J'irai danser sous la Lune

Kristen Rivers · Chapitre 14 sur 26

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J'irai danser sous la Lune

15 – L’art des Concessions

 

Samedi matin, je reçois un coup de fil d’Air Pagong. Nadia devait travailler aujourd’hui, mais sa fille est malade. Maman célibataire, elle n’a pas d’autre choix que de rester auprès de sa puce. J’ai confiance en ma collègue, et je sais qu’elle ferait la même chose pour moi.

– D’accord, Christine. Mais, je te préviens, à midi pile, je rentre chez moi.

Parce que je connais aussi ma responsable, et je n’ai plus envie de me faire avoir. Suivant les conseils de Carmen, je deviens flexible comme le bambou, pour ne pas me briser, mais pas trop pour continuer de pousser droit. Je veux bien rendre service, mais je pose des conditions à l’avance, des limites à ne pas franchir.

Avant de partir, je vais trouver Aymeric, confortablement installé sur le canapé à pianoter sur son smartphone.

– Coup de fil du boulot, il faut que j’y aille.

– Maintenant ?

– Maintenant.

Je lui tends la liste des courses.

– Tu pourras aller au supermarché dès que les enfants auront fini le petit-déjeuner.

Ses yeux s’écarquillent de terreur comme si je venais de le placer devant King Kong.

– Quoi ? Tu as peur des mamies qui font les courses à huit heures le samedi matin ? Ne t’en fais pas, elles ne te veulent aucun mal.

– Tu ne peux pas t’occuper des achats en sortant du boulot ?

Je gonfle mes joues et fais semblant de réfléchir l’espace de cinq secondes. Je souffle et arbore un sourire enjôleur.

– Non.

Je me mets tranquillement debout.

– Mais, pourquoi ?

– Parce que j’investis déjà la quasi-totalité des tâches domestiques, et je travaille à côté. On en a déjà parlé, tu t’en rappelles ?

Dans ses iris, je lis qu’il n’a pas oublié notre dernière crise.

– D’accord, mais tu n’as pas peur que j’oublie quelque chose ?

– La liste est complète et tu sais lire. À moins que les mamies ne se transforment soudainement en zombies affamés, je ne vois pas trop ce qui pourrait mal tourner.

– C’est mal me connaître.

– Balivernes ! Tu vas t’en sortir comme un chef !

Je le laisse et pars au travail. Ma matinée se déroule plutôt bien. J’ai l’impression que je commence à prendre le pli en ce qui concerne le fait de se mettre dans la peau de Dwayne Johnson. Je prends confiance en moi chaque jour, et l’assurance innée de son personnage me devient peu à peu naturelle.

– Tu es sûre que tu ne peux pas rester jusqu’à quatorze heures ?

Christine vient de m’intercepter devant les portes de l’ascenseur.

– Sûre et certaine.

Et contrairement à mon habitude, je n’éprouve aucune culpabilité en prononçant mon refus. Je pense avoir suffisamment aidé l’entreprise en venant travailler un samedi matin, alors que rien ne m’obligeait à le faire. Il ne faut plus pousser Luna dans les orties !

Sur le parking, je laisse échapper un cri de joie en découvrant la présence d’Aymeric et des enfants. Ces derniers courent vers moi dès qu’ils m’aperçoivent et me sautent au cou, manquant de me faire chuter dans la fontaine qui décore l’entrée d’Air Pagong. Plus en retenue, mon mari m’embrasse brièvement sur les lèvres, me donnant envie d’aller un peu plus loin avec lui.

– On est venus en bus, et on rentre avec toi ! s’écrie Anna.

– Rentrer ? Si on faisait plutôt une sortie ? suggère ma moitié.

Je ne sais pas trop quoi répondre. Ma belle-mère vient manger demain, et elle est du genre à tout critiquer. Il faut que la maison soit nickel !

Justement, belle-maman a un œil de lynx pour ce qui est de voir la saleté, me souffle mon Dwayne Johnson intérieur. Tu passerais deux heures à astiquer ta salle de bains qu’elle te piquerait un scandale parce qu’il y a un poil de chat sur le carrelage. Alors fichu pour fichu…

– Excellente idée, allons-y.

Nous commençons par déjeuner en ville, après quoi nous nous promenons dans Strasbourg. Alors que nous longeons les quais de l’Ill, Aymeric désigne une affiche. Celle-là même que je m’efforce d’ignorer.

– Tu as vu ? Il y a une exposition sur les Wolofs. Ça te dit qu’on y aille ?

Mes yeux grossissent comme une grenouille qui aurait avalé un éléphant. Depuis que le train-train quotidien a insidieusement enseveli mes rêves, je n’ai plus osé porter ce regard curieux sur le monde qui me plaisait tant. J’ai l’impression que l’on s’apprête à ouvrir la boîte de Pandore, et bizarrement, je n’ai pas envie de dire non. Plutôt que de refuser, j’embrasse mon mari pour lui témoigner ma gratitude.

Les enfants apprécient les ateliers qui leur sont dédiés. Nico dessine une gazelle tandis qu’Anna apprend à tisser selon l’art ancestral des Wolofs. Mon époux et moi redécouvrons l’artisanat de ce coin du Sénégal, et nous nous remémorons les traditions auxquelles je m’intéressais dans le temps.

Je suis en train de parler d’un rite de passage que j’avais lu quand j’étais jeune quand une femme vêtue en tenue traditionnelle sénégalaise vient à notre rencontre. Elle nous tend la main, un sourire lumineux éclairant son visage.

– Bonjour. Je m’appelle Adji Diop, je vous remercie de vous intéresser à mon expo. Vous avez l’air de bien connaître mon peuple, d’après ce que j’entends.

Ma timidité refait surface et je rougis comme une tomate. C’est Aymeric qui prend le relais.

– Luna rêvait de devenir ethnologue, à l’époque.

– C’est vrai ? Pourquoi avez-vous laissé tomber votre passion ?

Ma réponse fuse avec la force d’une bombe.

– Parce que la passion, ça n’a jamais nourri personne.

Un sourire malicieux étire les lèvres pleines de l’inconnue.

– Ah bon ? Est-ce que j’ai l’air de mourir de faim ?

Ses courbes généreuses prouvent le contraire.

– Euh, non, pas vraiment, rétorqué-je, un peu crispée.

Son rire tonitruant dissipe mon malaise. Nous commençons à parler de tout. De son pays natal. De ses études. De sa vie actuelle. Et je me sens assez en confiance pour me livrer.

– Mon père a quitté ma mère quand ma sœur et moi étions petites. Elle a dû se débrouiller seule avec deux gamines en bas âge. Niveau économique, ce n’était pas facile. Mes rêves ont duré le temps de l’enfance, puis lorsqu’il a fallu que je choisisse une carrière, j’ai préféré la sécurité à l’inconnu. Je ne voulais surtout pas me retrouver comme elle.

– Mais vous savez, il n’est jamais trop tard pour emprunter un nouveau chemin.

Je proteste, alléguant que ce n’est pas à trente ans passés que je vais me reconvertir. Puis, on a des factures à payer, des dettes à régler. Non, je ne suis pas libre !

– En effet, vous ne l’êtes pas. Et vous ignorez que vous êtes la seule à détenir les clés de votre propre prison.

Là-dessus, l’ethnologue me tend sa carte de visite.

– Gardez-la précieusement, et appelez-moi le moment venu. Je serai là pour vous guider.

Je range le bout de papier cartonné dans mon portefeuille, avec les autres cartes de fidélité dont je n’ai pas l’utilité, et remercie Adji, même si au fond, je sais que je ne m’en servirai jamais.

Dans la voiture, les enfants absorbés par les objets qu’ils ont fabriqués gardent le silence. Mon humeur est devenue maussade.

– Ça te fait toujours rêver, de courir le monde, lance Aymeric.

Ce n’est pas une question, alors je n’ai pas besoin de répondre.

– Il y a peut-être une solution qui te permettrait de le faire.

Je ris jaune.

– Avec quel argent, chéri ? Tu sais aussi bien que moi qu’il ne nous reste pas grand-chose à la fin du mois, une fois que les factures et nos emprunts ont été réglés.

– C’est vrai. Mais on pourrait revoir notre manière de dépenser. Et si ça se trouve, il existe des aides pour financer tout ça et…

– Et je fais quoi de toi ? Des enfants ? Tu les vois, Nico et Anna, en train de se promener dans la jungle ? Ou toi et moi ? Soyons francs, on a déjà galéré aux Baléares !

J’ai hurlé ma phrase, si bien que les petits ont levé simultanément levé la tête dans ma direction. Pour couronner le tout, Nico se met à pleurer. Je me ressaisis, submergée de culpabilité. Je les fixe dans le rétro, mettant toute l’affection que je leur porte dans le regard que je leur adresse.

– Pardon, les enfants. Je suis désolée. Je ne voulais pas dire ça.

– Juste une chose, chuchote Aymeric à mon oreille. Prends le temps de réfléchir avant de fermer la porte que cette femme vient de t’ouvrir, d’accord ?

Je me tourne vers lui, juste pour déceler l’amour infini dans ses iris.

– Je te le promets.

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