J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 15 sur 26

Pages du PDF

J'irai danser sous la Lune

16 – Et Parfois, Il Y A Comme un Couac

 

Finalement, la maison est nickel. Les paroles d’Adji, rencontrée hier, m’ont profondément déboussolée. Pour le coup, j’ai passé une bonne partie de la nuit à réfléchir à ce qu’aurait été ma vie si je n’avais pas sacrifié ma passion au profit de la sécurité. J’aurais fini dévorée par un tigre dans la jungle birmane. Je n’aurais jamais eu d’enfants et n’aurais pas connu le bonheur d’être mère. Aymeric m’aurait quittée pour une femme plus sûre, financièrement parlant. Ou alors, je vivrais simplement de ma passion, et je serais heureuse, comblée. Comment en être certaine ? Puisque je n’ai aucune chance de trouver réponse à cette question, puisque je ne possède pas de machine à remonter le temps, j’ai déclaré qu’il était inutile de ruminer. Du coup, je me suis levée à deux heures du matin pour nettoyer la maison. Quitte à être réveillée, autant se rendre utile. Résultat, j’ai astiqué chaque centimètre de surface disponible, et le repas est quasiment prêt. Il n’y a plus qu’à rôtir le poulet que j’ai fait mariner, à frire la patate douce, et à faire bouillir des œufs durs. Aymeric vient de se lever quand la sonnerie retentit.

– Qui est-ce que ça peut être à cette heure-ci, un dimanche matin ?

– J’espère que ce n’est rien de grave, et qu’il n’est rien arrivé à ma mère ! s’inquiète-t-il.

Ne me donne pas de faux espoirs !

Il quitte son bol de café pour se précipiter vers l’entrée. C’est la voix de ma voisine qui résonne dans le couloir quand il ouvre la porte.

– Quelque chose me dit que vous ne venez pas pour chercher du sel, lance-t-il.

– Je suis navrée de vous importuner si tôt, mais on a une petite urgence à l’association.

Je m’avance vers la porte, un torchon à la main, alors qu’Aymeric invite Carmen à entrer. Au regard qu’elle me jette, je comprends que je suis aussi impliquée dans cette « urgence ». Effectivement, elle m’explique que deux bénévoles sont malades et qu’ils ont besoin d’un coup de main pour préparer le repas de midi pour les sans-abri, même s’ils seront assez nombreux pour le servir.

– Hélas, j’ai une urgence moi aussi. Marie, ma belle-mère, vient manger aujourd’hui.

C’est un peu comme si Godzilla et King Kong s’étaient donné rendez-vous autour de ma table.

– Ça va, ce n’est pas l’Armaggedon, tout de même ! proteste Aymeric. La maison est propre comme un sou neuf et à ce que je vois, tu as déjà presque tout préparé pour le repas. Tu n’auras qu’à rentrer un peu plus tôt pour cuire le tout.

Sous le regard attentif de la voisine, qui ne loupe pas une miette de ma réaction, je me mords l’intérieur des joues pour calmer ma colère. J’en ai marre qu’il minimise les défauts de sa mère, allant presque jusqu’à la canoniser de son vivant. Une telle dévotion, ce n’est pas normal. Elle porte bien son nom, la Sainte Vierge Marie ! N’entend-il pas les critiques incessantes dont elle me mitraille, alors que je fais de mon mieux pour lui plaire ?

– Tu as raison, chéri. Je vais partir filer un coup de main à l’association. Et toi, tu te chargeras de finir de préparer le repas.

– Quoi ? Mais tu es complètement folle ? Je ne sais même pas réchauffer des pâtes.

– Eh bien, tu sais ce qu’on dit ? Il n’est jamais trop tard pour se lancer. C’est même toi qui me l’as affirmé, hier.

Ses yeux exorbités de terreur me dévisagent avec crainte. Intérieurement, je jubile.

– Carmen, tu peux attendre cinq minutes que je lui prépare une liste exhaustive ?

Je me saisis d’un crayon et d’un bout de papier et lui détaille tout. Du temps de cuisson des œufs durs jusqu’à la température du four pour le poulet. Je ne laisse rien au hasard. Du moins, c’est ce que je crois…

– Allons-y, Alonso ! lancé-je à ma voisine en citant le mémorable Docteur Who.

Moins d’un quart d’heure plus tard, nous sommes à l’association. Je suis accueillie en héros, et ça me fait le plus grand bien. C’est toujours mieux que de rester à la maison à essuyer des tâches imaginaires en essayant de plaire à ma belle-mère, non ?

La préparation du repas enfin prête, on m’invite à rester, mais je refuse poliment en alléguant un combat à mort contre un hybride de la reine d’Angleterre et de Freddy, des Griffes de la Nuit.

Je laisse derrière moi une Carmen hilare, qui explique aux autres que j’ai simplement invité ma belle-mère, et que la fin du monde n’est pas pour aujourd’hui.

En gravissant les marches qui mènent au perron, je commence à sentir une odeur qui ne me dit rien qui vaille. Ce n’est vraiment pas bon signe. Mon mari m’ouvre la porte avant même que j’aie sorti ma clé, et au sourire satisfait qui illumine son visage d’ange, je me dis que ces effluves évoquant de la nourriture brûlée ne peuvent pas venir de chez nous.

Je suis en train d’enlever mon manteau quand un « poc » résonne dans la maison. Suivi d’un deuxième, puis d’un troisième « poc ».

– Tu as fait du pop corn ? demande-t-il, surpris.

– Avec quoi ? Avec mon bâton de rouge à lèvres ? Je ne suis pas MacGyver, tout de même !

Un « poc » nettement plus intense nous fait sursauter tous les deux.

– Oh non ! crié-je.

Je fonce en direction de la cuisine, mon époux sur mes talons. De la fumée noire comme les ailes d’un corbeau s’échappe de la casserole. Je soulève le couvercle et l’Armaggedon commence. Il doit y avoir une faille spatio-temporelle puisque Fukushima et Tchernobyl viennent de fusionner dans ma cuisine pour ne former qu’une seule et unique catastrophe qui porte le doux nom d’Aymeric.

Soudain, l’un des six œufs que je lui avais demandé de faire bouillir explose, envoyant des morceaux blancs, noirs et jaunes sur le carrelage, le plafond, la lampe et nos cheveux. J’en ai même au coin de l’œil. Et ça pue comme le diable !

– Vite ! m’époumoné-je. La porte !

– Je fais quoi ?

– Ben tu te la prends dans le pied ! À ton avis ? Tu l’ouvres !

Il se hâte d’obéir. Quant à moi, j’attrape la casserole et fonce en direction de la terrasse en maugréant à chaque fois qu’un œuf explose, envoyant des saletés à travers le couloir et le salon.

Miracle, Aymeric anticipe et ouvre la baie vitrée. C’est mon jour de chance !

Mon ennemie jurée enfermée dehors – je parle de la casserole et non de ma moitié – je braque sur mon homme un regard incendiaire.

– Maman ? Maman ? La maison brûle ?

Pas encore, mes chéris, pas encore…

Au milieu de la fumée, je distingue mes enfants qui gigotent. C’est plutôt bon signe, ils ne se sont pas étouffés.

– Mais non, mes chéris. Papa s’entraîne juste à faire de la magie.

– Oh ! Papa est comme Harry Potter ? Je le savais !

Et en plus, il passe pour un héros ! J’aurai tout entendu !

– Non. Il est plutôt comme Seamus Finnigan. Donnez-lui une baguette et une formule magique et il mettra le feu à Poudlard.

– Ma puce… râle ma moitié.

Je me compose un sourire, au cas où les enfants verraient mon visage à travers le gaz obscur qui nous entoure et nous pique les yeux.

– Si vous montiez jouer un peu, les enfants ? Mamie n’est pas attendue avant une heure.

Une fois n’est pas coutume, les deux garnements obéissent. Je retourne dans la cuisine après avoir ouvert toutes les fenêtres pour dissiper la fumée. Mon mari me suit comme mon ombre.

– Sérieusement, Aymeric ? Ce n’était pas difficile, je t’ai tout noté. Tu devais les laisser cuire…

– Pendant une heure trente.

Ma bouche s’ouvre en grand.

– Pardon ?

– Oui, une heure trente, c’est ce qui est écrit là.

Il se tourne pour me tendre la liste que je lui ai faite. Je ne la regarde même pas.

– Attends, tu as cuit le poulet pendant combien de temps ?

– Ben, dix minutes au four.

Je ferme les yeux en essayant de me calmer, puis je reprends :

– Mon chou, tu as inversé le temps de cuisson des œufs et celui du poulet. Ce qui fait que tu as cramé et fait exploser les premiers, tandis que tu as très gentiment réchauffé le second. C’est vrai que le pauvre volatile devait se les geler, dans le frigo. Tu aurais pu lui filer une couverture, il aurait été encore plus content !

– Pas la peine de monter sur tes grands chevaux. La liste n’était pas claire !

Ma mâchoire touche le carrelage, oui, juste là entre les morceaux de coquille d’œuf et le bout de peau de poulet.

– Tu as le culot de me rejeter la faute dessus ?

Comprenant qu’il est allé trop loin, Aymeric se fait tout petit. Mais je n’ai pas le temps d’exprimer ma colère, parce que la sonnerie retentit encore. Pas de chance, c’est belle-maman qui se pointe avec cinquante minutes d’avance.

– Excusez-moi, j’avais peur qu’il y ait de la circulation et de ne pas arriver à temps.

De la circulation, un dimanche, dans un village au fin fond de la campagne alsacienne. On aura tout entendu.

Puis, elle lève son nez en l’air.

– Oh, ça pue ! c’est infect !

Je retiens de justesse un « pourtant, une odeur de soufre et de brûlé, ça ne devrait pas vous surprendre, mais vous rappeler votre chez-vous : l’enfer ».

Elle se tourne dans ma direction, brandissant vers moi son index accusateur.

– Que s’est-il passé, bon Dieu ? C’est horrible ! Qu’est-ce que vous avez encore raté ?

Je m’apprête à m’attribuer tous les torts, comme je le fais habituellement afin que l’image qu’elle a de son fils ne s’émaille pas. Et finalement, je décide que ce petit jeu a assez duré.

– C’est…

– C’est moi, m’interrompt Aymeric. J’ai brûlé des œufs durs. Il y a pire comme boulette, non ?

Mon mari et moi échangeons un regard d’une rare intensité. Parce que j’ai pris conscience que je devais arrêter de le surprotéger. Parce qu’il a peut-être compris qu’il fallait qu’il grandisse. Et grandir, ce n’est pas oublier l’enfant qu’on est encore dans son cœur, mais accepter les défauts qui font de nous des êtres uniques.

– Bien sûr, mon loulou, s’empresse de répondre belle-maman, mettant un terme à notre échange silencieux. Il y a pire comme boulette. Tu te rappelles la fois où ta femme, Luna…

Mais je ne l’écoute déjà plus. Parce que j’ai décidé que son avis n’aurait plus la moindre importance pour moi.

Cette fois, le repas est nul, je suis d’accord avec elle. Le poulet est cru. Les œufs… eh bien, ils sont sur la tapisserie, sur le carrelage, sur les fenêtres et sur mes cheveux. Ils sont partout sauf dans l’assiette. Et il règne dans la maison une insoutenable odeur de brûlé qui nous donne à tous des larmes aux yeux. Je propose d’aller manger dehors, mais Marie ne partage pas mon avis. Elle préfère déjeuner à la maison. Forcément, elle ne pouvait pas être d’accord avec moi. Alors qu’Aymeric suggère d’aller chercher de la nourriture à emporter, je me hâte de prendre les clés de ma Peugeot. Ça me permettra de souffler.

– N’emboutissez pas de voiture, cette fois, raille Marie.

– Figurez-vous qu’emboutir la voiture de ma voisine a été la meilleure chose qui me soit arrivée dans la vie, après le mariage avec votre fils et la naissance de nos enfants.

Un sourire compréhensif naît sur les lèvres de ma moitié. Cette complicité qui est en train d’affleurer entre nous me plaît beaucoup. Je suis calme quand je quitte la maison, et je le suis tout autant quand je reviens avec des hamburgers et des frites. Après m’être alimentée de salades et de soupes toute la semaine, je n’ai rien contre un peu de gras. Parfois, un peu de malbouffe, ça a du bon. Tant que ça reste occasionnel…

Je reçois les critiques de Marie en toute sérénité. À vrai dire, elles ne me touchent même plus, elles me font rire. Certes, Aymeric ne prend pas ma défense, mais désormais, je m’en fiche. Parce que je vois les choses sous un autre angle. Le cavalier servant ne veut pas se pointer ? Ce n’est pas grave. Je sais me défendre toute seule en cas de besoin.

À la fin du repas, je m’efforce néanmoins d’appliquer les préceptes de Carmen et de tendre la main à l’ennemi, même si dans le cas de belle-maman, j’ai bien peur qu’elle finisse par me croquer le bras.

– Marie, est-ce que vous êtes disponible jeudi prochain pour une balade ?

Comme j’ai travaillé hier, j’ai réussi à obtenir en contrepartie qu’on m’accorde la journée de jeudi.

– Les enfants seront là ?

– Non. Ils seront à l’école.

– Je sais que mon fils travaille dur, donc il sera absent. Alors non, merci.

En clair, à ses yeux, la seule chose qui me rende intéressante, ce sont mes enfants et mon mari. Sans eux, je n’existe pas. J’en prends note et décide de la rayer de ma liste. Cela ne signifie pas que je vais cesser de la recevoir à la maison. Aymeric a besoin d’une mère, Anna et Nico, d’une grand-mère. Mais moi, je n’ai plus besoin d’essayer de lui plaire par tous les moyens. Alors, autant devenir moi-même, pas vrai ?

OceanofPDF.com