La ballade de Kassandre
Chapitre 9
« Il est temps, Bluenn. »
Le souper venait de toucher à sa fin. Simple, mais copieux, il leur avait été servi dans une grande salle ornée d’innombrables armes rares et anciennes ainsi que d’immenses bannières aux couleurs de Drev. Somptueusement meublé, l’endroit servait à impressionner les visiteurs et à les convaincre de la richesse et de la toute-puissance du seigneur Konogan. Ce dernier n’avait cessé d’observer, durant le repas, la toute nouvelle dame de Gweltaz avec une insistance qu’elle avait trouvé fort déplacée et incroyablement insultante. Aussi, ce fut avec un soulagement non feint qu’elle entendit son époux lui signifier la fin des réjouissances. Si elle n’éprouvait aucun respect pour lui, du moins la traitait-il avec une certaine considération depuis leur arrivée. Il lui serait moins difficile de supporter sa présence dans sa couche que de tolérer en silence les regards concupiscents et les remarques dégradantes de son sinistre cousin.
Elle lui tendit la main. Ensemble, ils se dirigèrent vers leurs appartements, suivis d’une dizaine de chevaliers aux sourires entendus. Hautaine et méprisante, elle laissa la porte de la chambre nuptiale se refermer sur eux sans leur accorder le moindre regard. Lentement et à contrecœur, elle entreprit de se déshabiller. Gaël l’arrêta aussitôt d’un ton sec :
– Cessez cela, ma dame !
Bluenn suspendit son geste en le fixant, sidérée. Mais il l’ignora pour aller se servir à boire. Avec une incroyable désinvolture, il éleva sa coupe en direction de la jeune femme.
– Un peu de vin, ma chère ?
Surprise, la jeune femme repoussa brutalement le verre qu’il lui tendait.
– Non ? Tant pis pour vous ! Il est excellent pourtant. À votre santé, belle et farouche, Bluenn ! clama-t-il gaiement.
Sur ces mots, il vida son verre d’un trait.
– Dieu que ces cérémonies peuvent être longues et ennuyeuses ! Ne trouvez-vous pas, très chère ? J’ai bien failli choir mille fois de ma chaise aujourd’hui. Que ne donnerais-je pour faire avaler leurs sermons à ces maudits prêtres ! N’y voyez aucune offense, ma dame, se reprit-il aussitôt. Me retrouver uni à une femme telle que vous est un véritable honneur. Un honneur que je suis bien loin de mériter, ajouta-t-il en s’inclinant respectueusement.
Bluenn regarda son époux avec stupéfaction. Cherchant une lueur d’ironie au fond de ses yeux, elle n’y trouva au contraire qu’une sincérité désarmante.
« À quel jeu se livre-t-il donc ? » s’interrogea-t-elle.
Ne sachant quelle contenance adopter, elle se mit à jouer nerveusement avec son pendentif. Amusé par le désarroi de la jeune femme, Gaël commença à se déchausser nonchalamment. Tout en jetant ses bottes à l’autre extrémité de la pièce, il l’apostropha :
– Détendez-vous, Bluenn ! Et ne vous montrez pas si pressée de finir dans mon lit où je pourrais croire que vous éprouvez quelques inclinations à mon égard, ajouta-t-il avec un sourire ironique. Je pensais qu’une demoiselle telle que vous ferait preuve d’un peu plus de retenue. Quoiqu’il soit vrai que dans vos contrées, les femmes ont la réputation de s’initier très jeunes aux plaisirs de la chair ! Vous êtes en terre chrétienne à présent. Il va falloir apprendre à vous contenir, ma dame ! termina-t-il, provocateur.
À ces mots, Bluenn faillit s’étouffer de rage. Comme elle se jetait sur lui pour le gifler, il arrêta son geste avec une facilité qui la mit hors d’elle.
– Maudit soyez-vous, Gaël de Gweltaz ! Vous êtes l’être le plus ignoble et le plus bas qu’il m’ait été donné de croiser ! Et si un cruel destin me lie désormais à vous, sachez que jamais vous ne me soumettrez pour autant ! Méfiez-vous, Gaël, car je vous ferai payer cette humiliation aux centuples !
Contre toute attente, son époux lui lança un regard admiratif.
– Quel tempérament, ma dame ! La colère vous sied à merveille décidément ! Personne ne saurait porter, mieux que vous, la marque du dragon, murmura-t-il.
– Puisse son souffle vous consumer ! rétorqua la jeune femme avec mépris.
Gaël recula d’un pas, troublé par ces paroles. Se reprenant rapidement, il éclata d’un rire qui se voulut conciliant.
– Vous êtes incroyable, Bluenn ! Je n’ai jamais encore rencontré une femme telle que vous !
– Pourquoi n’en suis-je pas surprise ? Votre connaissance de la gente féminine se limite de toute évidence à quelques pauvres paysannes contraintes de se donner à vous sous la menace ou encore de malheureuses servantes épouvantées à l’idée de vous déplaire. Quant aux dames de qualité, j’imagine, sans aucune peine, qu’aucune d’entre elles ne s’est jamais abaissée à vous accorder la moindre faveur !
Le souffle court, Bluenn attendit la réaction de son mari. Elle savait qu’elle l’avait blessé. Allait-il la frapper ? Une fois encore, l’attitude de Gaël ne fut pas celle attendue. Doucement, il lui saisit la main et y déposa un baiser passionné.
– Bluenn, murmura-t-il d’une voix chaude et troublante, vous excellez décidément dans l’art de décocher vos flèches. Cela ne vous en rend que plus désirable.
À ces mots, la jeune femme ne sut plus que dire ni que faire. Rien ne se produisait comme elle l’avait imaginé. Son époux la décontenançait au plus haut point. Gênée tout à coup par l’insistance de son regard, elle se détourna et se dirigea vers un plateau regorgeant de fruits. Elle allait se servir quand elle l’entendit lui ordonner d’un ton sec :
– Déshabillez-vous !
Bluenn sentit son cœur se glacer. Tétanisée, elle ne fit pas un geste.
– Déshabillez-vous ! répéta Gaël.
Lentement, la jeune femme se retourna vers le lit où il se tenait allongé. Son regard profond et ténébreux semblait fouiller chaque recoin de son âme. Troublée, elle sentit naître un désir doux et sauvage entre ses reins. Sa robe glissa sans un bruit à ses pieds. En tremblant, elle entreprit de dénouer sa chemise. Gaël ne la quittait pas des yeux. Lorsqu’elle se retrouva entièrement nue, il se redressa sur un coude.
– Approchez-vous.
À pas lents, Bluenn se dirigea vers lui. Il émanait de Gaël une puissance animale qui l’attirait inexorablement. Plus elle se rapprochait de lui, plus elle sentait la force de son désir lui déchirer les entrailles. Cependant, son cœur battait la chamade et une idée folle ne cessait de la tourmenter : allait-il la contraindre ? Effrayée à l’idée qu’il la brutalise, Bluenn détourna le regard. Mais, le comte sembla deviner ses craintes. Avec une incroyable douceur, il l’attira jusqu’à lui et appuya tendrement sa tête contre son ventre. Ses mains légères et câlines effleurèrent le bas de son dos pour s’aventurer peu à peu sur ses hanches comme autant de baisers tendres et mutins. Bluenn ne put cacher sa surprise ! Comment un homme pareil pouvait-il être capable d’autant de douceur et de prévenance ? C’était insensé et déroutant à la fois. Pourtant, il fallait bien le reconnaître, Gaël ne se montrait pas l’amant brutal et sauvage qu’elle redoutait. Bien au contraire, il se révélait attentif et patient, cherchant avec une douce perversité à abattre ses réticences. Incapable de se défendre, elle sentit ses lèvres chaudes descendre dans le creux de ses reins. Bluenn se cambra malgré elle. Encouragé par la réaction de la jeune femme, le comte poursuivit sa merveilleuse exploration. Ses mains descendirent lentement le long de ses cuisses. Tremblante de désir, elle sentit soudain les doigts de son époux fouiller son sexe chaud et humide. Que n’aurait-elle donné à ce moment-là pour avoir connu l’éducation stricte et pudibonde de l’église chrétienne ! Peut-être alors aurait-elle pu lutter contre la fièvre qui l’envahissait déjà ? Mais son amant prenait un plaisir non dissimulé à la voir résister aux vagues de désir qui la submergeaient et rien ne pouvait stopper ses caresses toujours plus indécentes. Comme elle le détestait ! Son arrogance, ses propos lors du banquet lui revinrent en mémoire : « Je vous veux frémissante et offerte. » Luttant tant bien que mal, Bluenn s’efforça de ne pas accorder d’attention à ses baisers chauds et passionnés. Délicatement, Gaël l’allongea sur le lit. Résignée, elle détourna la tête en attendant son étreinte. En vain. Étonnée, Bluenn rouvrit les yeux. Au même moment, elle sentit un baiser brûlant sur son sexe et ne put retenir un gémissement de plaisir. La langue de Gaël s’amusait à la torturer encore et encore. Consciente de perdre la lutte, elle tenta dans un dernier effort de se ressaisir. Mais se faisant, son plaisir devint encore plus puissant. Soudain, elle sentit une explosion au creux de son ventre et se mit à haleter. Le baiser de Gaël se fit plus appuyé. Incapable de résister davantage, elle s’abandonna alors au plaisir qui montait en elle et une vague de bonheur inonda tout son être.
– Vous êtes faites pour l’amour, Bluenn, lui souffla-t-il.
Il se tenait au-dessus d’elle à présent. Leurs lèvres se frôlaient. Il hésita un moment puis s’éloigna de la jeune femme encore tout étourdie. Comme dans un rêve, elle le vit se déshabiller. Ses gestes étaient volontairement lents et gracieux. Séduite, Bluenn ne put s’empêcher d’admirer la force qui émanait de son corps parfaitement musclé. Gaël se déplaçait avec la souplesse et l’élégance d’un félin. Frémissant de désir, il revint s’allonger auprès d’elle.
– Bluenn, murmura-t-il dans un souffle.
Sans qu’elle parvienne à comprendre pourquoi ni comment, sa voix chaude et caressante alluma en elle un feu sauvage et dévorant. Oubliant toutes ses résolutions, Bluenn saisit alors le visage de son amant à deux mains et l’embrassa avec une fièvre et une passion qu’elle ne se connaissait pas. Fou de bonheur, Gaël l’enlaça à son tour et répondit à ses baisers sans se contenir davantage. Vaincus, enivrés par la force mystérieuse qui venait de s’emparer d’eux, ils s’abandonnèrent l’un à l’autre et rien d’autre ne compta plus pour Bluenn que le contact de sa peau contre la sienne. Lascive, elle ondula au rythme de ses reins et écarta les jambes en languissant que Gaël mette fin à son agréable tourment. Mais quand elle sentit son sexe la pénétrer, ses sens s’embrasèrent à nouveau et un incendie qui semblait ne jamais devoir s’éteindre l’emporta tout entière. Pas une fois, elle n’avait soupçonné qu’une telle fièvre sommeillât en elle. Pourtant, même si sa soudaine attirance pour le comte la surprit, elle ne s’en effraya pas. Totalement offerte, elle accéda avec un plaisir non feint à toutes les demandes de son merveilleux amant pendant que celui-ci, totalement éperdu, s’ingéniait à emporter la jeune femme toujours un peu plus loin vers la jouissance. Ce ne fut que bien plus tard dans la nuit que Gaël se releva pour apporter le drap souillé de sang aux chevaliers qui attendaient en somnolant dans les couloirs. D’une voix arrogante, il les invita à constater d’eux-mêmes que son union avec la comtesse d’Aouergwenn était bien consommée et que la vertu de sa jeune épouse ne souffrait aucune discussion. Satisfait de leur réaction, il revint s’étendre auprès d’elle. Amoureusement, il se mit à caresser sa longue chevelure, tout en prenant garde de ne pas la réveiller. D’une voix tendre et caressante, il lui murmura alors :
– Dors ma bien-aimée. Dors ! Je veille sur toi. Tu m’appartiens. Personne ne t’enlèvera à moi.
Et regardant son poignet droit d’où perlaient quelques gouttes de sang, il ajouta, comme pour lui-même :
– Jamais !
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