J'irai danser sous la Lune
10 – Se Ressourcer
Vendredi matin arrive, et je suis consciente que c’est mon dernier jour d’arrêt maladie. Je pourrais retourner chez le médecin. Il reconduirait mon congé, j’en suis certaine. Le docteur Hamo a confiance en moi et sait que je ne suis pas du genre à profiter de mes droits. Pourtant, je ne le fais pas. Premièrement, Air Pagong emploie le strict minimum en ce qui concerne le personnel. Si l’un de nous s’absente, ce sont les autres qui doivent compenser. Nos responsables le savent et jouent sur ça pour maintenir une certaine tension entre nous. Comme on dit : diviser pour mieux régner ! Dans tous les cas, je culpabilise à l’idée de mettre mes collègues dans la panade.
Deuxièmement, je me sens mieux. Je sais bien que Manille ne s’est pas faite en un jour, mais voilà, je me sens prête à retourner au travail, même si mon mari a émis quelques doutes à ce sujet.
Quand j’arrive chez Carmen, je suis surprise de constater qu’elle a enfilé son manteau.
– Ton chauffage est en panne ? lancé-je en guise de salut.
– Non, mais toi, tu dois te changer.
Je jette un œil à ma robe d’hiver, à mes collants, à mes bottes. Puis je les compare au jogging usé de la vieille dame.
– Laisse-moi deviner. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on va participer à un concours de beauté.
Un sourire malicieux se peint sur ses traits. J’apprécie le fait de pouvoir plaisanter avec elle. Carmen est dotée d’autodérision. C’est une qualité rare dont je devrais m’inspirer.
– Allez, va mettre une tenue confortable. On se retrouve dans mon garage dans quelques minutes.
Je fonce me changer. Vêtue d’un vieux jean et d’un pull informe, j’ai l’impression d’avoir atterri dans les années quatre-vingt.
– Tu as ta DeLorean ?
– Non. J’ai mieux que ça.
Nous entrons dans son parking sous-terrain. La bonne nouvelle, c’est que l’utilitaire jaune n’est pas là. Par contre, elle désigne une jeep qui doit avoir au moins trente ans, et dont la forme et les couleurs me font penser à l’un de mes films préférés.
– Où allons-nous ? À Jurassic Park ?
– Arrête de vouloir tout contrôler et accepte la surprise.
– Carmen, suivre tes indications routières n’est pas « accepter la surprise ». C’est « évoluer dans un monde où les lois de la physique qui régissent notre planète ne sont plus valables ».
Elle s’esclaffe, amusée.
– Je l’admets. La NASA devrait me contacter pour l’entraînement de ses astronautes.
On finit par faire un compromis. Elle ne me dévoile pas ce que nous allons faire, mais me donne le nom du lieu où nous nous rendons, ce qui me permet au moins de rentrer les coordonnées GPS dans mon téléphone et m’évite de mourir prématurément d’une crise cardiaque.
Quarante minutes plus tard, nous arrivons à la Réserve Naturelle Régionale du Ried, une zone boisée sillonnée par de très nombreux cours d’eau.
– Je voudrais te voir conduire d’ici la fin de l’année, décrété-je en sortant de la jeep.
– C’est possible. J’ai une bonne professeure.
Le compliment me va droit au cœur. Hier, nous avons commencé l’apprentissage de la lecture. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne suffit pas de savoir lire pour pouvoir enseigner. Pour apprendre à lire à quelqu’un, il faut avoir des capacités d’adaptation énormes, et il est nécessaire de savoir se mettre à la place de l’autre. Carmen a beaucoup appris, hier, mais elle n’est pas la seule. Moi aussi, je suis sortie grandie de cette leçon. Et j’ai hâte de m’y remettre.
– Tu connais cet endroit ?
Je fais signe que non. Elle me présente brièvement l’intérêt pédagogique et touristique du lieu. La plupart des arbres ont perdu leurs feuilles. Néanmoins, l’endroit dégage une atmosphère agréable. Nous nous mettons en marche et très vite, la beauté de la forêt me fait oublier le sol boueux, le froid, et l’humidité. Les nombreux cours d’eau qui sillonnent le site ne font qu’ajouter du cachet à son charme. Sans m’en rendre compte, je me mets à respirer à pleins poumons. Ici, je me sens libre. Épanouie.
– Je viens souvent ici, chercher des plantes et la paix.
– La paix ?
Elle met ses bras en croix, comme si elle voulait désigner l’ensemble de la forêt, et je comprends ce qu’elle veut dire. Ou plutôt, je le sens. Je perçois moi aussi cette énergie bienfaitrice qui s’empare de moi.
– Dans un monde comme le nôtre, rapide, bruyant, exigeant, il est bon de trouver des lieux ou des activités qui nous permettent de nous ressourcer. Dans mon cas, c’est la nature. Et dans le tien ?
– Je me sens bien ici, moi aussi.
– Tu as d’autres sources « antistress » ?
La réponse ne me saute pas aux yeux. Je suis obligée de réfléchir pour trouver ce qui peut m’apaiser.
– Le gras et le sucré, surtout.
Je ris jaune.
– La nourriture est connue pour avoir le pouvoir de combler nos vides, mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus sain, tu en conviendras.
– Oui, je suis entièrement d’accord.
– Pour la prochaine fois, je vais te demander d’établir une liste de ce qui t’aide à trouver la paix. Ça peut être des gens, des endroits, des activités… Certains peuvent puiser leur sérénité dans le heavy métal, d’autres dans le silence le plus complet. Il n’y a pas de règle. Chacun est différent.
– D’ailleurs, à ce sujet, j’ai un petit souci.
– À voir cette lueur inquiète qui brille dans tes yeux, je n’aurais pas utilisé le mot « petit ».
– Oh, tu sais bien, ce n’est pas la taille qui compte.
Un petit sourire étire ses lèvres, mais ses iris restent préoccupés quand elle m’observe. Une chose est sûre : avec elle, je n’ai pas la possibilité de mentir ni de minimiser la réalité.
– Je reprends le boulot lundi. Je ne pourrai plus venir te voir aussi facilement.
Elle s’arrête de marcher pour me faire face.
– Je sais que ce n’est pas forcément prudent. Je pourrais faire une rechute. Je pourrais gâcher tous les efforts que nous avons entrepris jusqu’ici et…
– Et tu pourrais aussi t’en sortir comme une reine.
– Tu le penses vraiment ? Mon mari croit que je fais une bêtise.
– Ce que je pense n’a aucune importance. Pas plus que ce que croit ton mari. Ce qui compte, c’est ce que toi, tu ressens, assène-t-elle en tapant sa tempe du bout de l’index. Tu ne le sais pas forcément, mais tu te connais mieux que quiconque.
Je la remercie d’un hochement de tête. Sa confiance en moi me touche au-delà des mots.
– Je t’avoue que si j’ai envie d’y retourner, la perspective de me retrouver derrière mon bureau, un casque sur les oreilles et, dans mon cerveau, les insultes de certains voyageurs et la pression de mes supérieurs, m’effraie un peu.
– C’est normal. Et l’admettre est un signe de force, et non de faiblesse.
– Comment est-ce que je vais faire ?
Honnêtement, je me sens ridicule. Mon travail n’est pas le pire job au monde. Je n’ai pas de charge lourde à porter. Je suis assise sur une chaise confortable, au chaud. Mes actes ne jouent pas sur la vie ou la mort d’autrui, et je n’ai pas peur pour mon intégrité physique. C’est dans ma tête que ça se passe. Je me sens exploitée. Utilisée. Il y a en moi comme un ras-le-bol qui ne demande qu’à déborder, et j’ai l’impression que la situation pourrait devenir incontrôlable pour un mot de trop de la part de ma responsable. Comme si à force de tirer sur la corde, quelque chose s’était brisé en moi au niveau professionnel. Pourtant, il faut que j’y retourne. Même si j’appréhende le moment où je vais franchir le seuil de l’open space dans lequel je passe mes journées.
– Tu vas avancer, lentement mais sûrement, et d’un seul pas à la fois. Et surtout, tu vas regarder en arrière pour voir combien de fois tu as été forte, aux moments les plus intenses de ta vie. Tu vas te concentrer sur l’instant présent, et réaliser combien tu es forte aujourd’hui. Rassérénée, tu seras capable de te construire un futur.
Touchée par ses mots, je ris nerveusement.
– On dirait le discours d’un général à ses soldats la veille d’une grande bataille.
– Eh bien, je n’y connais rien à l’armée, mais je devine que tu as l’âme d’une guerrière.
Nous interrompons notre promenade pour un pique-nique, puis elle me donne d’autres pistes auxquelles m’accrocher si les choses tournaient mal pour moi, lundi.
La pluie commence à tomber sur la forêt, mais en cherchant bien, on trouve toujours un refuge pour s’abriter.
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