J'irai danser sous la Lune
Prologue
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Par-delà la mer
KRISTEN RIVERS
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PROLOGUE
En rentrant chez elle après l'école, Nenita bouda le goûter que sa maman, Caroline, avait préparé pour elle. Ces gâteaux en forme de smiley lui souriaient avec insolence, et le lait lui semblait plus insipide qu’à l’accoutumée. En fait, pour la fillette, rien n'était comme d'habitude.
Prétextant un manque d'appétit, Nenita monta dans sa chambre, où elle s'enferma. Après avoir déposé son sac d'école sur le sol, elle s'allongea sur son lit en fixant sa lampe, qui représentait un bateau pirate. Aussi longtemps qu'elle s'en souvienne – après tout, elle n'avait que huit ans – elle avait toujours éprouvé une véritable passion pour ce qui se rapportait à la mer. Vivant en Alsace, elle ne la voyait qu'en été, mais c'était chaque fois un moment de joie intense.
Malgré tout, le vaisseau pirate ne parvint pas à la distraire ce soir. Son esprit voguait ailleurs. Habituellement studieuse, elle bouda pourtant ses devoirs. Au bout d'un moment, Nenita se leva, le cœur battant dans sa petite poitrine. Elle traversa sa chambre sans faire de bruit, puis s'assit devant sa coiffeuse, sur laquelle reposait un portrait de ses parents. Là, elle scruta intensément son propre reflet. Elle s'attarda sur ses cheveux de jais, extrêmement lisses, là où ceux de sa mère frisaient. Elle se regarda dans les yeux, qu'elle avait en amande, de la même teinte que ses cheveux. Ceux de maman étaient noisette. Quant à sa peau, elle dorait comme le soleil, là où celle de Caroline restait de la couleur du chocolat toute l'année. Il fallait qu'elle se rende à l'évidence. Ses copines de classe avaient raison. De plus, elle n’avait rien en commun avec son papa, dont les iris ressemblaient à deux lagons, et les cheveux, au blé jaune du mois d'août.
Lorsque Caroline entra dans la chambre de la petite, elle lut dans le regard de celle-ci que le jour qu'elle redoutait depuis qu'elle avait signé les papiers d'adoption était finalement arrivé. Angoissée, le cœur battant à tout rompre, elle s'assit néanmoins sur le lit de sa fille en arborant un sourire rassurant. Peut-être se trompait-elle. Néanmoins, ses craintes se confirmèrent lorsqu'elle vit les yeux rougis de sa fille détailler ses longs cheveux tressés et sa peau d'ébène, comme si c'était la première fois qu'elle les apercevait.
Le filtre d'innocence de l'enfance était définitivement tombé, et mère et fille se voyaient telles qu'elles étaient. Deux êtres un peu perdus.
– Ta journée ne s'est pas bien passée, Nenita ?
La fillette, habituellement joviale, se contenta de secouer la tête de droite à gauche. Caroline devrait ruser si elle voulait obtenir plus d'informations de la part de sa progéniture.
– Tu veux bien me raconter pourquoi ?
Pendant un bref instant, la jeune mère se dit qu'elle s'était peut-être trompée. Elle n'était pas omnisciente, après tout. Il ne s'agissait probablement que d'une de ces histoires de filles, dont elle commençait à s'accoutumer. Mais lorsque l'enfant plongea ses yeux venus des confins de l'Asie droit dans son cœur, elle eut la certitude que ce qui allait suivre changerait la donne à tout jamais.
– Christine, Marie et Leila disent que tu n'es pas ma mère.
Caroline accusa le coup. Elle s'était juré de ne jamais mentir à sa fille. Elle tiendrait sa promesse.
– Pourquoi pensent-elles cela ?
Nenita haussa les épaules. Elle semblait si fragile, en cet instant précis. Sa force et sa joie s'étaient envolées. Caroline savait qu'il faudrait passer par la parole, mettre des mots sur les maux, pour pouvoir lui rendre sa gaieté. Avec tendresse, elle sut aider sa fille à délier sa langue enfantine.
– Parce que nous sommes différentes. Toi, moi… Léo. Lui non plus n’est pas mon papa.
Caroline n’avait jamais été de celles qui reniaient la différence, bien au contraire. Elle pensait que c'était d'ailleurs un point essentiel de la vie elle-même.
– Tout le monde l'est. C'est ce qui nous rend plus forts. Fais voir tes petits muscles.
Avec un léger sourire, Nenita montra ses avant-bras rondelets, sur lesquels sa mère déposa une myriade de petits baisers réconfortants. Toutefois, le sourire de la fillette s'effaça bien vite. À nouveau, elle darda sur elle son regard trop éveillé pour son âge.
– Est-ce que tu es vraiment ma maman ?
Voilà une interrogation à laquelle Caroline ne pourrait fuir. Depuis le jour où elle avait aperçu Nenita pour la première fois, dans son berceau, la jeune femme s'était préparée à cette question. Elle avait eu près de six ans pour fignoler sa réponse, qu'elle avait voulu pédagogique et instructive, adaptée aux besoins de l'enfant. Maintes fois, elle l'avait répétée dans sa tête. Et puis, lorsque le moment tant redouté arriva, la réponse qui semblait si évidente, jadis, disparut dans un trou noir. La jeune maman se retrouva seule, face à celle qui comptait sur elle pour connaître la vérité. Alors, Caroline chercha au fond de son âme, et livra son contenu à sa fille :
– Il y a des enfants qui se créent dans le ventre, fit-elle en prenant la main de l'enfant pour désigner son abdomen. D'autres sont nés ici.
Là-dessus, elle déplaça la petite menotte de la fillette et la posa sur son cœur.
– C'est de là que tu viens, Nenita.
Le soulagement qu'elle lut dans les yeux de la gamine était identique à celui qu'elle éprouvait.
– Je ne t'ai pas portée dans mon corps, et ce n'est pas moi qui t'ai mise au monde. C'est vrai. Pourtant, tu es ma fille, et je suis ta maman.
Là-dessus, Nenita se pressa contre sa mère, qui ferma les paupières de contentement pour savourer l'instant présent.
– Je peux avoir plusieurs mamans ? demanda la petite de sa voix fluette au bout d'un moment.
Caroline lui sourit avec bienveillance.
– Évidemment. Et elles t'ont toutes aimée de tout leur cœur.
Quelque chose devint très chaud dans la poitrine de l'enfant, sans que cette dernière puisse en expliquer la raison.
– D'où vient ma maman ?
– D'une île qui se trouve très, très loin. À l'autre bout de la planète. Dans un pays qui s'appelle les Philippines.
Nenita recula son visage de manière à scruter celui de sa mère.
– Tu me le montres ?
Caroline chercha son smartphone dans sa poche. Elle se servit du moteur de recherche pour dégoter une carte du monde, qu'elle présenta à sa fille. Elle récupéra ensuite quelques photos des plages paradisiaques et de la jungle luxuriante qu'elle montra à la fillette.
– C'est très joli, s'extasia-t-elle. Ma maman est née dans un très beau pays.
La jeune femme s'étonna du naturel avec lequel sa fille évoquait deux de ses mères. Mais finalement, Nenita avait toujours été un enfant spécial.
– Est-ce que tu peux me parler d'elle ?
Caroline ne pouvait pas révéler grand-chose. Nenita avait beau être mature pour son âge, elle n'en restait pas moins une petite écolière.
– Ce que je peux te dire, c'est que tes mamans t'ont beaucoup aimée.
Cela suffit à la fillette, mais pour combien de temps ?
Quand vint le moment de se coucher, trois jours plus tard, l'enfant exprima son souhait :
– J'aurais voulu connaître ma maman.
– Et ça viendra, en temps voulu.
Caroline ne savait pas expliquer comment ni pourquoi, mais elle avait cette conviction. Elle lut toutefois une crainte dans le regard de sa fille.
– Et toi, tu resteras avec moi ?
– Toujours.
Nenita s'endormit, apaisée. Ce ne fut que des années plus tard qu'elle connut ses origines, par un moyen plutôt inespéré.
Lani
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