La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 28 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 28

 

 

Konogan sirotait avec délectation le dernier nectar à la mode tout en attendant que son cousin vînt le rejoindre dans ses appartements. Il avait tout prévu pour consoler son malheureux lieutenant ! Vins épicés, mets tendres et savoureux à souhait et, bien entendu, catins plus dévergondées les unes que les autres. Cette victoire qu’il savourait avec délice s’était longtemps fait attendre mais il avait eu finalement raison de son entêtante cousine. Depuis trop longtemps déjà, elle jouait de ses charmes impunément et Konogan s’était juré de séparer les deux tourtereaux dont il pressentait que leur complicité lui nuirait tôt ou tard. Son espion lui avait enfin donné l’opportunité de briser l’amour inconditionnel de ce pauvre Gaël qui devait à l’heure présente infliger à la jeune comtesse une de ses corrections dont il avait le secret. Si elle pouvait succomber sous les coups, voilà qui arrangerait fort à propos ses affaires ! Konogan n’était pas dupe des sourires mielleux qu’elle lui adressait à l’occasion. L’odeur du complot flottait autour de lui et il était temps d’y mettre un terme. Quand il entendit enfin retentir les bottes de son cousin dans le couloir, Konogan esquissa un sourire diabolique. Son heure était venue.

– Eh bien, cousin, quelle mine effroyable vous avez là ! Venez vous asseoir auprès de moi et faites-moi le plaisir de goûter ce dernier vice venu d’Ishedar. C’en est un péché rien que de le respirer.

– Je n’ai pas le cœur à cela, Konogan, répondit Gaël en s’effondrant sur les coussins éparpillés sur le sol.

Konogan prit le temps de se resservir une coupe avant de questionner plus avant son malheureux cousin. Une jubilation démoniaque avait envahi tout son être et il éprouvait toutes les peines du monde à la dissimuler. Néanmoins, il devait s’assurer que son piège avait fonctionné. Et par-dessus tout, il devait récupérer la lettre confiée par Riwall de Boscat à cette maudite barbare. Konogan se mit à tapoter doucement l’épaule de son cousin.

– Allons ! Allons ! Ce ne peut être si terrible, Gaël ! Voyez donc l’opulence qui est la nôtre ! Nous dominons le monde, mon cher. Et dans peu de temps, je ceindrai la couronne et vous élèverai au rang de duc avec tous les honneurs que cela signifie. Que souhaitez-vous de plus ?

Comme Gaël restait silencieux, Konogan se mit à rire sous cape. Son homme serait récompensé plus qu’il le lui avait promis. Le désespoir qui se lisait dans les yeux de son lieutenant était sans commune mesure avec ce qu’il avait espéré. La comtesse de Gweltaz était désormais de l’histoire ancienne.

– Vous savez que vous pouvez vous confier à moi, Gaël. N’ai-je pas été pour vous, durant toutes ces années, votre plus loyal ami en plus d’être votre cousin ? Nous avons traversé ensemble bien des épreuves. Laissez-moi vous aider une fois de plus. Je meurs d’inquiétude de vous voir d’humeur si funèbre. Auriez-vous perdu un être cher ?

– Si fait, cousin.

– Comment ? Et personne n’a eu la courtoisie de me prévenir ? se mit à hurler Konogan tout en chassant ses serviteurs ainsi que ses maîtresses pétrifiées. Me pense-t-on à ce point insensible qu’on ne daigne pas m’informer des malheurs qui touchent mon cousin ? Scélérats ! Je vous ferai payer cher cet oubli. Bande de gredins !

– Calmez-vous, cousin, gémit Gaël en se tenant la tête, les mains maculées du sang de Bluenn.

– Vous êtes blessé ? Mais, enfin, que ne me l’avez-vous dit tout de suite ? Vous a-t-on attaqué ? Je jure que celui qui a osé braver notre autorité sera châtié comme il se doit, Gaël ! Je n’admettrai aucune offense à l’encontre de mon propre cousin, entendez-vous !

À ces mots, Gaël se releva brusquement et alla refermer la porte pour empêcher Konogan d’appeler sa garde. Reprenant à grand-peine son souffle, tant l’effort qu’il avait fourni l’avait vidé de ses dernières forces, il sortit une lettre de sa chemise et la tendit à Konogan. Le prénom de Filomena était écrit d’une plume légère et stylée et le cachet de cire qui la protégeait prouvait que nul encore n’en avait percé le secret.

– Que signifie ?

– Riwall de Boscat l’a remis de ses mains à…

Gaël dut prendre sur lui pour prononcer le prénom chéri et haï tout à la fois.

– Bluenn. Elle n’a pas eu le temps de le remettre à la princesse. Je l’ai interceptée avant qu’elle ne parvienne jusqu’à elle.

– Vous permettez ?

Pendant que Konogan arrachait le sceau princier et découvrait le contenu de la lettre, Gaël tourna les talons et s’en alla rejoindre ses appartements, désintéressé qu’il était désormais du pouvoir et de la politique. En rentrant dans la pièce principale, il vit le corps inanimé de sa douce Bluenn gésir sur le sol, sa longue chevelure défaite auréolant tendrement son visage meurtri. Non loin d’elle scintillait le poignard finement ciselé qu’il lui avait offert autrefois pour se protéger des accès de fureur de folie du terrible seigneur de Drev. Un rire amer secoua le comte de Gweltaz. Un rire mêlé de larmes. Plus jamais, il ne tiendrait son corps tendre et chaud dans ses bras. Plus jamais, il ne contemplerait les merveilleuses fossettes qui illuminaient son visage quand il lui murmurait son amour. Bluenn était partie pour d’autres mondes. Et lui errerait seul le restant de ses jours à regretter en vain, à pleurer sa peine, et maudire les derniers instants qu’ils avaient vécus. Un long sanglot s’échappa de sa poitrine. Mais alors qu’il allait s’agenouiller pour la dernière fois auprès de celle qui resterait l’amour de sa vie, Konogan fit irruption dans la pièce en hurlant.

– C’est impossible ! Impossible ! J’avais tout prévu ! Tout ! Et voilà que Stefan, non seulement nous échappe encore une fois, mais que ce maudit fonce sur nous à la tête d’une armée ! Une armée ! Stefan a réussi l’impensable ! Il s’est rallié le roi Glowin, Gaël ! Le roi Glowin ! C’est une trahison ! Un blasphème ! Ces chiens ne méritent même pas le sol qu’ils foulent ! Rrrr ! Je les réduirai en cendres ! Je les pulvériserai tous autant qu’ils sont ! Rappelez vos troupes, Gaël et préparez-vous au combat ! Nous ne les laisserons pas nous ridiculiser ainsi ! Mais… mais que faites-vous enfin ? Resterez-vous là sans réagir ? Ne m’avez-vous pas entendu ? Ils seront là dans quelques heures ! Cessez donc de vous lamenter et laissez cette sale petite catin. Elle n’a eu que ce qu’elle méritait !

– Je l’aimais, Konogan.

– Vous l’aimiez et elle est morte ? La belle affaire ! Nous lui offrirons une sépulture de choix, si cela peut vous consoler ! En attendant, reprenez-vous et suivez-moi ! Nous avons fort à faire !

– Non.

Konogan fit volte-face, le visage déformé par la haine. Que son cousin aimât à se ridiculiser était une chose. Mais qu’il osât lui tenir tête en était une autre !

– Qu’avez-vous dit ?

– Nos routes se séparent ici, Konogan. Je suis las de vos combats et de vos manigances. J’étais un homme intègre et droit avant de vous connaître. Je ne comprends que trop tard l’erreur qui était la mienne.

– Espèce de pleutre ! Misérable ingrat ! Vous m’abandonnez ? Comment osez-vous ? Après tout ce que j’ai fait pour vous ?

– Je n’oublie rien, Konogan. Vous avez une armée indestructible sous vos ordres. Je vous fais confiance pour exterminer vos ennemis jusqu’au dernier. Les hommes qui souhaiteront me remplacer ne manqueront pas. Vous n’avez pas besoin de moi et vous le savez. Laissez-moi me recueillir comme il se doit avant de confier le corps de mon épouse aux prêtres. Même si je doute qu’elle eût apprécié une cérémonie chrétienne en guise de dernier adieu.

– Jamais !

 

Konogan tira son épée pour frapper à mort son renégat de cousin qui se préparait, presque soulagé, à rejoindre sa bien-aimée. Mais alors qu’il s’apprêtait à recevoir le coup fatal, Gaël aperçut, comme dans un rêve, la main livide de Bluenn bouger légèrement. Était-ce son esprit qui lui jouait des tours ? Il lui sembla qu’elle recherchait le contact du talisman des anciens.

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