J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 16 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

17 – Déléguer Est un Sport de Combat

 

 

– C’est un énorme pas en avant. Tu as compris par toi-même que l’on ne peut pas changer les gens malgré eux et que parfois, le seul choix qui s’offre à nous est de les ignorer.

– Merci. J’avoue que je me prends moins la tête depuis que j’ai compris que je ne pouvais rien faire pour me faire aimer de belle-maman. C’est pareil pour Christine, ma responsable chez Air Pagong.

Carmen plisse les yeux en m’observant attentivement, puis une lueur malicieuse s’allume dans ses iris.

– Tu es bien sûre que tu as essayé de te rapprocher d’elle ?

Je m’applique à nettoyer les feuilles d’une orchidée blanche et violette qui répond au nom barbare d’Eriaxis rigida, originaire de la Nouvelle-Calédonie. Comme ma technique de diversion ne fonctionne pas, je réponds avec humour.

– Si par « essayer de me rapprocher d’elle », tu entends que je ne lui ai pas jeté ma chaise à la figure, alors oui, on peut cocher cette case.

Elle m’offre une grimace parfaitement hilarante.

– Je suis contente que tu ne sois pas passée du côté obscur de la Force en cédant à la violence, mais ça serait encore mieux si tu essayais de la comprendre.

– Christine ? Ça ne marchera jamais. C’est une vraie peau de vache.

– Jamais, toujours… Que ces absolus sont tellement… catégoriques ! Qu’est-ce que tu lui reproches au juste, à cette Christine.

– Son excès de zèle, entre autres. Il faut toujours que tout soit parfait et…

– Que tout soit parfait ? Tiens, tiens, ça me rappelle quelqu’un.

Touché !

Je fais la moue et penche la tête sur le côté.

– Par chance, le changement qui s’opère en toi est incroyable, et tu t’es beaucoup éloignée de l’ancienne Luna si rigide !

– Merci.

– Cela étant, Christine a peut-être une raison de se comporter comme…

– Comme un dragon ? complété-je sa phrase dans un sourire.

– D’accord, comme un dragon. Mais, si tu regardes bien, les femmes ont davantage tendance que les hommes à être imbuvables au boulot.

– Pourquoi ? N’est-ce pas un peu sexiste de penser ça ?

– Non. En revanche, c’est le sexisme qui provoque cette regrettable caractéristique.

– Comment cela ? Je ne comprends pas.

– Pendant longtemps, les femmes ont été confinées à la maison, ou dans les champs. Si l’on tient compte de l’histoire générale, elles ne sont arrivées que très récemment sur le marché du travail. Sans oublier que certains mâles les considèrent encore comme des petites choses fragiles qu’il faut protéger. Ou pire encore, comme des incapables. À cause de cela, de nombreuses femmes se sentent obligées de « prouver » au monde entier qu’elles ont mérité leur place au sein de l’entreprise. Dans ce but, elles n’hésitent pas à faire preuve d’excès de zèle, et à se comporter comme de véritables peaux de vache, principalement… envers les autres femmes.

– C’est vrai ?

– Oui. Un ami qui travaillait dans un hôpital m’avait parlé de la manière dont les infirmières se comportaient face à leur hiérarchie. Lorsqu’elles avaient affaire à un chirurgien, elles lui ouvraient les dossiers, s’activaient autour de lui. Elles le maternaient, en quelque sorte. Alors que, quand elles se trouvaient avec une chirurgienne, elles laissaient simplement les dossiers des patients sur le bureau. Une façon de lui dire : je travaille avec toi, mais je ne suis pas à ton service.

– Pourquoi ?

– Quand on est une femme, servir un homme entraîne moins de rivalité que de servir une congénère. Ça comporte aussi une dimension érotique inconsciente qui flatte notre narcissisme. Et puis, on agit aussi par mimétisme, parce que c’est ce qu’on a souvent vu faire autour de nous. Il n’est pas aisé de changer sa manière de faire, même si tu te débrouilles très bien pour construire la nouvelle Luna.

– Merci.

– Dans tous les cas, garde en esprit cette idée de sexisme ordinaire. C’est une piste à creuser avec Christine. Quoi qu’il en soit, ta technique de rapprochement a porté ses fruits avec Monique.

– Oui, elle a vraiment été adorable. C’était une belle surprise que d’apprendre à mieux la connaître.

– Elle m’a appelée pour m’aider avec la lecture. C’est une très belle action que tu as faite, là.

Mes pommettes se colorent de rose, et je détourne le regard, mal à l’aise devant cette avalanche de compliments.

– Ne rougis pas, Luna. Rassembler les gens, ce n’est pas donné à tout le monde. Certaines personnes aiment garder le contrôle sur toutes leurs relations et ne supportent pas que les autres se voient indépendamment d’eux. Toi, tu es dépourvue d’égoïsme. En revanche, il faut que tu apprennes à gérer les compliments, et aussi à en faire.

D’étonnement, j’arrête de nettoyer la belle orchidée, m’interrogeant sur les propos de la grand-mère.

– Tu sais quoi ? Tu as raison.

– J’ai toujours raison, s’esclaffe-t-elle.

Son manque total de modestie me fait sourire. Pourtant, elle n’a jamais fait preuve d’un orgueil démesuré.

– Dans notre société, il est tabou de se jeter des fleurs, poursuit-il.

– Oui, bon, pour certains plus que d’autres. Ma belle-mère n’hésite pas à s’attribuer les succès des autres. « Oh, Luna, j’ai vraiment bien fait de te donner la recette de ce gâteau, parce que même toi, tu l’as réussi », mimé-je en imitant le timbre de Marie.

Nous rions ensemble, amusées de ma prestation.

– Orgueil déplacé et connaissance de ses points forts ne sont pas synonymes. Néanmoins, je t’assure que connaître ses propres qualités, et surtout les admettre, n’est pas une mauvaise chose, au contraire. Mieux vaut cela que de s’appesantir sur ses propres défauts, pas vrai ?

Je souris encore, parce qu’elle a vu juste. Jusqu’à il y a peu, j’avais tendance à me voir comme une incapable. Les faits m’ont montré que j’avais tort.

– Il est également important de souligner les qualités des autres.

J’acquiesce.

– Et de savoir dire merci. Par exemple, as-tu remercié ton mari quand il t’a aidée à réchauffer les plats, même si ça s’est fini en catastrophe ?

– Le remercier ? Et puis quoi encore ! Il ne me remercie pas, lui, quand je m’occupe de la plupart des tâches domestiques. Est-ce que tu es en train d’insinuer que quand je m’en charge, c’est normal, et quand il le fait, c’est exceptionnel au point de mériter une médaille ?

– Pas du tout ! Mais peut-être que si tu donnes l’exemple en le remerciant, il finira par t’imiter. Certaines personnes ne disent jamais merci. Je trouve ça triste.

Je songe à ses paroles et soudain, un déclic se produit dans ma tête.

– Tu as raison. Il existe même certaines cultures qui ne connaissent pas ce mot. Les Hassanya de Mauritanie, par exemple.

– Pour quelle raison ?

– C’est un peuple qui a été réduit en esclavage pendant très longtemps. Là-bas, c’était le culte du pillage, de la violence extrême. Le maître jetait un peu de nourriture à l’esclave, comme on le ferait à un animal. Pourquoi le soumis aurait-il dit merci ? À force d’être traité en sous-homme, il oubliait sa véritable nature. Néanmoins, le mot « merci » existe chez une tribu voisine, issue d’esclaves affranchis.

– Donc quelque part, dire « merci » est une façon de se libérer, tu ne trouves pas, Luna ?

Nous échangeons un long regard tandis que j’assimile ses mots.

– Je suis d’accord.

– Je crois que tu peux arrêter de nettoyer les feuilles de cette pauvre orchidée de Nouvelle-Calédonie. Elles brillent tellement que je vais me faire une déchirure rétinienne rien qu’à les regarder. Tu veux un thé ?

– Avec plaisir.

Je suis venue ici juste après le départ de ma belle-mère, et on ne peut pas dire que le repas que nous avons partagé avec elle ait été très nourrissant sur un plan nutritionnel. Le thé me donnera l’impression d’avoir le ventre plein.

Carmen pose un plateau au milieu de la table de la cuisine. Il contient de drôles d’objets qui ressemblent… à des dragons.

– C’est quoi ?

– Ce sont des durians. C’est un fruit très connu aux Philippines, tu as envie de goûter ?

Je fais la grimace, hésitante.

– Je t’assure, ce n’est pas très calorique. Et pour maigrir, il ne s’agit pas de t’affamer, mais de mieux manger.

– Allez, c’est d’accord. De toute façon, la plupart de mes régimes se sont soldés par un bide.

Tout en chauffant l’eau pour le thé, elle attrape un couteau et le plante dans l’espèce de dragon vert. Soudain, une odeur nauséabonde se répand dans la cuisine. D’accord, Carmen est vieille, mais elle aurait pu essayer de se retenir, tout de même. J’essaie de faire celle qui n’a pas remarqué afin de ne pas la mettre mal à l’aise, mais c’est plus fort que moi. Les émanations qui volettent dans cette cuisine feraient la joie de Voldemort pour la simple et bonne raison qu’il n’a pas de nez. Je finis par me boucher les narines, à présent écœurée pour de bon. La grand-mère éclate d’un rire tonitruant. Je me demande comment elle fait pour ouvrir la bouche sans vomir.

– Vraiment, très élégant, Carmen ! maugréé-je en me couvrant les lèvres avec ma main libre.

Ma voix ressemble au coassement d’une grenouille.

– Ce n’est pas moi, c’est le fruit.

– Ce n’est pas toi qui m’as dit qu’il fallait assumer ses torts, dans la vie ? Accuser un pauvre fruit, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

Elle rit si fort que je finis par partager son hilarité. Elle quitte la cuisine et revient une minute plus tard avec de l’encens. Je n’ai jamais été aussi heureuse de respirer cette fumée tout droit venue d’Asie. Je l’aide à servir le thé, puis nous prenons place autour de la table.

– Je t’assure que c’est le fruit.

– Et tu veux m’en faire manger ? Sérieusement ?

Elle opine avec conviction.

– Oui. Tu ne peux pas quitter ma maison sans y avoir goûté.

Sous ses airs sympathiques, Carmen est une forte tête. Je capitule sans me battre.

– C’est d’accord.

La vieille dame coupe le fruit en deux et me tend une moitié, ainsi qu’une cuillère. À cet instant précis, l’odeur est tellement insoutenable que je dois me pincer le nez pour éviter de vomir.

– Adieu, monde cruel, couiné-je pour faire rire mon amie.

Puis, je mets une cuillerée de fruit dans ma bouche… et le résultat est bluffant. Le goût est… indescriptible. Incomparable. C’est sucré, onctueux, un peu gluant et d’une rare finesse. Quand je lève les yeux sur Carmen, je constate qu’elle m’observe avec fierté. Son dernier enseignement me vient à l’esprit, et il me tarde de le mettre en pratique.

– C’est un régal, vraiment. Tu as bien fait d’insister, tu as eu raison une fois de plus. Merci !

Elle ouvre la bouche pour parler, mais je la devance.

– Oui, je sais, tu as toujours raison.

La vieille dame s’esclaffe avec moi.

– Leçon : ne jamais se fier aux apparences, parce qu’elles peuvent être trompeuses.

J’acquiesce.

– Oui. Ce n’est pas parce qu’un fruit a une forme de dragon et une odeur de rat mort qu’il n’est pas délicieux.

– Voilà. Tu savais que dans la plupart des lieux publics, aux Philippines, on trouve un panneau représentant un durian barré pour éviter que sa puanteur incommode les gens ?

– C’est vrai ?

J’éclate de rire en imaginant la scène. Je ris si souvent en ce moment que cela me rappelle les débuts de ma relation avec Aymeric, et j’adore ça. Je veux conserver cet état d’esprit.

– Je t’emmène bientôt dans un marché asiatique. Tu y découvriras de nouveaux fruits et légumes qui t’aideront à t’alimenter autrement.

– J’ai hâte de voir ça. Mes derniers exploits culinaires sont…

– Oh, ce ne sont pas tes exploits qui sont en cause, mais ceux de ton mari, d’après ce que j’ai compris. Le coup des œufs qui explosent et du poulet pas cuit, c’était monumental !

Je ne peux pas m’empêcher de pouffer en repensant à la tête de ma belle-mère quand elle a vu le salon retapissé d’œuf. C’était hilarant.

– J’essaie de lui confier des tâches peu à peu, mais ce n’est pas facile.

– C’est vrai, je l’avoue. Ton époux a deux mains gauches en ce qui concerne la cuisine, mais c’est un bon début. Et sans t’en rendre compte, tu as déjà fait le plus dur.

– Le plus dur ? Je ne comprends pas.

– Comment aurais-tu réagi il y a quelques semaines si ta belle-mère était venue te voir, et que ta maison avait ressemblé à un champ de bataille.

Je me souviens très bien de l’angoisse qui était la mienne chaque fois qu’elle était invitée. Chaque chose devait être nickel. La moindre saleté, le moindre faux pas me stressait horriblement.

– Pour lutter contre la charge mentale, il faut d’abord apprendre à déléguer. Confier une tâche à quelqu’un, ça veut dire que cette tâche ne sera pas forcément accomplie à la perfection. Et toi, tu as déjà accepté ça.

J’avale une autre bouchée de durian en songeant à ses mots.

– Tu as raison, Carmen. Cela étant, presque tout repose encore sur moi. Je veux dire, je peux lui confier la cuisson d’un plat, mais pas la préparation entière du repas. Je peux lui demander de faire les courses, mais je dois faire la liste, parce qu’il est incapable d’anticiper.

– C’est vrai. Les hommes n’anticipent pas, en général. D’un côté, c’est peut-être physiologique. Le cerveau de la femme est probablement programmé pour anticiper, je ne sais pas. Mais c’est aussi culturel, puisque c’est ainsi que nous avons éduqué nos hommes. Ils peuvent et surtout, ils doivent apprendre à anticiper pour alléger notre charge mentale.

– Et comment est-ce qu’on peut s’y prendre ?

– Avec du temps et de la patience. Et surtout, avec de la persévérance. La tienne, et la sienne. Mais j’ai confiance en vous deux. Vous vous en sortirez.

Après un long échange ponctué de fous rires, je quitte sa maison avec de nouvelles idées sur l’organisation de mon foyer. Je suis confiante, nous irons de l’avant.

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