J'irai danser sous la Lune
1 – Tout Va Bien. Ou Presque.
Respire, m’ordonné-je.
D’un discret mouvement du poignet, je consulte ma montre. Avec ce roulement, je finis officiellement ma journée de travail à quinze heures trente précises, ce qui me laisse juste le temps de chercher mes enfants à l’école pile au moment où ils sortent. Mais le client avec qui je suis au téléphone n’a pas l’air de cet avis.
– Ce vol ne nous convient plus. On voudrait seulement changer les horaires, sans engager de frais.
Je retiens un soupir. Je travaille en tant que téléopératrice pour une compagnie aérienne du nom d’Air Pagong. Je passe mon temps à écouter des clients souvent mécontents, un casque vissé sur les oreilles. Comme une éponge, j’absorbe leurs remontrances, qu’elles soient justifiées ou non.
Je tapote sur mon clavier afin de vérifier une fois de plus le dossier incriminé.
– Je comprends, monsieur.
Je dois prononcer cette phrase au moins cent fois par jour, si ce n’est plus.
– Je comprends, répété-je. Cela étant, vous avez acheté deux billets non échangeables, non modifiables, non remboursables. Cela signifie que…
– Je sais très bien ce que ça veut dire ! m’interrompt mon interlocuteur, agacé. Mais vous ne pouvez pas le modifier avec votre ordinateur, vous ?
Je vérifie l’heure dans un coin de l’écran, constate que j’ai déjà trois minutes de retard, et me prépare mentalement à définir en toute politesse les mots « échanger », « modifier » et « rembourser » au monsieur récalcitrant. Certains clients sont tellement têtus et convaincus d’avoir raison qu’ils oublient des choses essentielles. Mais avant que j’aie eu le temps d’ouvrir ma bouche pour débiter mes phrases préétablies d’une voix monocorde, l’homme d’un certain âge se manifeste au bout du fil.
– D’accord, madame. Je dirai à mon épouse que nous avons perdu ce voyage.
Je soupire de soulagement, sans songer une seconde au sens des mots que je viens d’entendre, ou aux intonations bouleversées de ce timbre. Était-ce le voyage de leur vie ? Allaient-ils rendre visite à une personne perdue de vue depuis trop longtemps ? Je n’en saurai jamais rien. Tout ce que je vois, c’est que cette conversation est enfin terminée, ce qui va me permettre de chercher mes enfants à l’école. Avec un peu de retard, bien sûr.
Quatre minutes plus tard, je suis dans ma voiture. J’ai réussi à éviter Nadia, qui m’attendait près de la machine à café pour me montrer une photo de son nouveau chien. Ou de son chat, je ne sais plus. Les animaux, c’est mignon, mais là il faut que je file.
À présent, je me retrouve coincée dans les embouteillages, pestant contre le blond d’en face qui n’avance pas, contre la brune qui se remaquille dans la voiture d’à côté, et contre ce feu rouge qui doit être assurément trafiqué.
Puisque je suis coincée dans ce croisement sans possibilité de sortie, je laisse mon regard vagabonder dans les rues strasbourgeoises tandis que je revois ma liste mentale de choses à faire pour la soirée, note au passage que mon pare-brise est sale, et qu’un petit nettoyage de la carrosserie ne serait pas du luxe. Je n’ai plus qu’à trouver un créneau pour m’en occuper. Alors que je suis en train d’ajouter cette nouvelle tâche dans mon planning, un bruit me fait sursauter. Je découvre la présence d’une énorme déjection d’oiseau sur la vitre.
– Raison de plus pour laver la voiture, même la nature est d’accord avec moi.
J’appuie frénétiquement sur un bouton pour dégainer du liquide lave-vitres, comme Danny Boon déballe son spray désinfectant dans le film Supercondriaque. J’active les essuie-glaces, mais le résultat est encore pire, donnant naissance à une nébuleuse brunâtre guère ragoûtante, constellée d’étoiles dont je préfère ne pas connaître la matière exacte. Je me tourne vers la droite, et c’est alors que mon regard paresseux distingue une affiche pour une exposition au musée portant sur la culture Wolof, issue d’Afrique de l’Ouest. C’est exactement le genre de manifestation qui m’aurait bottée, autrefois. Déjà petite, mon vœu le plus cher était de parcourir le monde et découvrir comment vivent les habitants des contrées les plus lointaines. Je dévorais les livres qui parlaient d’ailleurs, visionnais les émissions de voyages et je prenais le temps d’observer l’horizon, rêvant des merveilles qui se cachent au-delà des mers et des montagnes. Je voulais accrocher ma balançoire à Lune et sentir le vent dans mes cheveux aux quatre coins du monde. Voir la beauté partout. Puis, j’ai grandi. Ou plutôt, la vie m’a forcée à grandir d’un seul coup, quand ma mère s’est retrouvée à devoir nous nourrir avec son maigre salaire, ma sœur et moi. J’ai compris que l’ethnologie ne remplirait probablement pas mon frigo et j’ai troqué mon rêve contre des études de tourisme, tout ce qu’il y a de plus terre à terre. Trois ans plus tard, j’ai atterri non pas en Gambie ou aux îles Moluques, mais à douze kilomètres de mon village natal, en Alsace. Il faut croire que ma balançoire lunaire est tombée en panne. Cela fait plus de dix ans que je travaille dans la banlieue sud de Strasbourg, chez Air Pagong. Je ne m’envole pas à l’autre bout du monde pour rencontrer les cultures différentes de la mienne, mais je n’ai pas mon pareil pour guider les clients dans leurs dossiers administratifs. Des clients que je ne verrai jamais, puisque j’officie exclusivement au téléphone, comme la centaine de téléopérateurs que compte notre plate-forme.
Enfin sortie du bouchon, j’emprunte la route qui mène à mon village. Je roule à la vitesse maximale autorisée pour arriver le plus rapidement possible, sans jamais oser la dépasser pour éviter de me prendre une prune. Il ne manquerait plus que ça. Mes yeux vacillent entre l’horloge, la route, et la jauge indiquant la vitesse sans jamais prêter attention au paysage.
Le parking de l’école est pratiquement désert. Et pour cause : ça fait dix minutes que les enfants sont sortis ! Si cet homme ne m’avait pas tenu la jambe au téléphone à cause de son « voyage perdu », j’aurais peut-être évité le bouchon et j’aurais été à l’heure devant les grilles. Je commence à trottiner pour gagner du temps. Mais pas trop vite, il ne faudrait quand même pas que je me casse la figure. Avec ma guigne, je serais encore capable de m’esquinter. Et qui s’occuperait de ma tribu si je me retrouvais avec un pied dans le plâtre ? Je vous le donne en mille : moi, et ma jambe esquintée ! Sur le bref chemin, je croise celle que je surnomme « Monique la vieille sorcière », accompagnée de son petit-fils, Dom.
– C’est maintenant que vous arrivez ?
Si elle sourit, sa voix est teintée de reproches.
– Oui, je suis désolée. Je…
Elle coupe mon excuse d’un geste de la main.
– Il fallait me prévenir, je les aurais cherchés, vos gamins. Ce n’est pas bon pour eux d’attendre seuls devant les grilles. De nos jours, on ne sait jamais ce qui pourrait leur arriver.
Oui, mais si j’avais accepté, elle se serait empressée de raconter à tout le monde, y compris à mes enfants, combien je suis une mauvaise maman. Il faut dire que Monique est à présent grand-mère à temps plein. Elle ne peut pas comprendre les impératifs d’une maman working-girl, et reproche carrément aux femmes de sortir de la sphère familiale pour chercher un emploi, oubliant au passage que sa propre fille travaille à la banque du village.
– Justement, coupé-je. C’est pour ça que je suis pressée.
Disant cela, je lui tourne le dos et me hâte de retrouver mes enfants, qui attendent effectivement devant le portail.
– Je suis désolée. Je… Il y a eu un client un peu lourd.
Anna lève ses billes accusatrices sur moi, tandis que Nicolas évite mon regard. En même temps, ils ne peuvent pas comprendre ce qu’est un « client lourd ». Alors que je vais leur demander comment s’est passée leur journée, mon téléphone sonne. Je fais la grimace en constatant que c’est ma belle-mère.
– Bonjour, Marie. Vous allez bien ?
Je pose ma main sur le haut-parleur pour éviter qu’elle m’entende et enjoins les enfants à me suivre vers la voiture.
– Tu ne les récupères que maintenant ? Il est seize heures quinze !
Punaise ! Belle-maman est dotée d’oreilles transgéniques !
– Je suis désolée, seriné-je pour la troisième fois. En fait, un client récalcitrant ne voulait pas me lâcher. Figurez-vous que…
– Au fait, je t’appelle pour samedi.
Je me tais instantanément. J’ai l’habitude qu’elle me coupe la parole de manière impromptue quand je parle de mon boulot. Je gagne moins que son fils et mon poste est moins distingué. Pour elle, mon travail est sans importance. Je suis sans importance.
– Samedi ?
– Oui, samedi. Tu as déjà oublié ?
Comment l’oublier ? Je songe au menu que j’ai élaboré depuis au moins deux semaines et à tout ce qui me reste à nettoyer pour que ma belle-mère daigne trouver l’état de notre maison convenable.
– Bien sûr que non, répliqué-je en balançant les cartables dans le coffre.
Puis, j’ouvre la portière pour inviter les enfants à entrer, tout en écoutant ce que Marie a à me dire. Elle m’interroge sur ce que j’ai prévu comme repas et dénigre chacun de mes choix. Je la laisse déblatérer, faisant appel à toute ma patience.
Elle raccroche quand nous arrivons à la maison et je m’autorise un soupir de soulagement. Je rouspète sur ma fille, parce qu’elle a encore de la boue sur ses chaussures, et qu’à cause d’elle, le vestibule ressemble aux sables mouvants d’un film d’aventures. Et comme je n’ai pas l’étoffe d’un Indiana Jones, je n’ai plus qu’à prendre mon balai pour nettoyer tout ça.
– Désolée, maman, fait-elle de sa voix puissante et pleine de vie qui contraste avec son visage angélique.
Puis, elle déguerpit à l’étage à vitesse supersonique. Du haut de ses huit ans, elle est la plus turbulente de mes deux enfants. Onze mois plus jeune que son frère, c’est elle qui mène la barque. Elle qui commande et qui, parfois, tyrannise son aîné. Alors que je suis en train de donner des croquettes à Lipa, le chat, je remarque que mon fils n’a pas bougé d’un pouce, les yeux toujours rivés sur ses chaussons à l’effigie de Pikachu.
– Ça va, Nico ? Tu essaies d’attraper ton Pokémon avec les yeux ?
Il sursaute en m’entendant m’adresser à lui, acquiesce rapidement et monte rejoindre sa sœur. Je ne leur donne pas de goûter. Je n’en ai pas le temps, et puis ils mangent bien assez de sucre au dessert. Je prends quelques minutes pour disposer des épices afin de faire mariner le poulet que j’ai acheté la veille, le mets au four, puis j’emprunte l’escalier, annonçant aux enfants que nous allons passer aux devoirs. Tout en montant, je ramasse les petites poussières qui traînent ici-là, ainsi que les touffes de poils du chat. J’ai beau nettoyer tous les jours, ce n’est jamais suffisant. Arrivée dans la chambre de ma fille, je retiens mon souffle. Elle est en train de danser et de chanter, une figurine en guise de micro près de sa petite bouche. Autour d’elle, elle a déployé la totalité de ses peluches, ainsi que ses Playmobils. Les cahiers traînent par terre, les livres aussi. Sans oublier les habits sales et autres emballages de bonbons. Connaissez-vous la tornade Anna ?
– C’est quoi tout ce bazar ?
Anna m’observe comme si j’étais incapable de voir ce qui, à ses yeux enfantins, est une évidence.
– C’est mon public !
– Eh bien, ton public, tu le rangeras dès qu’on aura fini les devoirs. Hop, va t’asseoir à ton bureau !
Trente-quatre minutes durant, nous travaillons sur sa dictée. Elle a des difficultés en lecture comme en écriture, et a beaucoup de mal à s’adapter aux règles de grammaire et d’orthographe. Mes lèvres lisent d’elles-mêmes les mots inscrits sur son cahier. Mon cerveau songe à la réunion qui doit se tenir vendredi avec ma supérieure, ainsi qu’aux derniers préparatifs pour samedi. Ma belle-mère est du genre maniaque, alors il faudra que tout soit parfait. Quant à ma chef, j’ai plutôt confiance. J’ai fait tout ce qu’il fallait pour obtenir la promotion tant convoitée, alors ça devrait bien se passer. Cela étant, on n’est jamais à l’abri d’une – mauvaise – surprise. Quant à mes yeux, ils observent la maison d’en face. Elle appartient à une famille asiatique avec qui je n’ai pas encore eu le plaisir d’échanger. Un vélo gît sur la pelouse constellée de mauvaises herbes et leurs volets gagneraient à être repeints. Comme le reste du bâtiment, d’ailleurs. Ça me fait penser que je dois encore appeler un couvreur pour remplacer nos tuiles. Avec la dernière tempête…
– Maman ?
– Oui ?
Anna vrille ses iris espiègles qu’elle a hérités de son père aux miens, puis redresse un coin de ses lèvres dans un sourire ironique que je trouve précoce pour son jeune âge.
– La dictée.
– Ah oui !
Je lui donne les trois derniers mots, puis passe à la correction avant de changer de chambre.
Mon fils sursaute en me voyant entrer. Nico est beaucoup plus réservé, plus craintif, donc sa réaction ne me surprend pas.
– Alors, ces devoirs ?
Pour toute réponse, il ouvre son cahier de maths et je souris, soulagée. Si Nico ne maîtrise pas très bien les relations humaines, il est vraiment à l’aise avec les chiffres. Ce qui signifie que les devoirs seront vite faits, et que je pourrai me consacrer à autre chose avant de préparer le repas. Le panier de linge à repasser déborde, et il serait bon que j’appelle pour prendre des nouvelles de ma mère. Depuis qu’elle est partie vivre au Venezuela, son pays d’origine, il y a neuf ans, les contacts avec elle se font rares. Les devoirs finis, je m’apprête à sortir de la chambre de mon fils quand une sorte de voyant s’allume dans mon cerveau, me rappelant que j’ai encore quelque chose à faire.
– Tu peux me donner ton carnet de liaison ? Je dois écrire un mot pour ta maîtresse afin de la prévenir que tu ne seras pas là mardi matin prochain, comme il faut que je t’emmène chez le dentiste.
Entendant ces mots, l’expression de l’enfant change complètement et une petite alarme commence à retentir dans ma tête.
– Je… je ne l’ai pas.
Je fais la grimace. Mon fils a toujours la tête dans la lune, et si sa caboche n’était pas fermement accrochée à son corps, il l’aurait déjà égarée.
– Où est-il ?
Il hausse les épaules, incapable de répondre. Il l’a peut-être oublié en classe, ou alors le carnet a glissé entre deux livres et il ne le voit pas.
– Attends, laisse-moi vérifier ton sac.
Alors que je me penche pour jeter un œil au contenu de son cartable, le visage de Nico se crispe un peu plus, me donnant la conviction qu’il y a anguille sous roche. Je n’ai aucun mal à dégoter le sésame, et lorsque je l’ouvre, je trouve un mot de la maîtresse datant d’avant le week-end. Normal. J’ai dû me rendre exceptionnellement au boulot samedi, jour des devoirs, si bien que c’est mon mari qui s’est chargé de cette tâche. Et comme d’habitude, il n’a pas été en mesure de la faire jusqu’au bout. Au moins, il a essayé. D’autres n’auraient même pas fait ça, estimant que tout ce qui concerne les enfants et la maison relève exclusivement des compétences de la femme.
Monsieur et Madame Uhl,
J’invite votre enfant, Nicolas Uhl, à se rendre en APC tous les lundis de seize heures à dix-sept heures. Je vais animer un atelier de théâtre, et j’aurais aimé que votre fils y participe afin de s’ouvrir un peu plus aux autres. Par ailleurs, je voudrais vous donner rendez-vous afin d’en parler. Vendredi à dix-huit heures, est-ce que cela vous convient ?
Vendredi, c’est le jour de ma réunion. Tout ce que suis en mesure de voir à cet instant, c’est que ça va être compliqué. Mon esprit s’emballe, cherchant une nouvelle organisation pour caser le cours supplémentaire de mon fils, un autre voyage à faire jusqu’à l’école, sachant que les devoirs de ma fille me prennent trente à soixante minutes quotidiennement. Je soupire sans masquer mon agacement et signe la note de la maîtresse en me demandant comment on va faire pour aller à cette réunion. Peut-être que mon mari pourra rentrer plus tôt ce soir-là pour y assister à ma place.
– Tu aurais pu faire un effort, Nico ! rouspété-je en rangeant son carnet d’un geste décidé. Se faire des amis, ce n’est pas sorcier, tout de même !
Le visage du garçon se décompose et une vague de culpabilité me submerge. Je n’avais pas l’intention de le blesser, et au fond de moi, je sais qu’il n’y peut rien. Mais je suis tellement à cran ces derniers temps que je démarre au quart de tour.
– Je suis désolée, lancé-je, comme si cette phrase magique pouvait tout arranger.
Je quitte la chambre et descends au rez-de-chaussée, où le panier de linge à repasser m’attend. Une fois de plus, je n’ai plus le cœur à appeler ma mère. Ça attendra. Je m’occupe le corps à l’aide de multiples tâches ménagères tandis que mon cerveau cherche de la place dans mon planning mental pour l’atelier de Nico, tout en songeant à la réunion de vendredi. L’intérieur de mon crâne est sans cesse partagé en divers compartiments, et si je suis consciente que cela m’étouffe, je n’arrive pas à réfléchir autrement. À être autrement. Et dernièrement, j’ai en permanence l’impression de ne plus en pouvoir. D’être nulle en organisation. De ne pas en faire assez. Pas assez bien. Il suffit de voir la manière parfaitement inhumaine dont je me suis adressée à mon fils. Mais il n’y a rien à faire, je n’arrive pas à me sortir de cette spirale ni à me dépêtrer de ce mal-être qui me ronge. Pourtant, à bien y regarder, tout va bien. Nous sommes en bonne santé, nous ne manquons pas d’argent sans pour autant vivre dans l’opulence. Moi qui ai connu les problèmes financiers durant mon enfance, et qui ai vu ma mère se plier en quatre pour nous loger, nous nourrir, et nous payer des études, je devrais être heureuse. Pourtant, ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Je n’en sais strictement rien. Je me fixe des objectifs, je nous fixe des objectifs, mais rien n’y fait. C’est comme si un voile recouvrait mes yeux, mon cœur, et l’ensemble de mes sens, m’empêchant de profiter de la vie, tout simplement.
Deux heures plus tard, mon mari est assis devant la table de la cuisine, se gavant de pistaches. Quant à moi, je me débats pour couper le poulet rôti, qui résiste hargneusement.
– On dirait une serial killer avec ton grand couteau. Ou Danny Trejo dans Machette Kills.
Je souris à sa blague et plante la lame dans le volatile bien cuit en espérant égaler la précision d’un chirurgien. Le jus m’éclabousse, direct dans l’œil. En fait, je crois que je tiens surtout de Rocky Balboa, vu la brute que je suis. Ou de Bella Swan, pour mon côté miss Catastrophe.
– Touché ! crie Aymeric, observant le combat à mort qui se joue entre le poulet et moi.
C’est son humour qui m’a fait tomber amoureuse de lui, il y a quatorze ans. Avec ses yeux rieurs, son esprit vif et ses répliques toujours bien senties, je ne pouvais pas lui résister. La passion s’est un peu essoufflée au fil du temps, mais l’amour demeure. En tout cas, c’est ce que je pense. Même si certaines de ses blagues m’irritent prodigieusement.
Tout en me débattant contre le monstre ailé – je n’ai jamais été très douée de mes dix petits doigts – je jette un œil aux haricots verts qui cuisent dans la poêle et au riz, dont l’eau est sur le point de déborder de sa casserole. Alors que je m’apprête à lâcher le couteau pour baisser le feu, ma fille ouvre la porte de la cuisine, un grand sourire aux lèvres.
– Tu peux me donner un verre d’eau ?
Je me tourne vers mon mari, qui a plongé ses yeux sur l’écran de son smartphone. Le temps que je lui demande de servir la petite et qu’il comprenne que c’est à lui que je m’adresse, Anna aura eu le temps de mourir de soif. Alors j’attrape un verre et le remplis d’eau, puis je m’avance vers elle. Comme je n’ai pas eu le temps d’essuyer ma main enduite de jus de poulet, le verre glisse dans ma paume grassouillette et s’écrase sur le carrelage dans une dizaine de morceaux coupants. Au même instant, le riz déborde, salissant ma gazinière. Du boulot en plus pour ce soir. Je me précipite vers la casserole en râlant et crie à ma fille de ne pas entrer dans la cuisine pour éviter qu’elle se blesse.
Le volume sonore qui règne dans la pièce finit par réveiller mon mari, qui regarde autour de lui en se demandant comment il a fait pour atterrir soudainement à Bagdad. Alors que je me penche pour ramasser les éclats, il se lève et me rejoint.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Le verre m’a glissé des mains parce que je n’ai pas eu le temps de les essuyer, et l’eau a débordé.
Je songe qu’il n’y a pas que l’eau de la casserole qui est sur le point de déborder.
– Fallait me dire que tu avais besoin d’aide.
Je me mords l’intérieur des joues pour ne pas lâcher un juron. Ça, c’est sa réplique fétiche. Est-ce pour se donner bonne conscience ? Je ne doute pas du fait que, si je lui avais demandé de couper le poulet, ou de baisser le feu, ou de servir la petite, il l’aurait fait. Mais bon sang, pourquoi suis-je obligée de le solliciter, alors que ça devrait être une évidence ? Ne voit-il pas ce qu’il y a à faire ? N’entend-il pas Anna quand elle a soif ?
Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine et je retiens mes larmes tout en ramassant les débris de mon inefficacité sur le sol. Les éclats de notre manque de communication manifeste. Je ne vais tout de même pas pleurer pour un verre cassé, il ne nous avait même pas coûté un centime puisqu’il était offert à l’achat d’un pot de moutarde. Quant au plan de travail et à la gazinière… qui chiale pour quinze minutes de nettoyage supplémentaires ? Il faut vraiment être fêlée pour se mettre dans un état pareil pour quelque chose d’aussi insignifiant, pas vrai ? Pourtant, mes yeux picotent des larmes que je refuse de laisser sortir. Quelque chose cloche chez moi, j’en suis sûre. Et cette certitude ne fait qu’ajouter une couche à la culpabilité qui m’étreint déjà comme un étau.
Une fois mes catastrophes nettoyées, nous nous mettons à table. Alors qu’Anna, la plus enthousiaste de la famille, raconte sa journée en nous donnant une multitude de détails concernant sa meilleure amie Mia, je me rappelle qu’il faut que je parle à Aymeric de cette histoire avec Nicolas. Je gigote donc sur ma chaise, montrant quelques involontaires signes d’impatience que ma fille décèle sans aucun mal. Elle écourte son discours, sans doute un peu frustrée de ne pas avoir pu nous parler des péripéties du nouveau chat de Mia.
– Au fait, avant que j’oublie. La maîtresse a dit qu’il faut que Nico assiste à des cours de théâtre tous les lundis de seize à dix-sept pour régler ses problèmes de communication, lancé-je comme si l’intéressé n’avait pas été assis autour de cette table. Ah, et on a aussi rendez-vous avec elle vendredi.
Je remarque qu’il n’a pas l’air étonné de la requête de madame Launer et accorde à la nouvelle l’importance qu’il donnerait à une lettre de la banque.
– OK. Ça sera bien pour lui.
C’est tout. Rien d’autre ne sort de sa bouche. Il ne se pose aucune question sur la logistique. Rien. Il sait de toute manière que je m’organiserai pour que tout roule comme sur des roulettes. Ou presque.
– Tu peux sortir plus tôt, vendredi ?
Il détache son regard de son plat pour le braquer sur moi, au point que j’en suis à me demander s’il ne m’est pas poussé une corne au milieu du front.
– Ben non. Tu sais bien que le vendredi, c’est toujours compliqué pour moi.
Oui, je n’en doute pas. Ça fait près de dix ans que ça dure.
– Je le sais. Mais toi, tu n’ignores pas que j’ai une réunion importante à la même heure.
Il n’a pas oublié, tout de même !
– Alors, tu n’as qu’à annuler avec la maîtresse.
Puis, il se replonge dans la découpe chirurgicale de la cuisse du volatile. Il n’ajoute rien, m’abandonnant seule avec le choix de ma carrière, ou celui du suivi scolaire de mon fils. Je pousse un soupir de dépit et essaie d’ignorer les billes brunes de Nico, qui m’observent avec un sentiment que je ne saurais interpréter.
– Quand même, exceptionnellement, tu pourrais quitter le boulot plus tôt, non ?
Il pose ses couverts au bord de l’assiette d’un geste très calme et se tourne vers moi.
– Et c’est toi qui vas payer les factures, le crédit, et tous nos frais avec ton maigre salaire ?
Sa remarque claque comme le coup de fouet d’un maître sur son esclave. Je suis tout juste au-dessus du SMIC. Lui, gagne deux fois plus que moi, et il n’hésite jamais à se servir de cet argument lorsque l’on se dispute au sujet de nos boulots ou de l’argent. La discussion est donc close. Je n’aurai qu’à me débrouiller, comme d’habitude.
Tout va bien. Ou presque.
OceanofPDF.com