La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 32 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 32

 

Mais sans doute n’avait-il pas la façon de s’adresser aux dieux car sur la route qui la menait au port d’Ishedar, Bluenn, informée par son amie des dernières paroles de son époux, ordonnait d’ores et déjà à leur cocher de faire une halte, le temps pour elle de reprendre des forces avant de venir le retrouver. D’une manière ou d’une autre, elle devait parvenir à comprendre le revirement soudain de son époux et les jérémiades de Noyale ne la dissuaderaient pas du contraire. Animée du souffle du dragon qui brûlait désormais en elle, Bluenn décida de suivre son intuition qui lui chuchotait qu’était enfin venu le temps où le cœur des hommes allait s’ouvrir ou se fermer à jamais. Déjà des rumeurs lui parvenaient d’Azenor ; elles affirmaient que l’armée du roi s’était emparée de l’antique cité sans rencontrer la moindre résistance. C’était inconcevable ! Comment Gaël avait pu changer à ce point et refuser de livrer bataille alors qu’il était assuré de la victoire ? Après une semaine de repos contraint et forcé, Bluenn décida qu’il était temps pour elle de reprendre son destin en main. Malgré les supplications de Noyale et Sklaer qui ne comprenaient pas comment elle pouvait envisager de reprendre la route aussi vite, elle harnacha elle-même son cheval et partit sans les attendre. Camouflée dans des habits de voyageuse, elle galopa sur Azenor aussi vite que le lui permit son corps meurtri. Mais, à sa plus grande frustration, il lui fallut plusieurs jours pour rejoindre la cité royale tant ses côtes la faisaient souffrir. Persuadée que son destin ne se trouvait pas loin de l’Archipel, mais bien aux côtés de son époux qui s’était à ce point métamorphosé qu’il lui avait rendu sa liberté et délivré le royaume d’une tyrannie injuste et terrible, elle écourta néanmoins le plus possible les haltes que lui commandait de faire la raison jusqu’à apercevoir l’imposante bâtisse du palais royal. Il était temps ! Selon les rumeurs, le procès de son époux aurait lieu le lendemain au plus tard. Il n’y avait pas de temps à perdre. La nuit commençait à tomber. En s’approchant du palais, Bluenn eut un moment d’hésitation. Et si Noyale avait eu raison en lui affirmant que de funestes présages pesaient sur son retour dans la capitale ? Sa tendre amie n’avait pas l’habitude de l’effrayer sans raison et ses prédictions se révélaient le plus souvent d’une exactitude saisissante. Il était encore temps de renoncer. Comme elle hésitait, son regard tomba sur une troupe d’hommes en armes qui menaient des chevaliers, visiblement de haut rang, dans les bas-fonds du palais. Bluenn n’en crut pas ses yeux en reconnaissant, enchaîné et roué de coups, l’un des frères de Riwall de Boscat qu’elle avait eu l’occasion de croiser de nombreuses fois aux banquets donnés par le terrible Konogan. Ainsi, Gaël ne s’était pas contenté de se rendre. Il avait également démembré l’organisation secrète qui se jouait du pouvoir depuis des années et avait mené le seigneur de Drev jusqu’au trône. Il n’en fallut pas plus pour la convaincre. Dissimulant son visage, elle s’avança d’un pas décidé vers la prison royale et choisit de s’adresser à un garde rondouillard et à l’allure joviale qui semblait commander aux autres. Le priant discrètement de la rejoindre à l’écart, elle obtint sans difficulté la permission de visiter – « pour raconter à ses amies » – le célèbre boucher de Drev en échange de quelques pièces trébuchantes et d’incantations habilement formulées. Au comble de l’hilarité, le garde guida la jeune aventurière parmi le dédale des souterrains qui grouillaient de condamnés à l’allure décharnée et méprisable, ou plus élégante, suivant qu’ils étaient arrivés récemment ou non.

Bluenn descendit les marches qui menaient à la cellule de Gaël en serrant très fort dans ses mains le médaillon de ses ancêtres. Que lui avait-il pris de demander à visiter son époux une dernière fois ? Probablement, le souvenir de la dernière vision qu’elle avait eue de Gaël dans le monde des ombres. Un homme accablé, meurtri par le chagrin et si vulnérable ! Le cœur de Bluenn battit à tout rompre lorsque le geôlier fit tourner la clef dans la serrure. « Une visite… » grommela-t-il en ouvrant la porte. Bluenn s’introduisit prudemment dans la geôle sombre et humide. Gaël lui tournait le dos, indifférent au monde entier. Avant de partir, le gardien bloqua une torche entre deux pierres bancales et fit un signe de tête à la comtesse : « Je suis obligé de refermer. Ce sont les ordres. Vous n’aurez qu’à frapper trois coups lorsque vous voudrez repartir. » D’un air moqueur, il disparut dans la pénombre, pressé de rejoindre ses compagnons de beuverie. Bluenn resta un moment silencieuse sans oser signaler sa présence. Peut-être était-il finalement déplacé de sa part de venir voir Gaël la veille de son procès ? Peut-être le prendrait-il comme une ultime provocation ? Peut-être valait-il mieux faire demi-tour ?

– Allez-vous-en ! Je ne veux voir personne ! lâcha Gaël comme pour confirmer ses doutes. Vous vous régalerez les yeux demain. Cela devrait suffire, non ?

– Gaël… C’est moi ! Bluenn !

Soudain sorti de sa torpeur, le comte se retourna brusquement sans oser y croire. Elle était bel et bien là. Sa chère Bluenn ! L’ange de sa vie ! Mais comment cela était-il possible ? Non ! Il devait rêver. La fièvre l’avait pris sans qu’il s’en aperçût.

– Bluenn ? répéta-t-il incrédule. Vous ne pouvez pas être là ! C’est impossible ! Je deviens fou !

Émue, Bluenn fit quelques pas vers lui et abaissa la capuche qui recouvrait son visage tuméfié. Gaël blêmit.

– Pourquoi ? Pourquoi êtes-vous revenue ? Ainsi, vous prenez plaisir à me torturer jusqu’au bout ?

– Je vous interdis de croire une telle chose, Gaël ! Je ne suis pas venue en ennemie mais en amie !

– En amie ? Vous ? Laissez-moi rire ! Vous êtes venue vous jeter dans les bras de Riwall de Boscat, malgré tout ce qu’a pu vous en dire Noyale ! Et comme si cela ne suffisait pas à mon malheur, vous venez parader la veille de ma mort. Je ne vous savais pas si cruelle !

Gaël repartit dans le coin de sa cellule et s’avachit sur un semblant d’escabeau qui faillit rompre sous son poids. Gênée, Bluenn se dirigea tête basse vers la porte de la prison, prête à rappeler le gardien. Décidément, elle n’aurait pas dû venir. Sa présence ne faisait que réveiller les souffrances de son époux qu’elle devinait immenses sans parvenir à les expliquer. Mais la voix du dragon résonna dans sa tête. En soupirant, elle revint auprès de son époux et posa sa main sur son épaule. Le comte tressaillit mais ne fit pas le moindre geste pour la repousser.

– Comment pouvez-vous penser qu’après avoir partagé votre couche pendant si longtemps, il m’est doux de vous voir mourir demain, Gaël ? Me prendriez-vous pour un monstre ?

Surpris par ses paroles qu’il n’avait jamais osé espérer entendre, le comte se retourna vers Bluenn. Jamais encore, elle ne lui était parue aussi belle. Même avec ses contusions et ses cheveux défaits, elle rayonnait. Pourtant, ses yeux étaient emplis d’une tristesse si grande qu’il dut se raisonner afin d’éviter de croire que c’était lui qu’elle pleurait ainsi.

– Bluenn. Que dois-je comprendre ? Que je vous manquerai un petit peu, tout compte fait ? Vous me flattez. Je n’en espérais pas tant de votre part. À moins que ce ne soit la culpabilité qui vous ronge ? Partez en paix dans ce cas ! Je ne vous en veux pas si c’est cela qui vous gêne. Je ne suis pas jaloux de « votre grand bonheur ». Je l’ai dit à Noyale ! Riwall de Boscat n’est pas un homme pour vous. Il est regrettable que vous n’ayez pas écouté ses conseils. Elle vous aime sincèrement. Partez ! Partez tant qu’il est encore temps !

– Non ! Je ne fuirai pas. Je ne suis pas là pour me faire pardonner quoi que ce soit, Gaël. Ni même pour me jeter dans les bras du comte de Boscat. Il ignore tout de ma présence à Azenor et me croit morte, comme les autres. Si je suis là, Gaël, c’est pour vous. Je suis là pour vous aider !

– M’aider ? Mais de quoi parlez-vous à la fin ?

– Pourquoi avoir dit que j’avais tué Konogan, Gaël ? Pourquoi leur avoir caché que vous saviez pour l’attaque de l’armée royale mais que vous avez refusé de vous battre, les laissant sans gloire s’emparer de la ville ?

– Comment… Comment pouvez-vous savoir tout cela ?

– Peu importe ! Je veux que vous vous défendiez, demain ! Vous entendez ? Vous ne pouvez pas les laisser vous condamner sans réagir ! Vous les avez sauvés, tous autant qu’ils sont ! Je suis mieux placée que quiconque pour le savoir. Avec l’armée qui est la vôtre, vous auriez pu les balayer d’un revers de la main mais vous ne l’avez pas fait. Ils doivent le savoir, Gaël ! Vous devez le leur dire. Et si ce n’est pas vous qui le faites, ce sera moi ! Alors, dites-moi, Gaël ! Je vous en conjure ! Dites-moi pourquoi vous avez refusé de saisir les armes quand le pouvoir que vous convoitiez depuis si longtemps était enfin entre vos mains ? Pourquoi ?

Le comte se retourna vers son épouse qui ne cachait plus ses larmes. Il lui caressa timidement les cheveux comme s’il craignait qu’elle ne le repoussât une fois de plus. Mais Bluenn ne fuyait plus. Elle cherchait à comprendre. Comprendre Gaël. Comprendre ce qui se cachait au fin fond de cet homme sombre et avide de pouvoir. Comprendre enfin ce qui la rendait tellement triste…

– Pourquoi ? répéta-t-il le regard dans le vide. Pour mourir en paix, je présume. Mourir plus dignement que je n’ai vécu. Me croyez-vous capable de ce genre de sentiments, Bluenn ?

– Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Gaël se pencha vers elle tendrement. Caressant son visage comme s’il devait ne plus jamais la revoir, il approcha lentement ses lèvres des siennes.

– Un baiser, Bluenn ! Donne-moi un baiser. Le dernier ! Le baiser du condamné !

Comme Bluenn ne répondait pas, il s’empara de sa bouche. Le corps de la jeune femme s’embrasa aussitôt. Gaël l’enlaça davantage. Effrayée, elle voulut le repousser mais son étreinte ne se fit que plus tendre.

– Une dernière nuit, Bluenn ! Laisse-moi sentir ton corps langoureux me brûler une toute dernière fois !

– Non ! Il ne faut pas !

– Bluenn ! Nous sommes encore mari et femme. Je t’aime ! Je t’ai toujours aimée. Laisse-moi mourir dans tes bras ! Ne me repousse pas ! C’est ma dernière volonté. S’il est vrai que tu as jamais eu quelques sentiments pour moi, ne me laisse pas, Bluenn. Viens !

 

La soulevant dans ses bras, Gaël emmena sa bien-aimée sur la paille humide et moisie qui lui servait de couchage. Indifférent à ses plaintes, il entreprit de la déshabiller. Des marques d’hématomes parsemaient son corps frêle et délicat. Leur vue finit de briser d’émotion l’homme dur et insensible qu’il avait été autrefois, dans une autre vie. Fou de désir, il se mit à baiser avec adoration chaque parcelle de sa peau. Bluenn ne put s’empêcher de gémir de plaisir et de désespoir tout à la fois. Sentir la chaleur de Gaël lui rappelait le pays froid et sans vie duquel elle était revenue. Ses lèvres tendres et chaudes l’emplissaient d’une émotion sans pareille. Soudain avide de sa peau, de ses bras, de son odeur, elle s’agrippa à lui de toutes ses forces. Leur nuit était la dernière. Elle serait la plus belle ! Que lui importait désormais le jugement des autres ? Seul ne compta plus que le souffle de Gaël sur sa peau et ses mains toujours plus amoureuses. Mais bien trop tôt, un cri rauque s’échappa de la gorge de son époux, la laissant pantelante et à jamais inassouvie. Alors qu’elle se relevait péniblement en tentant de récupérer ses affaires, elle entendit des pas empressés s’éloigner dans le souterrain. Rougissante, elle se demanda quelle contenance elle pourrait bien adopter quand il s’agirait de rappeler le gardien qui n’avait visiblement par perdu une miette de leurs ébats. Gaël sembla lire dans ses pensées.

– C’est sa femme qui nous remerciera une fois qu’il aura tenté de m’égaler.

– Oh ! Gaël ! Comment pouvez-vous ?

– Eh bien quoi ? Je meurs en rendant une femme de geôlier à jamais épanouie ! C’est une belle façon d’expier mes crimes, non ? Peut-être pourrais-je éviter l’enfer grâce à cela et ne goûter qu’au purgatoire ?

– Au purga… Qu’est-ce là encore ? Je vous trouve bien badin la veille de votre procès, Gaël ! Ne prenez-vous donc rien au sérieux ? Il m’est douloureux quant à moi de penser que…

Bluenn ne put terminer sa phrase. Soudain, l’idée de le perdre lui était devenue intolérable. Gaël s’approcha d’elle et lui rattacha sa capeline.

– Adieu, Bluenn. Ne vous attardez pas. Et ne vous montrez pas demain ! Profitez de cette liberté que je vous offre et que peu de femmes ont le privilège de goûter une fois dans leur vie. Considérez-la comme un cadeau d’adieu ! Ne tentez pas de me sauver ! Il est trop tard pour moi. Mais pour vous, c’est différent.

– Gardes ! hurla-t-il de sa voix rocailleuse.

 

Avant même que Bluenn ait pu dire quoi que ce soit, il posa un doigt sur sa bouche et lui fit signe de se taire. Ses yeux noirs et profonds comme la nuit lui renvoyèrent l’espace d’un instant toute la lumière de son amour pour elle. Un amour sincère, unique, qui ne respectait aucune règle, pas même celle des dieux. Bluenn sentit de grosses larmes rouler sur ses joues. Elle s’engouffra en courant dans les galeries sans attendre le geôlier qui rit de sa hâte. Indifférente à tout ce qui n’était pas lui, elle courut sans se retourner jusqu’à son auberge, celle-là même dans laquelle elle était descendue avec Zavier lors de leur arrivée à Azenor. En pleurs, elle se réfugia dans sa chambre, la chambre où son père lui avait annoncé sa volonté de la marier contre son gré à un chevalier chrétien. Elle s’écroula sur le lit et libéra toutes les larmes qui oppressaient son cœur depuis ce soir-là. Combien de fois avait-elle rêvé de cette liberté qui serait la sienne désormais ? Des nuits entières, elle s’était surprise à espérer le jour où enfin elle se libérerait du joug de son époux pour ne plus obéir qu’à sa volonté propre. Ce jour était enfin arrivé ! Libre et indépendante, elle pourrait vivre à sa guise, pour autant qu’elle ne revienne plus à Azenor et qu’elle oublie les hommes qu’elle y avait connus. C’était un bien pauvre sacrifice en regard du bonheur qui l’attendait et peu de femmes auraient éprouvé un quelconque scrupule en pareilles circonstances surtout après la brutalité dont avait fait preuve son époux. Alors pourquoi cette boule amère qui s’installait peu à peu au fond de sa gorge ? Était-ce l’idée d’abandonner Gaël à ses juges ou bien la perspective de ne plus jamais croiser le regard étincelant du beau chevalier Boscat ? L’idée de quitter Azenor lui devint soudain insupportable. Qu’était ce simulacre de liberté qui lui interdisait de rester ? Non, non et non ! Trop de fois, elle avait courbé l’échine devant la fatalité ! Peu lui importaient Dana et ses desseins bien trop complexes pour être perçus par une simple mortelle. Ou encore les sombres prédictions de Noyale qui tremblait de peur au moindre souffle de vent. Sans parler des menaces voilées des prêtres qui jugeaient et condamnaient le monde d’un coup de missel ! Bluenn d’Aouergwenn, dame de Gweltaz, était libre et saurait le faire comprendre. Demain, elle irait au procès ! Quoi qu’il lui en coûtât, elle saurait faire entendre sa voix. La véritable justice était à ce prix.

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