La ballade de Kassandre
Chapitre 21
Harassés, les traits tirés, les vêtements recouverts de poussière, les représentants de la maison de Drev se présentèrent devant la cour réunie au grand complet, très tard dans la matinée. La route avait été longue mais aucun d’eux n’aurait songé à se plaindre tant les enjeux qui sous-tendaient la rencontre étaient immenses. Digne et fière, Bluenn salua la princesse Filomena avec toute la déférence due à son rang. Des murmures s’élevèrent parmi la foule lorsque Konogan fit son entrée, suivi de son fidèle cousin. Tandis qu’il s’avançait vers le trône, Bluenn put apercevoir les mains de la jeune souveraine tressaillir légèrement. Ainsi donc, elle savait. Quelle que soit la tournure que prendraient les négociations, la jeune princesse s’était d’ores et déjà préparée à se livrer en pâture à cet homme qu’elle méprisait, si cela devait permettre de sauver son royaume. Un sentiment de respect emplit l’âme de Bluenn. Si la foi les séparait, elles étaient de la même trempe ! Pendant que Noyale se rangeait discrètement à ses côtés, le seigneur de Drev s’agenouilla devant la fille de Stefan.
– Mes hommages, noble damoiselle ! clama-t-il, d’une voix de stentor, où perçait, cependant, un semblant d’ironie. Vous m’avez fait appeler ? Me voilà !
Déjà plusieurs chevaliers, outrés par la familiarité dont faisait preuve le seigneur de Drev, se saisissaient de leur épée. Mais la princesse leur fit signe de la main.
– Relevez-vous, Konogan de Drev. Et soyez remercié pour votre diligence ! J’ai cru comprendre que votre armée campait aux alentours d’Azenor. Est-ce exact ?
– Je me suis permis cette liberté, ma souveraine ! Rien ne m’est plus précieux que votre vie. Soyez assurée qu’aucun de ces maudits Vroorks ne franchira la porte du palais vivant ! Vous êtes en sécurité à présent.
Filomena lui lança un regard noir mais aucun mot fâcheux ne franchit ses lèvres blanches. De toute évidence, elle ne se contrôlait qu’au prix d’un incroyable effort. Derrière elle, Erwan de Gevrog semblait sur le point d’exploser. Elle l’ignora et saisit Konogan par le bras. Plusieurs nobles de l’assemblée en eurent des haut-le-cœur mais personne ne se permit d’interrompre la jeune princesse.
– Vous me voyez, ô combien, comblée par cette initiative, monsieur ! Ainsi, les habitants d’Azenor pourront-ils dormir en paix cette nuit. Mais il reste des villages entiers qui tremblent à l’idée de ce qui pourrait advenir prochainement. Vous n’êtes pas sans ignorer que ce qui nous reste de l’armée du roi Stefan ne peut suffire à tenir tête aux envahisseurs.
– C’est, hélas, une lourde erreur qu’a commise là notre roi, princesse. Il pèse sur vos frêles épaules un bien trop lourd fardeau.
– Bien lourd, en effet, soupira Filomena plus pâle que jamais. J’écoute depuis des heures mes plus sages conseillers mais aucun d’eux ne peut me dire combien de temps nous pourrons tenir face à ces hordes de sauvages. Sauriez-vous m’éclairer ?
– Il m’étonne que personne n’ait osé vous dire la vérité. Encore que… peut-être par égard à votre jeune âge, on aura voulu vous épargner ! Pourtant, personne ici ne me contredira si j’affirme que, seule, vous seriez, dans un mois tout au plus, livrée pieds et mains liées au roi des Vroorks.
Des cris affolés s’élevèrent chez certaines dames de l’assistance. Les hommes, quant à eux, se contentèrent de baisser la tête afin d’éviter le regard courroucé de la jeune princesse. Filomena finit par s’emporter devant leur silence résigné.
– Ainsi, c’est donc vrai ! Vous vous appliquez à me cacher la vérité quand tout le royaume est en danger ! Le seigneur de Drev me ménage quand il fait allusion à mon âge. La vérité est que mon état de femme vous fait frémir ! Aurais-je été un homme que vous auriez été plus prompts à m’informer de la réalité de la situation !
Les plus grands de la cour se mirent à bafouiller piteusement pendant que l’évêque d’Azenor se signait nerveusement. Agacée, la princesse se dirigea vers Bluenn.
– Fort heureusement, il est des femmes bien plus courageuses que bon nombre d’hommes qui n’hésitent pas à braver les usages pour m’encourager à tenir mon rôle de souveraine. De cela, je vous remercie, comtesse de Gweltaz. Si Azenor est hors d’atteinte des assauts de nos ennemis, c’est grâce à vous ! Vous m’avez éclairée telle une amie et je vous en serai éternellement reconnaissante.
– Vous me faites bien trop d’honneur, majesté, murmura Bluenn, confuse. J’ai simplement fait ce que commandait ma conscience. Il m’est apparu qu’en des heures si noires, les anciennes querelles devaient s’effacer pour laisser place à une véritable stratégie guerrière.
– Vous entendez ! La comtesse me fait confiance pour mener la bataille qui nous attend. Dites-moi combien d’entre vous peuvent en dire autant ? Oh ! Je connais déjà la réponse !
– Même toi Erwan, poursuivit la princesse avec un ton lourd de reproches. Oserais-tu dire que tu as toute confiance en ta souveraine ?
– Nous en avons déjà longuement discuté, soupira tristement le prince. Vous connaissez ma position.
– C’est donc ton dernier mot, mon ami ? questionna Filomena le visage ravagé par le chagrin.
Pour toute réponse, Erwan de Gevrog baissa les yeux. Pour toutes les personnes présentes, il était évident qu’un différend inconciliable venait de briser à jamais l’amitié que se vouaient les deux jeunes amants. Surpris lui-même de la tournure que prenaient les événements, Konogan se garda bien de prendre la parole. Gaël et lui échangèrent un regard interrogateur pendant que la princesse emmena la comtesse de Gweltaz à l’écart.
– Puis-je me confier à vous ? chuchota faiblement Filomena à l’oreille de la comtesse.
– Je vous en prie, altesse ! Si je puis vous être d’un quelconque secours.
– Comtesse ! Vous êtes par bien des égards une femme hors du commun ! Pour nous autres chrétiennes, j’entends. Dans nos contrées, les femmes n’ont guère loisir de faire entendre leur voix. Encore moins de gouverner ! Par la volonté de Dieu, je me retrouve cependant à la tête d’un royaume qui menace de s’écrouler, si nous ne parvenons pas à chasser les Vroorks que Stefan, et son père avant lui, ont longuement combattus. Mais tous me lâchent et se détournent de moi. J’entends des rumeurs de complots destinés à confier le pouvoir à un homme pendant que mon peuple se fait massacrer. En quelques heures, des êtres chers, que je pensais fidèles et loyaux, souhaitent m’écarter du trône au motif que je ne saurais faire face à un si grand péril. J’ai entendu dire que dans votre pays les femmes sont autrement considérées et qu’elles s’expriment à l’égal des hommes. Est-ce vrai ?
– Tout à fait, altesse. Et c’est pourquoi j’ai le plus grand mal à m’adapter à ces mœurs nouvelles qui réduisent la femme à l’état d’enfant.
– Je ne suis pas d’une nature rebelle pour ma part. Mais toutes ces bassesses me heurtent plus que je ne saurais le dire. Pourtant, l’heure n’est pas aux lamentations. Je me dois d’agir au mieux pour l’Archipel. Est-il vrai que le seigneur de Drev dispose d’une armée capable de repousser les Vroorks ?
– Comment ? On ne vous l’a pas confirmé ?
– Chère Bluenn, répondit tristement la princesse. Je vous le répète. L’on m’écarte du pouvoir à présent. Vous seule, vous êtes tournée vers moi pour m’informer. Vous êtes désormais mon unique alliée.
Bluenn regarda la jeune noble éberluée. Ses yeux sombres tranchaient tristement avec la blancheur de sa peau. Étrangement douce et résignée à son sort, elle n’en demeurait pas moins inflexible dans sa volonté de sauver son peuple. Bluenn ne put se résoudre à lui mentir. Au moins déciderait-elle de son avenir en pleine connaissance de cause.
– Princesse, je vais vous parler sans détour. La puissance militaire de Konogan est sans égale. À dire vrai, je me demande dans quelle mesure elle ne dépasse pas celle du roi lui-même. Donc oui, le seigneur de Drev est le seul à pouvoir sauver l’Archipel de l’invasion qui commence. Cependant, je crois devoir vous avouer que je n’ai pas été complètement honnête dans le portrait que je vous ai dressé de cet homme. Mais je ne vous mentirai pas aujourd’hui. Le seigneur de Drev est un homme parfaitement détestable qui n’a d’autre but que de profiter de la situation. Vous l’aurez compris ! Il attend de vous bien plus que des terres ! En réalité, il entend obtenir votre main en échange de son épée.
– Que me conseillez-vous, comtesse ?
– Vous êtes dans une impasse, majesté. Ou bien vous cédez le pouvoir aux nobles de votre cour et vous en remettez à eux pour décider de la conduite à tenir, ou bien vous leur tenez tête et prenez les décisions que vous estimerez les plus sages.
– Si je leur cède le pouvoir, ils ne se tourneront jamais vers Konogan. Ils préféreront périr en héros et nous perdre plutôt que de s’abaisser à quémander son aide, gémit-elle doucement.
– C’est un choix douloureux ! Et je ne souhaiterais en aucune façon me retrouver à votre place. Mais Konogan attend, majesté. Il n’est plus question de tergiverser. Son armée est prête. Il n’attend qu’un seul mot de vous.
Filomena se retourna lentement vers le seigneur de Drev qui discutait discrètement avec son cousin. Ses yeux fourbes et sombres la répugnaient autant qu’ils la terrorisaient. Retenant à grand-peine sa répulsion, elle quitta néanmoins Bluenn pour rejoindre son trône. Incapable de prédire quel serait le choix de la princesse, Bluenn retint son souffle quand elle prit la parole.
– Seigneur Konogan ! Approchez-vous !
– Nous voilà en lutte depuis plusieurs années et je n’oublie pas les différends qui nous séparent ! Cependant, aujourd’hui, vous avez l’occasion de vous racheter de vos vilenies. Acceptez-vous de mettre votre épée à mon service et de chasser notre ennemi ancestral ?
– Rien ne me ferait plus plaisir, noble damoiselle. Encore faudrait-il que vous m’assuriez que nos vieilles querelles sont belles et bien enterrées ! Pardonnez-moi de me montrer si prudent mais il me serait douloureux de vous servir loyalement aujourd’hui pour me retrouver au ban une fois la victoire obtenue.
– J’entends bien ! Et quelle preuve serait de nature à vous rassurer, seigneur de Drev ? Parlez sans détour.
Konogan fit signe à Gaël qui s’avança lentement. Tandis que son cousin s’agenouillait et baissait la tête humblement, le comte de Gweltaz présenta sa demande.
– Bien-aimée souveraine, mon cousin est bien trop intimidé pour oser lui-même vous faire part des sentiments qu’il nourrit à votre égard. Aussi permettez que je parle en son nom ! L’amour qu’il vous porte, malgré son âge avancé, n’a jamais cessé de brûler son cœur et ceci, même lorsque votre courroux ne cessait de le poursuivre. En perpétuelle quête du désir de vous plaire, il s’est précipité aujourd’hui à votre secours ! Au nom de mon cousin, je vous demande de lui accorder la faveur qu’il requiert depuis tant d’années. Accepterez-vous, noble damoiselle, de lui offrir votre cœur, lui qui vous offre sa vie ?
Soufflés par le culot dont faisait preuve le seigneur de Drev, la plupart des chevaliers exprimèrent leur désapprobation haut et fort, pendant que les nobles dames se cachèrent le visage. Pourtant, hypocritement, chacun attendit la réponse de la princesse, sachant très bien que le salut de tous dépendait de sa réponse. Même s’ils n’osaient se l’avouer, nombre d’entre eux auraient donné n’importe quoi pour ne pas avoir à tomber sous les coups meurtriers des Vroorks pendant qu’il suffisait que la fille du roi finisse par faire ce à quoi, mon Dieu, elle était depuis toujours destinée, à savoir se marier et enfanter. Évidemment, personne n’aurait souhaité la voir s’unir à un être aussi vil que le seigneur de Drev dont il était de notoriété publique qu’il cherchait à voler la couronne. Mais enfin, en de telles circonstances, n’était-ce pas lui rendre justice que de lui accorder un brin de pouvoir, lui, qui allait sauver le royaume, tandis que Stefan parcourait des contrées inconnues en quête d’un impossible rêve ? Honteux des pensées qui les animaient, les nobles de la cour n’osaient se regarder, trop effrayés à l’idée que leur voisin parvînt à deviner leurs sentiments cachés. Un silence de mort régnait dans la salle du trône, pourtant pleine à craquer. D’un geste lent et empli de chagrin, la princesse se leva. Plus livide que la mort, elle descendit les marches pour aller rejoindre son funeste prétendant. D’une voix ferme et décidée, elle répondit alors ce que tous espéraient :
– Nous célébrerons la noce, ce jour. Qu’il en soit ainsi !
Aussi raide qu’une statue, elle quitta la grande salle du trône pendant qu’un soupir de soulagement échappa à Bluenn, copiée en cela par nombre de chevaliers. Konogan, pour sa part, resta un long moment le genou à terre bien trop stupéfait pour comprendre qu’il venait de réaliser son rêve le plus fou. Gaël dut le secouer plusieurs fois avant qu’il ne réussisse à se redresser et à adopter un visage plus adapté à sa nouvelle fonction.
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