J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 3 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

2 – La Chute

 

Ma réunion commence dans dix minutes. J’ai réussi à l’avancer un peu, ce qui n’a pas plu à ma supérieure. Mais je n’avais pas le choix si je voulais pouvoir assister au rendez-vous avec la maîtresse de Nico. Pour moi, il n’était pas question de laisser tomber l’un ou l’autre, alors j’ai fait au mieux pour avoir les deux. Christine, ma responsable, m’a regardée d’un drôle d’air quand je lui ai suggéré d’avancer l’heure de notre entretien, mais j’ai tenu bon. Elle n’a pas d’enfant, pas de mari, et toute sa vie tourne autour de son boulot et de sa petite personne. Par conséquent, elle ne peut pas me comprendre. Je dois m’estimer heureuse qu’elle ait accepté.

– Oh, ça me lance, là, se plaint Diane, une de mes collègues, assise juste à côté de moi dans l’open space que nous partageons.

Elle entoure son ventre plat de ses bras comme une mauvaise actrice surjouerait le rôle d’une femme sur le point d’accoucher et se débarrasse brutalement de son casque avant de se lever pour aller en pause. Je ne suis même pas étonnée. Diane ne souffre d’aucune pathologie, mais contrairement à la plupart d’entre nous, elle n’hésite pas à se plaindre et à menacer ses supérieurs. Elle exige trente minutes de repos pour une heure trente travaillées, et le plus surprenant, c’est qu’ils l’ont écoutée, et elle a eu gain de cause. Moi, j’ai l’impression de devoir vendre un rein quand je sollicite une faveur. Sur mon écran d’ordinateur, une icône m’annonce l’arrivée d’un message.

[Luna, notre entretien est reporté à son heure initiale, étant donné que Diane est partie en pause. Il faut bien que quelqu’un la remplace.]

C’est donc parfaitement angoissée que j’arrive au bureau de Christine. Tandis qu’une moitié de mon cerveau s’évertue à chercher inutilement un itinéraire plus rapide pour arriver à l’heure à mon rendez-vous avec la maîtresse de Nico, l’autre moitié écoute ce que m’annonce ma supérieure. Selon elle, mes chiffres ne sont pas bons. Je prends une moyenne de trente-cinq appels, là où d’autres employés arrivent à en faire trente-sept voire trente-huit. À mes yeux, cette différence n’est pas énorme, mais pour Christine, c’est un argument suffisant pour accorder ma promotion à quelqu’un d’autre.

– Mais, on m’avait laissé entendre que…

– Je suis désolée. Voyez ça plutôt comme une chance ! Une promotion implique plus d’heures de travail. Vous savez aussi bien que moi que vous n’avez pas envie de les assumer.

Et qui est-elle pour juger de ce que j’ai envie ou non d’assumer ?

Je me mords les lèvres en retenant ma colère. Tous ces sacrifices que j’ai faits pour être bien vue de la direction ont été vains.

Je suis vraiment une veinarde !

En sortant de l’école après mon entretien avec la maîtresse, je bouillonne toujours intérieurement. Le discours de madame Launer était ponctué de reproches. Il faut avouer que mon retard de vingt minutes ne l’a pas mise dans de bonnes conditions pour entamer le dialogue. Et encore, je me suis tellement dépêchée sur le chemin que je me suis fait flasher. Je n’en suis pas fière, parce que je n’aime pas mettre les autres conducteurs en danger. Puis mon mari va encore râler quand il saura pour la prune.

Luna, tu n’en loupes pas une !

En clair, madame Launer estime que mon fils semble souffrir d’une carence affective – j’ignorais que les maîtresses étaient aussi psychologues – et a besoin de s’ouvrir au monde pour être épanoui. D’où les cours de théâtre. Je n’aurai plus qu’à me débrouiller pour la logistique.

Je fais un crochet chez Yamina, la maman de la meilleure amie d’Anna, pour récupérer cette dernière. Yamina veut m’inviter à boire un café, mais je n’ai pas le temps. J’ai encore des choses à préparer pour le lendemain, si je veux éviter une crise cardiaque à ma belle-mère. Remarquez, ça ne serait pas plus mal…

Pendant que les enfants tuent leur solitude devant un écran, je nettoie tout de fond en comble en espérant que Lipa le chat n’aura pas l’idée de faire de bêtises d’ici là.

Le lendemain matin, Aymeric me propose son aide, une fois n’est pas coutume. Je saute sur l’occasion et lui fournis une liste détaillée des courses à faire pour le repas. J’ai de quoi préparer l’entrée, qui est le mets le plus compliqué à dresser, mais il me manque le fromage pour midi. En fait, je m’en suis voulu d’avoir un peu négligé Nico ces derniers jours, si bien que je lui ai demandé ce qu’il aimerait manger. Il a choisi de la tartiflette. Je vois déjà la tête que va faire ma belle-mère, mais une promesse est une promesse, et je n’ai pas envie de décevoir mon garçon. J’ai laissé de côté ce que j’avais prévu, et j’ai accepté la requête de mon fils.

– Voilà la liste.

Avant de partir, mon mari m’embrasse brièvement sur les lèvres d’un geste tant de fois répété qu’il nous est devenu routinier. Une fois mon entrée dans le four, je monte me changer, non sans avoir rappelé aux enfants qu’ils doivent s’habiller. Je me défais de mes vêtements et saisis la robe que j’ai déposée sur le lit. Elle date d’avant la naissance d’Anna et Nico, et j’adorais la porter, à l’époque. Puisqu’elle me rappelle de bons souvenirs, je me suis dit que l’enfiler me rendrait heureuse, comme si le tissu bleu ciel qui la compose détenait des pouvoirs magiques. Quelle n’est pas ma surprise lorsque je remarque que je ne rentre plus dedans. J’ai beau rentrer le ventre en retenant mon souffle et me plier dans tous les sens comme une artiste de cirque, rien n’y fait. Même en apnée, je suis incapable de l’enfiler.

– De toute façon, ce n’est pas une couleur d’hiver, marmonné-je en remettant méthodiquement la robe dans l’armoire.

Je finis par mettre un jean avec un chemisier gris. Classique, mais efficace. Ça m’évitera de sortir du lot. Je n’aime pas le reflet que me rend le miroir. Mes yeux noisette ne sont plus aussi brillants que dans le temps, et des cernes sombres les entourent, me donnant un air de raton laveur guère séduisant. Quant à mes cheveux, je les attache en une queue de cheval informe, puisque je n’ai pas le temps d’en faire plus.

Une fois n’est pas coutume, mon mari range les courses pendant que je passe un dernier coup d’aspirateur. Belle-maman arrive comme l’automne survient après l’été, et les festivités peuvent commencer. Enfin, façon de parler…

Pendant l’apéritif, Marie veut savoir comment se passe le travail d’Aymeric. Elle voue à son fils un culte presque dérangeant. Elle ne me pose aucune question sur le mien, et c’est peut-être mieux ainsi. À ses yeux, le boulot d’Aymeric est utile. Il travaille dans un laboratoire de séquençage génétique. Grosso modo, il prend une source biologique et à l’aide d’un appareil, il se charge d’en extraire la séquence d’ADN. Ensuite, ils procèdent à différentes analyses statistiques sur ces échantillons. Alors tandis que lui, il aide à faire avancer la Recherche, moi, je sers de punching-ball à des clients mécontents de l’annulation de leur vol. Je n’ai rien d’un Bruce Willis. Niveau utilité, je me range à côté d’un vieux magnétoscope à l’ère du tout numérique. En tout cas aux yeux de ma belle-mère. Et aux miens aussi, je le crains.

L’entrée finie, je me lève pour disposer le fromage sur les pommes de terre fraîchement bouillies tandis que mon époux reste à table avec sa maman. J’ai beau chercher partout, le reblochon reste introuvable. Aymeric lui aurait-il jeté un sort d’invisibilité ? Sur le seuil, j’essaie d’attirer l’attention de mon cher et tendre en agitant la main comme une naufragée en détresse. L’intéressé finit par me remarquer et vient à ma rencontre, mi-intrigué, mi-agacé.

– J’étais en pleine conversation avec ma mère !

Raison pour laquelle tu devrais me remercier de t’avoir coupé. Vois ça comme une chance !

– Je suis désolée, chéri, mais je ne trouve pas le fromage.

Aymeric m’observe d’abord, cherchant sans doute à comprendre de quel fromage je parle. Puis ses iris s’allument d’une lueur atterrée. Lorsqu’il pose ses mains de part et d’autre de sa tête comme une imitation ratée du tableau Le Cri, d’Edvard Munch, j’en conclus que nous sommes mal barrés.

– Mince, j’ai oublié d’acheter le reblochon !

La seule chose qui me retient de l’étrangler, c’est l’arrivée impromptue de belle-maman dans la cuisine.

– Quoi ? Tu allais préparer de la tartiflette ? Mais ça ne va pas ? Il y a plus classe comme plat, tout de même ! Je ne suis pas venue pour manger ça !

Elle part dans une diatribe au sujet du lait de vache, mais je ne l’écoute déjà plus. La colère que j’avais tenté de juguler pendant des jours, des mois, peut-être même des années, est en train de prendre possession de tout mon être. Si je le pouvais, je me transformerais en Maléfique, comme dans la Belle au Bois Dormant. Ou en Hulk. Mais tout ce que je parviens à lâcher, c’est un son étouffé qui fait uniquement réagir mon chat. Lipa a dû penser que je lui parlais enfin dans sa langue et me répond d’un miaulement joyeux.

– Tu n’as pas dû le mettre assez en évidence sur la liste, énonce Aymeric. Il faut qu’on télécharge une application pour les courses, et tous nos soucis de communication seront réglés !

Oui, d’un coup de smartphone magique…

– Allez, restez là, je vais aller en acheter.

Tu vas me laisser seule avec ta mère, au risque que je finisse par l’étriper ? C’est comme oublier deux enfants dans un magasin de bonbons !

– Sinon, vous pouvez aussi m’inviter au resto et on oublie cette stupide tartiflette, suggère mon ennemie jurée.

Et puis quoi encore ? Tu ne veux pas aussi un hôtel avec piscine, sauna et strip-teasers ?

– Pourquoi pas ? C’est une excellente idée, maman ! la félicite son fils.

– Non. Je vais y aller, lancé-je sur un ton sans appel qui ne me ressemble en rien.

Sous le regard étonné de toute la famille, je saisis mes clés de voiture. Il faut dire qu’ils n’ont pas l’habitude que je me rebelle, mais comment dire ? J’ai l’impression qu’il faut que je sorte de cette maison, sans quoi je vais finir par massacrer la moitié de ses habitants.

Je suis tout le temps occupée. Je me donne à cent pour cent pour satisfaire chaque personne de mon entourage. Pour faire ce qu’il faut, comme il le faut. Et malgré cela, j’ai le sentiment de n’arriver jamais à rien. Mon cerveau tourne en permanence, partagé en deux, en trois compartiments, sinon plus. Pour quoi faire ?

J’ai cherché sur internet le nom du mal qui me ronge, parce que je n’ai pas eu le courage de me rendre chez le médecin pour qu’il me bourre de médicaments. J’ai entendu des mots à la mode, comme « charge mentale ». La solution consisterait à déléguer. Mais comment s’y prendre quand on est entouré d’abrutis ? Je voulais juste préparer une tartiflette pour faire plaisir à mon fils. Et cet imbécile a oublié l’ingrédient principal : le fromage. Ce n’était pourtant pas sorcier. Je ne lui demandais pas de me décrocher la Lune !

Je ne peux pas être partout. Je ne suis pas Dieu. En fait, je suis peut-être son opposé…

Énervée comme un pauvre moustique lâché auprès des victimes exsangues d’une horde de vampires, je monte dans ma petite Peugeot, appuie sur la télécommande d’un geste enragé et ouvre le portail. Je démarre. Les larmes que je retiens depuis trop longtemps m’empêchent de voir la voiture garée de l’autre côté de la rue, et le bruit de la tôle froissée agit sur moi comme un déclencheur.

– Tout le monde va bien ? hurlé-je en quittant l’habitacle.

Je réalise que je suis seule. Comme toujours, aurais-je envie de dire. Au moins, je n’aurais heurté personne. Aymeric, Marie et les enfants surgissent de la maison. Pareil pour les voisins d’en face, alertés par mon cri.

– Oh non, ça va nous coûter une fortune ! se plaint mon mari sans songer à s’enquérir de ma santé.

Et là, je pars. J’entends les gens parler, gesticuler, mais je ne les entends plus. C’est comme si une muraille s’était dressée entre le monde et moi, m’isolant dans une bulle remplie de vide.

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