue, s’approche doucement de moi, le sourire aux lèvres.

– Je crois que la sorcière a préféré rentrer à pied.

Intriguée, je suis la direction qu’indique l’index de la jolie blonde et découvre un balai que quelqu’un a dû oublier là.

– Oui, un peu de sport, ça ne fait jamais de mal. Comment crois-tu que fait Hermione Granger pour avoir de si belles jambes ?

Je me mords les lèvres, un peu gênée de l’avoir tutoyée d’emblée, mais Pauline ne s’en formalise pas et s’esclaffe.

– C’est une belle habitude, ce Oschtermachin. Je ne connaissais pas.

– Tu n’es pas Alsacienne ?

– Je suis une Parisienne pure et dure.

– Qu’est-ce que tu fais ici, alors ?

Je ne me donne plus la peine de cacher ma curiosité et envoie au diable les convenances sociales, qui à mon sens, reposent souvent sur du vide. Rester polie et respectueuse, c’est une chose. Se mettre des barrières inutiles, c’en est une autre.

– Je suis venue rencontrer l’une de mes auteures qui m’a invitée à découvrir sa région.

– Une de tes auteures ? Tu es éditrice ?

Avec passion, elle me parle de son métier. Elle travaille pour une maison d’édition très réputée, et se charge d’éditer des carnets de voyage. En clair, ses auteurs sillonnent la planète, couchent leurs impressions sur papier et elle s’occupe de formater et de vendre leurs histoires.

– Tu vas bien, Luna ? Tu m’as l’air… émue.

L’ancienne Luna aurait ruminé amèrement, jalouse de ces personnes qui vivent de leurs passions. La nouvelle Luna prend son courage à deux mains et dévoile son rêve de parcourir le monde. Après quelques échanges, nous arrivons à un accord. Elle me propose de me plonger dans mes souvenirs de voyage et de retranscrire mon ressenti. Pauline lira mes impressions et me donnera son avis. Mon émotion est si intense que mes mains tremblent et mes yeux sont humides.

De retour parmi les autres, Aymeric capte mon état d’esprit. Je m’ouvre à lui, lui raconte ce que j’ai sur le cœur. Mon mari me pousse à me lancer, me prouvant par son soutien qu’il est réellement ma moitié. Le reste de la journée, je laisse divaguer mon cerveau dans un endroit qui m’était cher : Cuba. C’était l’un de nos premiers voyages ensemble, et je suis tombée amoureuse de l’âme de ce pays.

À peine rentrée, je confie toutes les tâches à Aymeric et monte à l’étage, où je m’assieds devant l’écran. La peur de la page blanche ne dure guère plus de cinq minutes. Ensuite, c’est l’explosion des souvenirs qui ne demandent qu’à resurgir, qu’à être racontés. Des heures durant, j’écris sans m’arrêter. Ça coule de source, et c’est presque thérapeutique. Toute la semaine, je passe le plus clair de mon temps libre ici, un casque sur les oreilles, les doigts sur le clavier. Compréhensif, Aymeric s’occupe des enfants autant qu’il le peut, prend en charge les tâches ménagères, les courses… Certains travaux domestiques ne sont pas remplis. Pas une fois, il n’a passée la serpillière, alors que je nettoyais le sol avec dévotion tous les jours. Et cela me permet de réaliser qu’en fin de compte, il n’y a pas mort d’homme. Si Carmen ne m’avait pas appris à lâcher prise, si je n’avais pas permis à mon époux de s’approprier les tâches ménagères, jamais je n’aurais pu tout mettre en œuvre pour réaliser mon rêve.

Dimanche soir, j’envoie mes écrits par mail. Bien sûr, ils ne sont pas suffisamment étayés pour en faire un roman, mais ils serviront de test pour que Pauline puisse évaluer la qualité de mon travail. Savoir si j’ai l’étoffe d’un écrivain, d’un conteur.

Mon message part avec sa pièce jointe, telle une bouteille à la mer. Le stress me gagne et ne me quitte pas durant les jours qui suivent. Je m’efforce de ne pas rester les bras croisés à attendre la réponse, et m’occupe du mieux que je le peux. Je joue avec mes enfants, astique la maison de fond en comble, continue d’organiser des promenades avec mes collègues. Et dès qu’une pensée négative me touche, je l’évince aussi vite que je le peux. Bien entendu, j’ai mes moments de doute et de faiblesse, mais je tiens bon. Carmen m’a appris l’importance de la positivité et je ne suis pas près de lâcher prise.

Le mail tant attendu arrive alors que je suis au travail, s’affichant sur l’écran de mon smartphone. Je suis en pleine conversation avec un client. La tentation de l’ouvrir est forte, mais je dois d’abord régler le problème de cet homme qui ne comprend rien à la réservation d’un vol sur internet. Avec toute la patience dont je suis capable, j’explique au pauvre monsieur comment il faut qu’il s’y prenne en me répétant que Dwayne Johnson ne laisserait jamais tomber quelqu’un qui a besoin de lui.

L’appel terminé, je me lève prestement, mon Android pressé dans ma paume. Heureusement que je n’ai pas la force de mon idole, sans quoi mon smartphone finirait comme celui d’Edward Cullen dans le deuxième volet de Twilight.

Tous les regards sont braqués sur moi, mais je m’en fiche. Je prétexte une envie pressante – j’ai perdu toute peur du ridicule – et fonce en direction du couloir. En voyant mon visage, les gens comprennent qu’il faut me laisser tranquille. Assise sur la cuvette, j’ouvre enfin la missive de Pauline.

Luna,

Quel plaisir d’avoir lu tes écrits ! J’ai redécouvert Cuba, je suis tombée amoureuse de ses habitants, j’ai goûté à ses plats, senti le soleil sur ma peau et vibré avec la guitare de Compay Segundo. Vraiment, tu m’as fait voyager, Luna. Tu es faite pour être conteuse. Tu as ça dans le sang. Peut-on s’appeler ?

Elle ajoute son numéro de téléphone sous sa signature. Je clique dessus. Mon cœur bat si fort dans mes tempes que j’entends à peine la voix de l’éditrice quand elle dit « allô ».

Pauline me félicite, je couine de bonheur, heureuse que personne ne puisse m’entendre. Elle m’explique comment ça se passe. L’auteur part quelque part, puis écrit son manuscrit à son retour. S’il convient à l’éditeur, celui-ci le corrige et le publie. C’est parfait !

Vient ensuite la question qui fâche, celle de l’argent. Je décide d’être directe et lui demande si cela me permettra de vivre.

– Ce n’est pas facile, mais ce n’est pas impossible non plus. Tu toucheras un pourcentage sur ventes, et si tu t’en sors bien, tu peux gagner pas mal, mais ce n’est pas garanti. En plus, il faut que tu saches que tu ne seras payée que l’année suivante, ce qui fait que tu ne toucheras rien avant un moment, en dehors de l’à-valoir, qui n’est qu’une avance sur tes droits.

Elle rentre dans les détails, m’expliquant comment tout cela fonctionne. À mesure que les mots fusent, l’espoir me quitte. La vie d’artiste, c’est bien beau, mais j’ai besoin de monnaie sonnante et trébuchante pour régler les factures.

Je mets fin à la communication en lui promettant de la rappeler bientôt pour lui donner ma réponse définitive, qui sera sans doute « non ». À moins de gagner à la loterie d’ici là, ce qui risque d’être difficile étant donné que je ne joue pas, je ne vois pas comment je pourrais mener mon rêve à bien.

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