J'irai danser sous la Lune
11 – Dans la Gueule du Loup
Mes pieds n’ont pas encore franchi le seuil d’Air Pagong que je me suis déjà transformée en boule de nerfs. Ce matin, j’avais besoin que mon mari me mette en confiance. Pourtant, j’ai passé mon temps à le rassurer, lui. Cinq dizaines de fois, il a dû me demander si j’étais sûre que j’allais tenir le coup. Puis, il a enfilé sa cape invisible de superhéros et m’a fait promettre de l’appeler si ça n’allait pas, m’assurant qu’au moindre problème, il rappliquerait pour me tirer de là. J’avais surtout besoin qu’il me fasse confiance, pour que je puisse à mon tour avoir confiance en moi.
Mes enfants ont senti la tension qui flottait dans l’air. Résultat, Anna s’est encore montrée insolente malgré son jeune âge et, turbulente, elle a renversé un vase auquel je tenais en courant après le chat dans le couloir. Quant à Nico, muré dans son mutisme, il s’est fait pipi dessus, ce qui ne lui était pas arrivé depuis un moment. J’ai pris sur moi pour ne pas leur crier dessus, mais ça m’a empêchée de me concentrer sur moi pour mieux préparer ma journée.
Je jette un regard à ma montre. Malheureusement, ses aiguilles n’ont pas arrêté leur course tyrannique. Il est temps d’entrer dans le ring ! Je me traîne à travers le parking et franchis les portes de l’entreprise avec l’entrain d’un condamné à mort. Je me dirige droit vers l’ascenseur, où je croise Ada, une secrétaire.
– On dirait un veau que l’on conduit à l’abattoir.
Que c’est flatteur !
– C’est à peu près ça, oui.
Une fois dans l’open space, j’ai l’impression que tous les regards convergent sur moi. Je fixe mes chaussures et avance aussi vite que possible en direction de mon poste. Forcément, je me prends le pied dans la lanière du sac de Nina, l’une de mes collègues, et effectue un vol plané qui attire l’attention de tout le monde.
– Tu vas bien ? s’enquiert la propriétaire de la besace.
– Oui, oui, merci, murmuré-je en me mettant debout.
J’arrange ma jupe, époussette mon chemisier, et m’installe sur ma chaise, ni vu ni connu. Mes mains tremblent lorsque j’allume mon ordinateur. La première voix que j’entends dans mon casque est celle de Christine, ma responsable.
– Bonjour, Luna. J’espère que tu es en forme. Nous faisons face à une grève des contrôleurs aériens et la journée risque d’être pénible.
Je fais la grimace, sachant pertinemment qu’elle ne peut pas voir mon visage. Si je comprends le combat social des contrôleurs aériens, et que j’ai tendance à soutenir leur mouvement, il n’empêche que ça nous plonge dans la panade la plus profonde. En effet, de nombreux vols sont annulés. Et, vers qui se tournent les clients mécontents ? Vers nous, forcément. C’est dans nos oreilles qu’ils déversent leur frustration, souvent sous forme de tsunami d’insultes.
– D’accord, je suis prête.
Voilà le résultat de notre échange. Ça ne va guère plus loin.
Le premier appel concerne une femme agacée de voir son vol annulé. Les coups de fil suivants lui sont similaires. Mon dos se voûte un peu plus à chaque insulte reçue, à chaque commentaire désobligeant, à chaque mot hurlé à mon oreille. Heureusement que toutes mes journées ne ressemblent pas à celle-ci. Sinon, je ne donnerais pas cher de ma peau.
Pendant la pause midi, je déjeune avec mes collègues à la cafétéria. L’ambiance est tendue, tout le monde est sur ses gardes. C’est toujours le cas lors des jours de grève, ou de grandes intempéries qui empêchent les avions de décoller.
– Alors, pourquoi étais-tu absente ?
– La grippe, prétexté-je, conformément à ce qui est écrit sur mon arrêt de travail.
Je ne m’étends pas sur le sujet. Les personnes avec qui je partage mon repas aujourd’hui ne sont pas celles que je préfère, loin de là. Et puis, ça ne les regarde pas.
– Jacques aussi, il a la grippe, croit bon de m’informer Jade. Mais lui, il est venu travailler.
– C’est vrai qu’il est courageux, lui répond Madeleine.
C’est surtout un manque de respect envers les autres, ai-je envie de dire, quand on sait à quel point ces microbes sont contagieux.
La conversation se poursuit sur l’absentéisme. Antoine, célibataire, affirme que les femmes sont plus souvent absentes que les hommes, oubliant que bien souvent, la santé des enfants reste à leur charge. Chacun y va de sa science et très vite, j’éprouve les symptômes de ce « trop-plein » qui m’avait conduite à me rendre chez le médecin une semaine plus tôt. Je ne pense pas être concernée par le « burn-out », même si je sais que j’en présente certains symptômes caractéristiques, et que ma personnalité perfectionniste fait de moi une victime idéale. Dans mon cas, je parlerais plutôt d’un mal-être général, puisque cela concerne également ce qui se passe à la maison. Mes pensées s’envolent vers Carmen, et je songe à tout ce qu’elle m’a apporté en seulement quelques jours. Ma relation commence à s’améliorer avec mon mari et mes enfants, même si ce n’est pas encore gagné. Mes yeux se perdent dans la forêt, de l’autre côté de la fenêtre, et mon esprit construit un refuge autour de moi. Au moins, je suis sur le bon chemin. Je suis capable d’avancer. C’est dans cette affirmation que je puise la force de poursuivre ma journée.
En fin d’après-midi, Christine m’oblige à rester plus longtemps que prévu. Enfin, elle ne m’oblige pas réellement. Mais ma responsable me connaît, et elle sait que je suis prête à tout accepter afin d’éviter les conflits. Je pense justement à Jacques, mon collègue prétendument si courageux. Celui que tout le monde porte aux nues. Il a commencé son premier jour de boulot en arrivant en retard. Résultat : les gens le félicitent quand il est à l’heure. Et il n’est jamais resté travailler à la fin de sa journée, si bien que plus aucun responsable ne lui demande de le faire. Quand moi, j’ose refuser une fois, c’est le drame. Pourquoi ?
J’arrive encore une fois en retard à l’école, où Monique repart de ses commentaires cinglants.
Le jour suivant ne se déroule guère mieux.
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12 – CAMOUFLAGE
Mercredi après le boulot, je suis sur les rotules en récupérant les enfants au périscolaire. Néanmoins, j’ai tenu à les chercher en marchant, pour une fois que je le pouvais. Comme ça, on fera le retour à pied. Je n’ai pas oublié que ma fille se tient nettement mieux à la maison lorsqu’elle peut se dépenser physiquement sur le chemin, et mon fils est moins refermé sur lui-même lorsque je peux prendre un peu de temps pour lui, ne serait-ce que sur la durée du trajet. Néanmoins, je suis épuisée, et je donnerais cher pour pouvoir m’occuper simplement de moi. Me glisser dans un bain chaud, prendre un livre, visionner ne serait-ce qu’un épisode de ma série préférée.
Je m’apprête à commencer les devoirs de lecture d’Anna quand mon téléphone sonne. Le nom d’Aymeric s’affiche à l’écran. Comme il n’est pas du genre à m’appeler par surprise pour raviver notre flamme, je sais que je ne dois pas m’attendre à quelque chose d’agréable.
– Salut, ma chérie, tu vas bien ?
C’est une question rhétorique. Il ne m’a pas laissé le temps de lui répondre.
– Je voulais te prévenir que je rentrerai plus tard que prévu ce soir. Un chercheur a besoin des résultats du séquençage pour une publication, et je ne suis pas sûr de les avoir avant quelques heures.
Je ne peux pas m’opposer à ça. Lui dire que je suis sur les rotules et que j’aimerais qu’il m’aide un peu. La recherche sauve des vies, alors que supporter les appels des clients mécontents me donne seulement envie de leur arracher la leur. Mon job ne contribue aucunement à l’amélioration de notre société. Et financièrement, son travail nous rapporte plus que le mien. Ce n’est pas ce soir que je vais pouvoir compter sur mon mari. Pour ne pas changer, me soufflerait ma conscience.
– D’accord, ne t’en fais pas.
Il raccroche sans plus de fioritures. Plutôt que de me lamenter, je me tourne vers ma fille.
– Ça te dirait d’avoir une personne de plus pour faire tes devoirs avec toi, aujourd’hui ?
Anna me fixe avec des yeux ronds comme des soucoupes, se demandant probablement si je n’ai pas perdu l’esprit.
– Alors, chouquette ?
– Euh, oui, pourquoi pas ?
– Super, merci.
Je lui demande d’attendre sagement, puis je sors de la maison et traverse la rue pour frapper à la porte des Dominguez. Carmen m’accueille avec son sourire ensoleillé, capable de réchauffer les cœurs de glace.
– Ça te dit, de venir faire les devoirs avec ma fille ? balancé-je d’entrée de jeu.
Ce n’est qu’après avoir formulé ma phrase que je me rends compte que la vieille dame pourrait le prendre mal. Elle pourrait croire que je l’insulte ou que je me moque d’elle. Néanmoins, son sourire soleil s’élargit un peu plus.
– Avec plaisir.
Anna est toute fière de lire son texte devant un auditoire attentif, ce qui lui permet d’oublier certaines de ses difficultés. Puis, elle ne cache pas sa surprise en constatant que Carmen est encore moins avancée qu’elle au niveau de l’apprentissage de la lecture. La Philippine lui révèle qu’elle vient seulement de commencer à appréhender les lettres, et qu’elle a beaucoup progressé parce qu’elle travaille beaucoup. Elles s’encouragent l’une l’autre, et je ne regrette pas du tout d’avoir eu l’idée d’inviter notre voisine à se joindre à nous. Comme d’habitude, les devoirs de Nico sont faits en un éclair.
– Ça vous dit de venir chez moi ? J’ai un super toboggan dans le jardin, et une balançoire qui penche un peu, mais qui devrait tenir le coup.
Les enfants sautillent de joie, et moi, je me retiens de le faire, même si je suis tout aussi contente. Je vais pouvoir prendre de ses nouvelles et lui raconter comment ça se passe au travail. C’est fou comme je me suis vite habituée à la voir tous les jours.
Guillerette, elle me raconte que son fils lui a téléchargé une méthode pour apprendre à lire. Que ce n’est pas pareil que d’avoir un enseignant en face de soi, mais qu’elle s’en sort plutôt pas mal. Je me sens un peu coupable de l’avoir lâchée, mais avec le boulot, les enfants et mon mari, je peine à trouver le temps de m’occuper d’elle. Néanmoins, je lui promets de lui réserver un peu de lecture tous les week-ends.
– Et toi ?
Je lui raconte comment ça se passe au boulot. Je lui fais part de cette détresse qui s’abat comme une chape de plomb sur mes épaules et qui m’empêche d’aller de l’avant. Je me sens mieux qu’il y a une semaine, certes. Je parviens à me réfugier dans mon esprit, comme elle m’a appris à le faire, mais ce n’est pas suffisant. Je lui fais également part de mon sentiment de culpabilité. C’est vrai, il existe des boulots nettement plus néfastes que le mien. Je pense notamment aux infirmières, aux médecins, aux policiers et aux pompiers qui font face à la mort tous les jours.
– Outre des aspects socio-économiques, la pénibilité du travail dépend beaucoup du mental du salarié.
– Quoi ?
Nous sommes tranquillement assises dans sa cuisine, d’où je peux surveiller les enfants par la fenêtre.
– Je parle de ta capacité à voir le verre à moitié vide, ou à moitié plein.
Disant cela, elle se lève pour nous verser un peu de thé.
– Ah oui. Tu veux que je fasse preuve d’optimisme.
– C’est un peu ça, oui. Mais je vais commencer par te demander de sourire.
– De sourire ?
– Exactement. Sais-tu quel est le surnom que l’on donne à mon pays ?
– La nation de celle qui a toujours réponse à tout ?
Ma plaisanterie la fait pouffer. Son rire contagieux m’aide à me détendre.
– On nous appelle « l’Archipel du sourire ». Et c’est vrai. Mes compatriotes ont souvent le sourire aux lèvres. Pourtant, trente pour cent de la population vit avec moins d’un euro par jour.
– Tu es en train de me dire que je dois tout accepter de mes supérieurs, et avec le sourire en prime ?
– Pas du tout. Je ne te demande aucunement de te transformer en carpette. Parole de syndicaliste.
Ma bouche s’ouvre en grand. J’ai du mal à imaginer cette vieille dame si douce en activiste militante. D’un autre côté, sa façon de toujours s’occuper des autres abonde dans ce sens. Oui, je la vois tout à fait manifester et se battre pour ses droits. Nos droits.
– Prendre les choses de manière positive n’est en aucun cas synonyme de mansuétude. Et si quelque chose te semble anormal, tu te dois de protester, et de le faire savoir. Je ne défendrai jamais l’exploitation, quelle que soit sa forme.
J’acquiesce.
– Cela étant, sourire libère des endorphines, qui vont soulager ton stress et t’aider à voir la vie en rose. Ça oxygène le cerveau, te permettant de mieux réfléchir. Ça embellit : on est plus beau quand on sourit que quand on tire la tronche.
– C’est vrai.
– Et ça provoque un effet domino. Si tu souris, il y a des chances que les autres te sourient en retour. C’est tout de suite plus sympa, n’est-ce pas ?
Elle a raison et je suis prête à tenter le coup. Même si imaginer Christine en train de sourire me fait un peu peur.
– Et pour le reste ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? Je… j’ai en permanence l’impression de ne pas être à la hauteur. Plus la journée avance et plus je me voûte, je me replie sur moi-même. Je ne m’en sors pas.
Tandis qu’elle m’observe attentivement, je lui fais part de mon ressenti sans mettre de filtre. Lorsque je finis, j’ai l’impression d’apercevoir un nuage au-dessus de sa tête, tant elle semble réfléchir avec force.
– Comment se passent les cours de théâtre de Nico ?
Sa question me déstabilise. Je pensais qu’on était ici pour parler de moi.
– Eh bien, il n’en a eu que deux, mais il paraît qu’il s’amuse beaucoup. Ça lui plaît et visiblement, ça l’aide à extérioriser.
– Tu sais quoi ? Tu devrais faire pareil.
Je fronce les sourcils.
– Sincèrement, Carmen, je manque de temps. Je ne me vois pas utiliser le peu de minutes dont je dispose pour m’enfermer dans une salle avec des gens bizarres pour aller lire du Corneille.
– Je ne t’ai jamais demandé de faire du rap.
– Du rap ? Je parlais du dramaturge, pas du chanteur.
Le quiproquo nous fait rire, ce qui nous aide à dissiper cette tension idiote qui s’était installée entre nous.
– Le monde est un théâtre, reprend-elle.
– Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs, terminé-je sa citation de Shakespeare.
– Exactement. Mais ce que l’Anglais a oublié de préciser, c’est que l’acteur peut choisir son rôle à tout moment.
– Comment cela ?
Je ne vois pas du tout où elle veut en venir.
– Donne-moi un modèle. Quelqu’un que tu admires.
Des dizaines de noms s’entrechoquent dans ma tête. Ça va de Marie Curie à Darwin en passant par Angelina Jolie. C’est finalement une tout autre personne qui retient mon attention.
– Dwayne Johnson.
– Dwayne Johnson ? Le Dwayne Johnson ?
Elle mime les immenses avant-bras de mon idole dans une position comique.
– Oui. Celui que l’on surnomme The Rock.
– Cette montagne de protéines ? Pourquoi lui ? En quoi serait-il un modèle ?
– Parce qu’il sauve des vies, en commençant par celle de sa propre mère, qu’il a secourue alors qu’elle tentait de mettre fin à ses jours.
– Je l’ignorais.
Comme la plupart des gens.
– Il rêvait de devenir footballeur, mais de sérieuses blessures ont réduit son rêve à néant, le plongeant dans le désespoir. Il a voulu devenir acteur. Les gens se sont moqués de lui, le traitant comme un tas de muscles sans cervelle. Aujourd’hui, il est l’une des personnalités les mieux payées d’Hollywood et il va certainement se lancer dans la politique.
– C’est un beau programme.
– Mais, ce n’est pas tout. C’est surtout quelqu’un qui n’a pas peur de parler de la dépression pour faire savoir qu’elle touche aussi les hommes, et que cela ne les rend pas moins viriles pour autant. C’est un homme qui n’a pas peur d’enfiler un tutu rose pour un de ses rôles, ou de parodier Taylor Swift pour faire rire des millions de gens à travers le monde. C’est un pilier de la masculinité positive. Un touchant mélange de force et de délicatesse. Il me suffit de visualiser son visage pour sourire naturellement.
– Alors, nous avons trouvé ton modèle.
– Qu’est-ce que je vais faire ? J’ai passé l’âge d’afficher des posters de lui dans ma chambre.
– Oui. D’ailleurs, ton mari pourrait le prendre un peu mal.
Nous sourions toutes les deux. Ça fait du bien.
– Je vais te demander de jouer le rôle de Dwayne Johnson.
– Quoi ?
– Tu vas t’imaginer dans sa peau. Tu vas jouer à être lui.
Ma mâchoire doit toucher par terre à cet instant précis. J’ai peur d’avoir mal entendu.
Elle m’explique les bienfaits du théâtre, de cette sorte de bouclier que nous confère le fait d’interpréter un rôle, et comment, le fait de prétendre être quelqu’un d’autre peut nous aider à mieux accepter notre propre personnalité.
Elle se montre tellement convaincante qu’à la fin, je lui fais la promesse de devenir Dwayne Johnson, ne serait-ce que l’espace de vingt-quatre heures.
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