J'irai danser sous la Lune
Chapitre 3 · Santa Clarita était un très ancien bâtiment…
Santa Clarita était un très ancien bâtiment en pierre. Selon Pax, qui s’était déjà improvisé guide des lieux, il datait du dix-huitième siècle. La conversion massive des Philippins remontait aux seizième et dix-septième et, depuis, notre ferveur n’avait eu cesse de croître.
Arrivés devant la porte, nous frappâmes lourdement sur l’immense porte en vieux bois. Il nous fallut attendre longtemps – Dieu avait peut-être l’éternité devant lui, mais pas nous – pour qu’une femme, maigre comme un clou, vienne nous ouvrir. De type occidental, mais dotée d’une peau trop mate pour être Américaine, elle nous examina tous les trois.
– Kumusta, nous salua-t-elle.
Son accent hispanique me renseigna sur sa possible nationalité. Nombreux étaient les religieux espagnols qui se rendaient en mission aux Philippines, principalement pour des raisons historiques. Durant de longs siècles, l’archipel était resté une colonie de la couronne ibérique, avant de devenir un protectorat américain. La liberté de mon pays était récente, et les liens entre Manille et Madrid demeuraient très forts, très intenses. Nos deux cultures étaient liées, inébranlablement.
– Navrée, nous n’accueillons pas de nécessiteux, aujourd’hui. C’est le chaos à l’intérieur…
Elle s’apprêtait à nous fermer la porte au nez. Instinctivement, je la bloquai en me servant de mon pied droit, et de mes mains. Pax vola immédiatement à mon secours en se joignant à moi.
– Ce n’est pas possible, protestai-je, c’est une urgence.
Là-dessus, je plaçai mes bras derrière mon dos, fouillant dans mon pagne pour en extraire la fillette. Je la montrai à la femme.
– C’est pour elle, que nous sommes venus jusqu’ici. Nous n’avons pas hésité à marcher durant des heures.
– C’est votre fille ?
Je fis non de la tête.
– Je l’ai trouvée dans une maison que… dans une maison dont la porte était ouverte, occultai-je.
Pas la peine de lui raconter que j’étais une voleuse professionnelle qui faisait les poches aux macchabées. Ça aurait assurément fait tache sur mon plan.
– Sa mère était morte à côté d’elle. Alors je l’ai prise et je l’ai amenée ici. Je… nous nous sommes dit que vous en prendriez soin.
Après tout, c’était leur boulot de s’occuper des bébés abandonnés. Celle-ci n’en était pas une à proprement parler, puisque sa maman était simplement décédée en la protégeant, mais ça revenait au même. Cet enfant avait besoin de la protection d’une institution.
Le regard de la nonne papillonna entre la fillette et moi.
– Habituellement, nous prenons ces cas en charge. Ici, c’est la maison du Seigneur, et elle est ouverte à tous. Nous nous devons de porter secours à quiconque frappera à notre porte.
Voilà qui tombait bien.
– Seulement…
Je n’aimais pas du tout ce « seulement ».
– Le typhon a provoqué de graves dégâts. Notre toit a été soufflé, certains murs se sont effondrés… Je suis vraiment désolée, mais cela tombe vraiment mal.
Elle avait l’air sincère. Et paniquée. Comme moi, à cet instant précis. Qu’allais-je faire du bébé ? Cependant, je n’eus pas le temps de me poser beaucoup de questions, car ce fut le moment que Tom choisit pour intervenir.
– Dans cette situation, pourquoi ne pas nous laisser vous aider ? Il va bientôt faire noir, et il n’est pas prudent de se promener sur les routes à pied. Pourquoi ne pas nous accueillir ? Nous dormirions à même le sol, nous n’avons pas besoin d’un lit. Demain, nous nous prêterons main-forte pour les travaux. Nous resterons aussi longtemps qu’il le faudra. Pendant ce temps, vous pourrez réfléchir à une solution pour l’enfant. Qu’en pensez-vous ?
Je cachai ma surprise sous un sourire de circonstances. Il n’était pas de ceux qui proposaient leur aide par simple altruisme. D’ailleurs, il ne devait même pas connaître ce mot. Ce qu’il avait derrière la tête devait être au moins aussi gros que le mont Pinatubo. Cependant, comme ça allait dans mon sens, je me contentai d’acquiescer tout en lançant un regard d’avertissement au chef de ma bande. La Sœur parut hésiter quelques instants. Enfin, elle hocha le menton.
– Entrez, je vais vous conduire chez la Mère Supérieure. Elle saura mieux que moi ce qu’il convient de faire.
Je me sentis comme un démon soudain autorisé à franchir le seuil saint de cette institution. J’avais l’impression de ne pas être digne d’en fouler le sol. Mais peu importe, seul mon but comptait. Je serrai le bébé contre moi, et longeai les couloirs en pierre. La plupart d’entre eux étaient dépourvus de plafond. L’Espagnole avait dit vrai : partout régnait la désolation. Les lieux ne semblaient déjà pas bien riches à la base, et ils risquaient de l’être encore moins lors de la prochaine pluie, qui faute de toit, ne manquerait pas de s’abattre sur le peu d’objets restants, ainsi que sur les habitants.
Je m’étais représenté la Mère Supérieure comme une sorte de Godzilla. Une créature imposante, dominante, effrayante. Elle n’était rien de tout ça. Assise sur une chaise en paille, la vieille Philippine qui nous faisait face ressemblait à un raisin sec tout fripé, marqué de rides aussi profondes que la fosse des Mariannes. Avec son regard d’ébène et son sourire avenant, elle tenait plus de l’inoffensif chaton que du monstre impitoyable. Elle flottait dans son habit de nonne, et elle semblait si âgée, que je me demandais si sa gorge ne risquait pas de se désintégrer en poussière à l’instant où elle nous parlerait.
Avec respect, mais sans fioritures, l’Espagnole la mit au courant de notre situation. Tom me lança une œillade qui disait : « si elle n’est pas d’accord, ça ne fait rien. Elle est si petite que je pourrais la battre d’un seul geste de l’auriculaire. » Toujours prompt à user de la violence. Je lui fis un signe discret pour l’en dissuader. Cette vieille dame aux allures de Bouddha thaïlandais m’inspirait confiance.
– Nous les accueillerons, décréta-t-elle simplement.
– En êtes-vous certaine ? Nous sommes quand même dans un sacré pétrin, intervint une troisième religieuse, venue se joindre à nous.
– La vertu se forge dans l’adversité, rétorqua la Mère Supérieure. Elle y grandit, elle s’y façonne, et s’y épanouit.
Pas vraiment rompus aux paroles philosophes, nous restâmes interdits.
Plus maladroite que sage, elle fit tomber l’éventail qu’elle tenait entre ses mains. Pour le débusquer, elle écarta la couverture qui recouvrait ses jambes malgré la chaleur étouffante, et nous découvrîmes que de gambettes, elle n’en avait point. Pax écarquilla les yeux, et je lui flanquai un coup de coude pour qu’il cesse de la dévisager de la sorte. La vieille dame s’en rendit compte sans toutefois prendre la mouche. Au lieu de le gronder, elle lui adressa un clin d’œil malicieux en remettant le plaid en place.
– Allez, Sœur Carmen, fouillez les placards qui tiennent encore debout, et donnez-leur de quoi improviser des lits, ordonna-t-elle. Nous déciderons demain du sort de l’enfant, mais je suis confiante, nous trouverons une solution pour chacun ! Allez en paix, et ramenez-moi un bol de riz. Ah, et ma télécommande. C’est bientôt l’heure de Derrick !
Derrick ? C’était quoi, ce truc ? La dernière série à la mode ? Ça ne me disait rien qui vaille. Pourtant, du temps où je travaillais chez la famille aisée, j’étais au courant de toutes les sorties télé et ciné. Mais ça remontait à deux ans. Derrick était peut-être un tantinet plus vieux que ça.
Ladite Sœur Carmen fronça le nez.
– Hum… Mère, nous n’avons plus d’électricité, et la télé… disons qu’elle gît sous le toit. Ou plutôt sous ses décombres.
– Ah. Mince alors. Il faut savoir chevaucher le diable quand c’est lui qui conduit.
Mes amis et moi échangeâmes un regard circonspect. Elle avait l’air d’avoir soudainement perdu la tête. Mais après tout, la sagesse pouvait-elle exister sans folie ?
On nous conduisit vers une pièce nue, sans toit. Chacun reçut une couverture. Nous dormirions à même le sol, mais nous avions connu des nuits nettement plus mauvaises.
– Vous, mademoiselle, vous séjournerez dans la buanderie, m’informa Sœur Carmen. Navrée, nous n’avons pas d’endroit plus confortable, et les règles du couvent font que…
J’oubliais que nous nous trouvions dans une institution sainte et que, par conséquent, une fille qui dormait avec deux garçons, ce n’était pas ce qu’il y avait de plus adéquat pour se fondre dans le décor. Encore moins dans un pays aussi catholique que le mien. À ma décharge, cela faisait si longtemps que je n’avais plus le loisir de me soucier des convenances, que j’en venais parfois à les oublier. Ça ne me ferait que plus de place pour somnoler avec le bébé.
Lorsque nous fûmes enfin installés, c’était déjà l’heure du repas. La nuit était tombée, et les nonnes avaient allumé quelques cierges afin de s’éclairer. La lueur des bougies jetait des ombres çà et là, donnant aux lieux parsemés de statuettes de saints, une ambiance fantasmagorique pour le moins flippante. L’archipel recelait des légendes en tout genre, les habitants étant friands autant de religion, que de surnaturel. Par conséquent, ce fut en retenant un frisson que je me joignis aux autres. Peureuse ou pas, il était hors de question que je montre une quelconque faiblesse. Cette manière de penser était devenue pour moi une sorte de leitmotiv. Ne jamais se trahir. Ne jamais devenir vulnérable. C’était une question de survie. Mais le bébé, que je portais contre moi, ne constituait-il pas une faiblesse ?
Tandis que Pax et Tom prenaient place autour de la table, j’aidai deux religieuses à servir les aliments. Des bols de riz agrémentés de quelques légumes, le tout encore fumant. Un repas frugal, en somme. Cependant, pour nous, qui n’avions guère l’habitude de consommer de la nourriture chaude, ces mets constituaient le plus délicieux et le plus irrésistible des banquets. Il suffisait de voir l’expression avec laquelle les garçons fixaient leurs plats, les yeux ronds comme des assiettes. J’en aurais ri, si je n’avais pas été si affamée, moi aussi. Je m’assis entre eux. Incapable de résister plus longtemps, Pax plongea sa fourchette dans le riz. Moins d’une seconde plus tard, il se prenait une tape sonore sur la main, de la part d’une religieuse aux allures de pirate avec son cache sur l’œil droit. Penaud, mon ami cacha sa menotte sous la table pendant que les sœurs récitaient le bénédicité.
– Ça dure combien de temps, cette prière ? chuchota-t-il.
– Jusqu’à ce que notre plat refroidisse, pourquoi ? répondis-je en tâchant de masquer tant bien que mal mon hilarité.
Pax se mordit les lèvres, probablement pour ne pas croquer son bol – ou plutôt une religieuse – en patientant difficilement, tandis que Tom faisait preuve d’un calme étonnant quand on le connaissait. J’avais beau essayer de comprendre ce qu’il manigançait, rien ne filtrait. Enfin, la plus jeune des sœurs nous adressa un geste de la tête en murmurant : ça y est, vous pouvez y aller.
Alors, nous nous jetâmes sur nos assiettes, vidant leur contenu sans ménagement. Comprenez-nous. Si les Philippines sont un pays très catholique, peuplé des habitants chrétiens les plus pratiquants de la planète, nous trois étions d’une autre trempe. Je demeurais, pour ma part, croyante. Mais ma vie d’errance avait littéralement basculé mon sens des priorités, si bien que pour moi, les prières pouvaient attendre que mon estomac se remplisse. Les gens qui vivaient continuellement le ventre plein m’auraient taxée de malpolie, ou d’ingrate, sinon d’hérétique. Je n’en avais rien à faire. Seul le respect que j’avais pour ces femmes qui me nourrissaient, et qui représentaient le salut de l’enfant que je portais, m’avait poussée à attendre qu’elles finissent leur bénédicité.
Nous avalâmes notre pitance dans un silence sépulcral, comme si le fait de parler durant le repas avait constitué un luxe auquel nous n’étions pas habitués, ou pire, une distraction que nous ne pouvions pas nous permettre. Combien de fois avions-nous dû nous battre pour notre nourriture ? Y compris en utilisant la force. Comme des chiens affamés défendant leur os, nous dévorâmes ce qui nous était offert, et ne nous autorisâmes à lever la tête que lorsque le dernier grain de riz fut avalé.
Ça y est, Lani, tu as vidé ton assiette. Maintenant, tu peux cesser de te comporter en ogresse et retrouver une vie normale.
Autour de la table, les expressions allaient de l’écœurement à la compassion, en passant par l’amusement. La Mère Supérieure, nommée Leia, nous couvait d’un regard avenant.
– Hum… Pax, vous avez du riz sur la joue, l’en informa Carmen.
Comme un crapaud, mon ami sortit sa langue et happa les grains restants. Hors de question pour nous de perdre une miette de nourriture. Nous finîmes notre repas dans une ambiance détendue, parsemée d’éclats de rire.
Ce fut à cet instant précis que le bébé, que je tenais encore contre moi, se mit à pleurer. Elle était propre, nous l’avions changée en arrivant ici. Mais il était vrai que cela faisait quelques heures qu’elle n’avait rien avalé. Dans mes souvenirs, les bambins mangeaient tout le temps, y compris de nuit. Je me levai pour essayer de la calmer, la berçant du mieux que je le pouvais. Rien n’y fit. J’éprouvais une profonde gêne à l’idée de ne pas savoir comment m’occuper du bébé, mais d’une, je n’avais pas demandé à l’avoir dans les pattes et de deux, on ne me l’avait pas livrée avec le manuel d’instructions. Il fallait que je me débrouille seule pour comprendre ce que voulait ce petit être de chair et de sang. Leia fit un geste de la tête, et une nonne se leva. Cette dernière revint quelques minutes plus tard, un biberon à la main. Je lui tendis la fillette. Elle secoua la caboche et voulut me refiler le biberon. Ma gêne s’intensifia. J’avais déjà nourri des bébés. Enfin, n’exagérons rien, j’en avais alimenté un seul, à l’époque où je travaillais pour la famille aisée. Et tout s’était bien passé. Je ne l’avais pas étranglé et j’avais même trouvé ça agréable. Mais là… c’était différent. Pour une raison inconnue, j’éprouvais un refus viscéral à l’idée de nourrir ce bébé. Comme si je ne me sentais pas prête à accepter cet échange avec lui.
– Essayez, Lani. Vous avez l’occasion de lui donner ce dernier repas aujourd'hui. Demain, il sera peut-être trop tard, puisque nous la prendrons sous notre aile.
Ce fut plus sa bienveillance que ses paroles qui me convainquirent. Je me rassis sur ma chaise, tandis que Carmen m’aidait à caler l’enfant dans mes bras. Une nonne me tendit le biberon et, très lentement, avec précaution, je l’approchai de la bouche de la fillette. Elle ouvrit la bouche en grand et le prit avidement, tétant avec une force à laquelle je ne m’attendais pas. Ses yeux d’onyx brillèrent, reprenant vie. Alors, sans que j’en comprenne la raison, un sourire béat se dessina sur mon visage, et le monde disparut tout autour de moi. Seul existait le bébé qui buvait dans mes bras, tout chaud contre mon corps. Une connexion inexplicable naquit entre cette petite chose et moi. J’en ignorais l’origine, mais sa puissance me prit au dépourvu.
– Quel est son nom ?
Ma bulle de quiétude percée, je levai un regard étonné sur la nonne qui me questionnait.
– Elle… n’en a pas encore, m’excusai-je. Je n’avais pas l’intention de la garder, alors j’ai préféré m’en abstenir. Sa maman lui en avait peut-être donné un, mais elle était déjà morte quand j’ai trouvé la fillette.
Habituée à faire face à la rudesse de la mort depuis longtemps, j’en parlais sans gêne et sans tabou.
Les yeux en amande de la sœur se plissèrent avec malice.
– Dans ce cas, comment allez-vous l’appeler ?
– Moi ? Mais, je ne suis pas sa mère !
Elle balaya ma protestation du revers de la main, et me fit signe d’observer le bébé. Bien calée contre moi, elle s’était endormie paisiblement, son biberon vide, une goutte de lait perlait au coin de ses lèvres roses.
– Dieu me corrige si je me trompe, mais en cet instant précis, vous êtes pour elle ce qui ressemble le plus à une maman. Lui donner un nom vous revient de droit, après tout ce que vous avez fait pour elle.
J’opinai, pensive. Je croyais qu’il me serait difficile de lui dégoter un prénom. On ne trouvait pas ces choses-là juste en claquant des doigts. Pourtant, le qualificatif parfait me tomba dessus comme par magie, et lorsqu’il se présenta à moi, il me sembla si évident que je fus surprise de ne pas l’avoir donné plus tôt.
– C’est Nenita.
Nenita est un mot tagalog, la langue principale des Philippines, issu de l’espagnol, dont il prend son origine. Il signifie « fillette », avec une nuance affectueuse. À mon sens, il exprimait l’anonymat de cet enfant, privé de famille, privé d’identité officielle. Il définissait ce qu’elle était à mes yeux. Une fillette tout ce qu’il y a de plus innocent, de plus beau. Une fillette qu’il fallait sauver. Que j’avais sauvée. Désormais, ma tâche auprès d’elle était pratiquement terminée.
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