J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 8 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

7 – Une Main Tendue

 

 

Je suis un peu fatiguée en sonnant chez ma voisine. Je serais bien restée sur mon canapé à regarder défiler les pubs à la télé en ingurgitant des trucs hypercaloriques. Je me suis forcée à traverser cette route qui nous sépare, et le sourire rayonnant de Carmen me prouve que j’ai eu raison de chercher la motivation au fond de mon cœur.

– Alors, ce ménage par le vide ?

Je pourrais lui dire que tout s’est bien passé. Ou presque. Après tout, ce n’est pas de sa faute si mes vieilles habitudes ont repris le dessus quand je me suis sentie cantonnée à mon rôle d’unique gestionnaire de la maison. Une fois n’est pas coutume, je réponds à sa question par une autre question.

– Tu as prévu quelque chose, aujourd’hui ?

– Ça dépend de toi, réplique-t-elle avec une moue intriguée

J’attends un peu, histoire de jouer avec sa curiosité. Au fil des années, je suis devenue tellement prévisible que mes réactions ne surprennent plus personne.

– Eh bien, j’ai plein de sacs poubelle dans mon garage.

– Honnêtement, Luna, je ne vois pas ce que je viens faire là-dedans, répond-elle en souriant.

Ma timidité reprend le dessus, mais je me force à poursuivre.

– Ils sont remplis de vêtements et de jouets dont je souhaite me défaire suite au « ménage par le vide ». Toutefois, ces affaires sont en assez bon état et ça me fait de la peine de m’en défaire comme ça.

Le visage ridé de la vieille dame s’éclaire.

– Et tu as très bien fait de venir m’en parler. Si tu en as envie, on peut apporter tout ça à une association où travaille l’une de mes connaissances. Ça te tente ?

– Et comment !

– Alors, prépare ta voiture.

Quinze minutes plus tard, nous constatons qu’il n’y a pas assez de place dans ma petite Peugeot.

– On va peut-être emprunter l’utilitaire de mon fils. Il n’en a pas besoin, aujourd’hui, propose Carmen.

– Bonne idée.

Nous chargeons la camionnette jaune avec entrain.

– Heureusement que ce n’est pas un pick-up. Sinon, tous les voisins auraient cru que nous transportions des corps.

– Pas faux. Je devrais en profiter pour y glisser celui de ma belle-mère .

– Ah, le mariage, ce n’est pas la mer à boire, mais la belle-mère à avaler !

– Toi aussi, tu as connu les belles-mamans toxiques ?

– Oui, Luna. Mais, aussi pourrie soit-elle, souviens-toi d’une chose. Elle n’a de pouvoir de destruction sur toi que celui que tu lui donnes.

Ce dernier point me laisse songeuse. Carmen interrompt le cours de mes pensées en déposant des clés de voiture entre mes mains.

– Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ça ?

Elle relève un coin de ses lèvres dans un rictus amusé.

– Eh bien, tu peux t’en servir comme d’une arme pour crever l’œil de ton agresseur, tu peux te curer les ongles… mais là tout de suite, le mieux serait que tu les utilises pour conduire.

Là-dessus, elle désigne l’utilitaire jaune.

– Tu veux que je conduise ça ?

Elle hoche la tête sans se défaire de sa moue hilare.

– Je n’y arriverai jamais !

– Ne sois pas si négative. Qu’est-ce qui te dit que tu n’y arriveras jamais ?

– Euh, demande à mon assurance, ils ont une liste longue comme le bras.

Ce qui n’a pas l’air de l’émouvoir.

– Cet utilitaire est deux fois plus grand que ma voiture !

– On mettra deux fois plus de temps pour y aller s’il le faut, ce n’est pas un problème.

– Mais…

– Il n’y a pas de « mais » qui tienne. Tu vas y arriver, j’en suis certaine, et en plus, ça va te permettre de gagner un peu de confiance en toi.

Elle n’a pas entièrement tort. L’assurance n’a jamais fait partie de mes qualités. Cela étant, le coup de la « thérapie » ne tient pas, cette fois. Aucun coach n’exigerait ça de moi.

– Pourquoi est-ce que tu ne conduis pas, toi ? C’est le véhicule de ton fils, après tout.

Dans son regard espiègle, je saisis qu’elle est en train de chercher une réponse crédible à toute vitesse.

– Tu n’as pas le permis ! improvisé-je.

À la manière dont brillent ses iris noirs, je sais que j’ai visé dans le mille.

– Si. Enfin, plus ou moins.

Je penche la tête sur le côté pour l’inciter à m’en dire plus.

– Je détiens un permis de conduire philippin. Malheureusement, il n’est pas valide en France.

– Pourquoi ne passes-tu pas le permis ici ?

Elle se mord les lèvres, détourne le regard. Je n’abandonne pas.

– Parce que tu ne sais pas lire, c’est ça ?

Carmen hoche lentement la tête.

– Je vais te proposer un deal, c’est à prendre ou à laisser.

Elle lève ses billes intéressées sur moi.

– Je conduis. Tu prends un premier cours de lecture.

La vieille dame me dévisage longuement, comme si elle cherchait à évaluer mon sérieux. Mon cœur, qui s’éveille après un long sommeil, bat à tout rompre dans ma poitrine. Carmen me tend sa main chaude et je la serre dans la mienne pour sceller notre nouveau pacte.

– Marché conclu.

– Marché conclu.

Suivre les indications de Carmen, c’est un peu comme d’essayer d’interpréter la direction donnée par le compas fou de Jack Sparrow. Ou, comme le dirait la maman de Forrest Gump, c’est comme une boîte de chocolat. On ne sait jamais sur quel couac on va tomber. Elle est incapable de donner des indications avec plus de deux secondes d’avance. Si l’on ajoute à cela ma conduite incertaine, on obtient un cocktail explosif. Sur le chemin, j’ai entendu plus de noms d’oiseaux qu’un ornithologue, et si l’on m’avait donné un centime chaque fois que j’ai été insultée, j’aurais eu de quoi nous payer un déjeuner au restaurant le plus cher de Strasbourg. Carmen, elle, ne semble pas déstabilisée alors que moi, j’en suis à essuyer la sueur froide sur mon front. Heureusement que nous sommes seulement allées au village d’à côté, sans quoi j’aurais fini par faire une crise cardiaque au volant.

– On est arrivées à bon port, non ? lance-t-elle.

Et après tout, elle a raison. Nous quittons l’immonde utilitaire jaune et je la suis alors qu’elle s’avance vers un entrepôt qui m’a tout l’air d’un coupe-gorge.

– C’est ici qu’on se fait détrousser ?

Ses iris noirs brillent de malice.

– Méfie-toi non des gens, mais des apparences.

Après cela, elle toque trois coups sur le store baissé d’un bâtiment en tôle. Je m’attends presque à voir sortir le génie de la lampe, mais quand le rideau métallique se lève, ce n’est ni King Kong ni un T-Rex qui nous attend là, mais une femme asiatique.

– Salut, Sara. J’ai amené une recrue pour la journée. Je te présente Luna, ma voisine.

Je tends la main à cette nouvelle connaissance, mais elle me devance en approchant son joli visage du mien pour me claquer une bise sur la joue.

– Bienvenue, Luna.

Cette dame m’inspire tout de suite de la sympathie, ce qui est rare. La plupart des gens me laissent indifférente, au point que je pensais réellement être asociale.

– On a apporté quelques bricoles, annonce Carmen.

Sara tourne son regard complice vers moi.

– Quand elle dit « quelques bricoles », elle parle de l’équivalent en volume du coffre de la voiture, non ?

– Hum… plutôt un utilitaire plein.

Sara éclate d’un rire communicatif.

– Eh bien, tant mieux. Ça va faire un tas d’heureux. On décharge ?

– Allons-y.

Le temps qu’on finisse d’entasser les affaires dans l’entrepôt, de nouveaux bénévoles arrivent. On me présente Jo, une dame d’un âge avancé aux cheveux rouges, Ahmed, étudiant, Sandrine, la trentaine, et Marc, un quadra séduisant. C’est la trentenaire qui semble être la chef et distribue les tâches. Tandis que d’autres sont chargés de trier les affaires que j’ai apportées, on m’assigne en cuisine avec Sara et Carmen. Moi, je suis de corvée « patates ». Ensemble, nous épluchons près d’une centaine de kilos de légumes, issus des dons de diverses fermes locales, pour la soupe populaire du jour.

– A-t-on autant d’indigents, chez nous ?

Si c’est en ville que l’on trouve les plus riches, les villages ne sont pas réputés pour accueillir les populations les plus fragiles, qui s’entassent souvent dans les zones urbaines.

– Nous donnons une partie de nos biens à une autre association de Strasbourg. Ils seront là dans une heure, explique Sara. Néanmoins, tu seras surprise en constatant la quantité de gens dans le besoin que l’on trouve ici.

En effet, lorsque l’heure du déjeuner arrive, après le passage des bénévoles strasbourgeois, les personnes fragilisées commencent à affluer.

On me place au front, en compagnie de Sara et d’Ahmed, tandis que les autres sont chargés de distribuer vêtements et boîtes de conserve. Nous, on doit servir les repas après avoir dressé des tables au centre de l’entrepôt.

J’hésite au moment de présenter les repas aux nécessiteux. Dois-je rester froide et distante ? Leur offrir un sourire amical ? Je n’ai jamais été confrontée à ce type de personnes. Et lorsque la première visiteuse, une dame accompagnée d’un enfant, se place devant moi, je commence à paniquer. Mais quand le garçon m’observe avec naturalité, un sourire qui n’est pas forcé apparaît sur mon visage. Je deviens alors ouverte et accessible, sans toutefois montrer de pitié. Ces gens-là méritent d’être traités avec dignité. Voir ce défilé tellement humain m’aide à relativiser et quelque part, je ne peux pas m’empêcher de culpabiliser. Parce que moi, je passe mon existence à me plaindre alors que tant d’autres sont nettement plus mal lotis que moi. Il me suffit de voir cette vieille dame qui a dû travailler durant des décennies pour au final, ne pas avoir de quoi se nourrir correctement. Ou ce migrant qui a traversé la redoutable mer, qui a vu la mort de si près, et qui sourit en discutant avec son voisin. Oui, je suis définitivement à côté de la plaque.

À la fin de notre service, nous allons nous asseoir avec ceux qui mangent. D’après ce que j’ai compris, ils n’ont pas seulement besoin de nourriture. Ils ont aussi besoin de quelqu’un à qui parler. Certains me racontent leur histoire. D’autres discutent de tout et de rien. Le principal, c’est de communiquer. De trouver une oreille attentive qui s’intéresse à leur personne, à leur sort. Savoir que s’ils n’existent plus aux yeux de la société, ils ne sont pas morts pour autant. Quelque part dans mon cœur, un sentiment de révolte s’éveille. Un monde qui abandonne les plus faibles est, à mon sens, un monde malade. Pour citer un célèbre film, on ne laisse pas bébé dans un coin.

Une fois nos « invités » partis, je suis de corvée vaisselle avec Sara. Alors que d’habitude, c’est une tâche qui m’agace, cette fois ça me détend. Peut-être parce que je suis sortie de mon quotidien. Ou parce que la présence de cette femme sympathique me fait oublier ce que je suis en train de faire.

– Alors, comment s’est passé ce premier contact ?

– Eh bien, je t’avoue que j’appréhendais vraiment cette rencontre. Dans les médias, on ne parle que de la violence, alors je redoutais la façon dont ils allaient se comporter avec nous. D’ailleurs, moi-même, je ne savais pas trop comment les traiter. Finalement, ça s’est fait avec naturalité et je suis plutôt contente de ma journée.

– Je pense qu’ils l’étaient aussi. Tu détiens une qualité rarissime.

J’écarquille les yeux pour montrer ma surprise. Je n’ai pas l’habitude de recevoir des compliments. Ni d’en faire.

– Tu sais écouter.

Je ris, amusée, et secoue la tête en essuyant une assiette.

– Tout le monde peut faire ça. Il suffit de tendre l’oreille.

– Non. Ça, c’est qu’on croit. Mais écouter n’est pas entendre. Pour écouter quelqu’un, il ne suffit pas d’être doté d’un pavillon auditif en état de marche, parce qu’on écoute avec le cœur, et avec l’esprit. Il faut être doté d’empathie, ce dont peu de gens peuvent se targuer, malheureusement, et il est également nécessaire de savoir se mettre à la place des autres.

J’acquiesce sans trop savoir quoi répondre, à la fois mal à l’aise et ravie d’entendre quelque chose de positif à mon sujet alors que je passe mon temps à me dévaloriser.

– Est-ce que ça te dirait de devenir l’une des nôtres ?

Sara se mord la lèvre inférieure en laissant voir ses canines, particulièrement longues.

– Un vampire, tu veux dire ? plaisanté-je en désignant ses dents. Si Edward Cullen est de la partie, c’est quand tu veux !

– Eh non, malheureusement. Mais nous manquons de bénévoles, ici. On serait heureux de t’accueillir, tu as beaucoup de talent.

J’analyse mon emploi du temps chaotique. Ça me semble impossible. Je vérifie que personne ne nous écoute. Les oreilles les plus proches de nous sont celles de Carmen et je doute qu’elle nous entende, vu son âge.

– Je suis désolée, mais ça me paraît compliqué. Je suis quelqu’un de très désorganisé. J’ai déjà du mal à m’en sortir avec mon travail, mes enfants, mon mari…

Je fais la grimace, ce qui la fait sourire.

– Tu en parles comme si c’était un ogre.

– Tu n’es pas très loin de la vérité, blagué-je en plissant le nez.

J’attrape une autre assiette et reprends mon sérieux.

– Je suis désolée. Pour tout te dire, je ne suis pas au mieux de ma forme en ce moment, et je ne sais pas si l’on est vraiment efficace pour aider les autres quand on n’est pas très bien soi-même.

– Ça, ce n’est pas à moi de te donner cette réponse.

– Je suis désolée. Je sais que c’est égoïste de ma part, mais…

– Hey ! Si tu continues comme ça, tu vas détraquer mon « jesuisdésoléemètre ».

– Pardon ?

– Tu as prononcé l’expression « je suis désolée » trois fois en moins de deux minutes. Alors, je t’arrête tout de suite. Premièrement, tu n’as pas à t’excuser ni à te justifier auprès de moi. Et deuxièmement, tu as passé toute une journée avec nous. Tu en as déjà fait nettement plus que la majorité des gens.

– J’aimerais en faire davantage.

– Tu le feras quand tu te sentiras prête. Et quand ce sera le cas, notre porte te sera toujours ouverte. D’ailleurs, si tu veux, toi et moi on peut se voir en dehors de l’association. Mes intérêts vont de la randonnée au shopping. Je ne connais pas encore grand monde dans la région, alors je serais ravie que… euh… est-ce que mon discours fait « je cherche des amis » ?

Je ris, à présent détendue.

– Oui. Mais comme j’en cherche aussi, alors ça tombe bien.

Sereine et souriante, je quitte l’entrepôt, accompagnée d’une Carmen bien silencieuse. Au moins, elle a compris que j’avais besoin de calme pour manœuvrer l’horrible monstre jaune.

– Tu veux que j’essaie de le rentrer dans le garage ?

– Non ! s’empresse-t-elle de répondre. Mon fils le garera en rentrant.

Reconnaissant des accents de frayeur dans sa voix, je ris, amusée.

– Et la confiance, alors ?

– Être confiante ne signifie pas être aveugle. Tout le monde n’est pas doué pour la même chose, et d’après ce que j’ai pu constater en te voyant conduire, les créneaux ne sont pas ton fort.

– Je l’admets.

– Mais, tu as d’autres qualités, c’est indubitable. Pour demain, j’aimerais bien que tu me fasses une petite liste de tes points forts.

– Moi ?

– Non. Ton chat.

– OK. En échange de quelques croquettes, Lipa se prêtera au jeu.

Mais quand je me tourne vers Carmen, je constate qu’elle ne partage pas ma plaisanterie.

– Dans notre société, on oublie souvent de faire des compliments, que ce soit aux autres ou à soi-même.

– Mais se faire des compliments à soi-même, n’est-ce pas une sorte d’égocentrisme ?

– Tout dépend. Si ton but est de reconnaître tes points forts afin de t’en servir pour ton bien et celui de tes proches, alors je ne vois pas où est le mal.

Vu sous cet angle, moi non plus.

– Tu as le temps pour un café ?

Je dispose de vingt minutes avant de partir chercher mes enfants à l’école. Même si la neige a fondu, je tiens à y aller à pied. Un peu d’exercice ne nous fera pas de mal, ni à moi ni aux petits. Je pourrais refuser et proposer de ce court laps de temps pour lancer une machine et passer l’aspirateur, mais je décide de m’octroyer ce plaisir.

– Et comment !

Moi qui rêvais d’exotisme, je suis déçue. Je m’attendais à de la vanille ou à de la noix de coco, et il n’en est rien. Le café philippin est exactement comme le nôtre.

Carmen veut savoir comment j’ai vécu cette journée. Je lui réponds que j’ai passé un très bon moment, et que je suis contente de cette découverte.

– Et maintenant, la version non édulcorée ?

La vieille dame commence à me connaître trop bien.

– Honnêtement, je me sens super coupable. Je passe ma vie à me plaindre alors que d’autres ont des problèmes tellement plus gros !

Elle me fusille du regard, ce qui me fait me sentir encore plus piteuse. Si je le pouvais, je me cacherais sous la table basse.

– J’espère que tu sais pourquoi je suis en rogne.

– Parce que je suis désespérante ?

– Oui, tu l’es. Mais pas pour les raisons que tu crois.

Je la dévisage avec surprise. Elle secoue la tête et pose son mug vide sur un dessous de verre à l’effigie de la Vache qui rit.

– Luna, un malheur n’est pas comparable à un autre, puisqu’ils ne dépendent pas uniquement de l’événement, mais surtout de la manière dont la personne les vit.

– Comment cela ?

– Eh bien, certains individus vont te faire un drame d’un œuf mal cuit, et d’autres surmontent la perte d’un être cher avec facilité. Nous ne sommes pas tous égaux face à la tristesse, à la colère, à ces sentiments a priori négatifs. Et, un même humain peut accepter facilement un incident jugé grave et être anéanti pour quelque chose que la plupart des gens verraient comme un événement superficiel.

J’acquiesce, intéressée par ses paroles.

– Tout est dans le mental. Ce qui compte, ce n’est pas ce qui t’arrive, mais comment toi, tu vas réagir. Et surtout, si tu vas te battre pour le surmonter.

– Oui, c’est ce que j’essaie de faire au quotidien.

– Si tu te convaincs que tu peux réussir, alors tu réussiras, Luna. J’en suis certaine.

Je me sens à la fois encouragée et apaisée. J’éprouve encore de la culpabilité vis-à-vis de ceux qui ont besoin de moi. De ceux qui ont besoin qu’on leur tende la main. Alors, je me promets de tout faire pour aller mieux afin de pouvoir m’occuper d’eux, quand le moment sera venu.

– Merci, Carmen.

Nous nous séparons avec la promesse de nous revoir le lendemain, et je fonce en direction de l’école. Comme d’habitude, Monique essaie de me prendre la tête. Je lui réponds poliment sans vraiment prêter attention à ses paroles. Aujourd’hui, j’ai vu qu’il y a des choses tellement plus importantes dans la vie !

Mes enfants ne cachent pas leur étonnement à l’idée de rentrer à pied, une fois de plus.

– Tu as encore cassé ta voiture ? s’enquiert ma fille.

– Elle ne démarre plus ? surenchérit mon fils.

Je ris de leur méfiance, que j’ai sans doute un peu méritée.

– Rien de tout ça. Aujourd’hui, j’ai même conduit une camionnette jaune géante !

J’exagère à peine !

Je leur raconte mes péripéties routières avec Carmen à grand renfort de grimaces, ce qui fait bien rire mes deux chenapans. C’est tellement plus agréable que de se battre contre eux !

Une fois de plus, Anna est plus attentive pour faire ses devoirs, comme si le fait de s’amuser sur le chemin l’aidait à se concentrer. Je ne suis pas certaine que cette méthode fonctionne à chaque fois, mais elle est à retenter. Quant à Nico, le simple fait de rentrer à pied avec lui plutôt qu’en voiture me permet de lui consacrer plus de temps. Ainsi, il s’ouvre un peu à moi et nous avons plus de moments de partage, même s’il reste encore sur ses gardes.

Quand Aymeric rentre à la maison, le repas n’est pas prêt. Le linge n’est ni sec ni repassé ni plié. Il n’a même pas été lavé. Et quelques affaires traînent encore au milieu du salon. Mon mari ne cache pas son étonnement en me demandant ce que j’ai fait de ma journée.

– Figure-toi qu’avec la voisine, nous sommes allées prêter main-forte à des bénévoles dans le village d’à côté. Si tu savais le nombre de personnes qui ont besoin d’aide !

– Et ça justifie que tu ne fiches rien ici ?

– Je te demande pardon ?

– OK, tu es en arrêt maladie, et le docteur t’a autorisée à sortir. C’est bien que tu t’aères l’esprit. Pour autant, il faut aussi que tu t’occupes de nous.

Ma bouche s’ouvre en grand sous l’effet de la surprise.

– Et qui s’occupe de moi, hein ?

– Moi, en survenant à tes besoins économiques.

Et mon salaire, il sert à quoi ? À payer des bonbons ?

– Quoi ?

– Tu as très bien entendu, tu n’as pas besoin que je répète.

– OK. Et parce que tu gagnes le double que moi, tu estimes que tout ce qui incombe la maison et les enfants est à ma charge ?

Il ne répond pas, peut-être parce qu’il se rend compte qu’il est allé trop loin dans ses propos. Ou parce qu’au contraire, il campe sur ses positions.

– Je ne suis pas ta bonne !

– Je n’ai jamais prétendu une telle chose. Cela étant, tu as plus de temps que moi, et c’est donc normal que tu remplisses plus de corvées à la maison. Ça a toujours été comme ça, je ne vois pas pourquoi tu me pètes une pile maintenant !

Sa réplique me fait l’effet d’une gifle. J’essaie actuellement de mettre de l’ordre dans ma vie, parce que je suis arrivée à un point de non-retour et je sature. Et plutôt que de m’aider, de me tendre cette main amie que tout époux devrait être en mesure de proposer à son amoureuse, il me fait culpabiliser. Il me rabaisse.

Parce que je n’en peux plus, tout simplement. Parce que j’aimerais que les choses changent.

Les mots restent bloqués dans ma gorge. Je n’ai pas l’habitude de m’emporter. De dire ce qui ne va pas. Et j’ai l’impression que si je me mettais à vider mon sac maintenant, ça serait tellement long que je pourrais lui hurler dessus jusqu’à ma mort.

J’attends qu’il s’excuse. En vain.

Brusquement, je tourne les talons et me rends dans la cave, où se trouve le congélateur. Je sors trois plats surgelés que j’avais achetés pour en cas de pépin. Dans la famille, personne n’apprécie ce genre de nourriture, mais aux grands maux les grands remèdes. Je retourne dans la cuisine, où mon mari, qui campe sur ses positions, n’a pas bougé d’un pouce, et balance les boîtes cartonnées sur la table, produisant un bruit qui fait sursauter ma moitié.

– Aymeric, je te présente le micro-ondes. Micro-ondes, voici Aymeric, lancé-je en désignant mon époux d’un bras et l’électroménager de l’autre. Je vous souhaite une bonne cohabitation à tous les deux.

Sur ce, je quitte la pièce pour m’enfermer dans ma chambre, un casque audio sur les oreilles, un livre à la main. Malheureusement, je suis tellement énervée que je ne parviens pas à me détendre et ma lecture ne me captive pas. Le sort des héros de mon roman me laisse indifférente et de toute manière, des larmes rageuses viennent brouiller ma vue.

Roulée en boule sous la couette, je laisse ma tristesse s’exprimer. Le temps passe et mon mari ne monte pas se coucher. Discrète comme un ninja, je vais voir ce qu’il fait. Il s’est endormi sur le canapé, sans même songer à mettre les enfants au lit. Je les couche en évitant leurs questions. J’éteins la télé, prends une minute pour disposer un plaid sur Aymeric pour éviter qu’il attrape froid, et range encore quelques bricoles dans le salon, en silence. Dans la cuisine, je découvre qu’il n’a pas fait la vaisselle. En colère, je décide de m’en occuper. Sinon, ce sera encore pire demain parce que la nourriture restera collée sur les assiettes et les couverts. J’attrape les boîtes vides, les jette à la poubelle. Avant de monter, je décide de mettre un peu d’ordre dans le placard à gâteaux. Je nettoie aussi la cuisine en entier. Au final, il est près de trois heures du matin quand je me couche.

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