La ballade de Kassandre
Chapitre 4
Bluenn était restée étonnamment silencieuse durant tout le trajet. Elle, d’ordinaire enjouée et mutine, affichait un air grave et douloureux qui ne lui ressemblait pas. Assise sur le bord du lit, Noyale attendit patiemment que sa jeune maîtresse prenne la parole. Ses derniers mots l’avaient profondément troublée. Non pas qu’elle fût étonnée que Bluenn possédât le don. La comtesse d’Aouergwenn s’était de nombreuses fois confiée à Noyale à ce sujet et il ne faisait aucun doute que le sang des plus grandes prêtresses coulait dans ses veines. Pourtant, l’affolement dont avait fait preuve Bluenn laissait deviner que ses visions avaient eu ce soir une ampleur exceptionnelle. Noyale, qui n’était pas restée inactive au cours du banquet, avait de fortes raisons de craindre que sa jeune maîtresse n’ait vu ce qu’elle aurait préféré taire. Chargée de glaner des informations sur le comte de Gweltaz, elle connaissait désormais de lourds secrets. Les serviteurs de la cour s’étaient confiés à elle sans retenue et avaient tenu des propos très durs à l’encontre du comte et de son cousin. Homme sans foi ni loi, Gaël de Gweltaz n’était ni plus ni moins qu’un vil mercenaire à la solde du seigneur Konogan. Redoutés dans toute la province où ils étaient soupçonnés de nombreux crimes, certains murmuraient que Konogan complotait pour s’emparer du trône. Cruels et sanguinaires, les deux hommes ne reculeraient devant rien pour arriver à leurs fins. L’alliance du comte de Gweltaz avec la jeune comtesse d’Aouergwenn était considérée par beaucoup comme une habile stratégie, puisque dès lors, les richesses recélées dans cette contrée reculée permettraient d’unir les derniers barons encore hésitants à rejoindre Konogan. Atterrée par les propos qu’elle avait recueillis, Noyale avait éprouvé le besoin de s’isoler avant de rejoindre sa maîtresse. Mais celle-ci l’avait retrouvée avant qu’elle n’ait eu le temps de remettre ses pensées en ordre. Or, Bluenn semblait, elle-même, en proie à de profonds tourments. Depuis un long moment déjà, elle arpentait nerveusement la pièce, de long en large, sans dire un mot. Soudain, Noyale n’y tint plus et rompit le silence :
– Bluenn ! Ne pensez-vous pas qu’il serait préférable de vous asseoir auprès de moi et de me confier votre peine, au lieu de vous torturer ainsi. Il n’est rien de si terrible que vous ne puissiez me confier, vous le savez bien. Je vous en conjure. Ouvrez-moi votre cœur et dites-moi ce que vous avez vu !
Bluenn posa sur elle un regard terrifié.
– C’est impossible, Noyale ! articula-t-elle péniblement. Je n’ai pas les mots pour décrire une atrocité pareille. Oh ! Si tu savais combien je regrette d’avoir hérité ce don de ma mère ! Combien je donnerais pour m’en débarrasser séant.
– Bluenn, Bluenn, nous en avons déjà discuté longuement, lui reprocha, d’une voix douce, sa dame de compagnie. Les visions que vous avez ne sont pas destinées à vous punir. Même si elles sont pénibles, vous devez vous rappeler qu’elles appartiennent à d’autres temps et à d’autres lieux. Vous n’en faites pas partie !
– C’est encore bien plus douloureux ! protesta Bluenn. Comment me satisfaire d’être la spectatrice impuissante de drames contre lesquels je ne peux rien ? Pourquoi dois-je endurer tant de souffrances puisque de toute façon tout est écrit d’avance ?
– Qui dit cela ? contesta calmement Noyale. Comment pouvez-vous assurer que le destin que vous voyez est immuable ? Vos visions ne sont qu’un possible parmi tant d’autres, Bluenn. Mais si vous me disiez ce que vous avez vu exactement ? Peut-être n’est-ce qu’un simple avertissement ?
– Oh, non ! Noyale ! Je ne le pense pas ! Tout était si réel ! Ces cris, ces souffrances, ces appels désespérés. J’ai vu des meurtres, Noyale ! Des viols ! Des scènes d’une violence insoutenable ! J’en ai encore le cœur soulevé. Comment peut-on être aussi cruel ? Quel être humain peut être capable d’une telle barbarie ? C’est insensé !
Noyale sentit son cœur se serrer. Ces scènes provenaient-elles du passé ou de l’avenir ? Il était difficile de l’affirmer. Par contre, il était aisé de deviner quels pouvaient en être les auteurs. À l’évidence, sa jeune maîtresse revivait les forfaits perpétrés par le machiavélique Konogan et son non moins cruel cousin. À moins que la Grande Déesse ne cherchât à la prévenir de malheurs à venir ? Quelle que fût la réponse, le dilemme restait entier. Quelle jeune femme pouvait accepter de se lier consciemment à un homme aussi noir ? Plus elle y pensait, plus la perspective de révéler à la jeune comtesse la terrible vérité sur son futur époux lui paraissait au-dessus de ses forces. Il suffisait de regarder le visage défait de sa jeune maîtresse pour comprendre qu’elle n’y survivrait pas.
– Noyale ! interrogea soudain Bluenn. As-tu recueilli des informations sur le comte de Gweltaz, comme je t’en avais prié, ou bien n’as-tu pensé qu’à prendre du bon temps ?
– Ma damoiselle, protesta Noyale. Comment pouvez-vous me juger aussi mal ? Je veux mettre une remarque aussi mesquine sur le compte de la fatigue et de la nervosité !
– Tu as raison, ma douce amie, se rattrapa Bluenn confuse. Pardonne-moi, je t’en prie. Je crois que cette soirée m’aura épuisée.
– Mais tu ne m’as pas répondu ? interrogea la jeune femme anxieuse. Qu’as-tu appris sur le comte de Gweltaz ? J’ai toutes les raisons de croire que mon futur époux n’est pas si chrétien que mon père le prétend.
– Cela, ma damoiselle, ce n’est pas ce que j’appelle une mauvaise nouvelle, ironisa Noyale.
– Noyale ! Sois sérieuse, veux-tu ? Et dis-moi la vérité ! Ai-je des raisons de me méfier de lui ou bien n’est-ce que nervosité de jeune promise ?
– …
– Mais, parleras-tu à la fin ? s’impatienta Bluenn devant le silence de son amie.
Noyale poussa un long soupir. Décidément, non, elle ne se sentait pas le courage de révéler la vérité à sa tendre maîtresse. Celle-ci devrait affronter assez tôt de nombreuses épreuves. Mieux valait pour elle qu’elle ignorât le plus longtemps possible la personnalité obscure de son futur mari. Après tout, le comte avait paru se réjouir à la vue de sa future promise. Peut-être valait-il mieux laisser le destin se dérouler à sa guise et ne pas intervenir. Aussi, ce fut en des termes respectueux et courtois que Noyale décrivit le comte Gaël de Gweltaz. Soucieuse de ne pas mentir à sa maîtresse, elle se contenta de rapporter les hauts faits d’armes dont il avait été auteur dans sa jeunesse et passa sous silence les liens qui l’unissaient à Konogan, ainsi que la raison cachée de leur mariage. Bluenn, étonnée, recommanda malgré tout à Noyale de poursuivre ses recherches, non sans avoir éprouvé un certain soulagement à l’idée que son futur époux n’était peut-être pas l’homme si sombre qu’elle redoutait. Elle décida de chasser toute sombre pensée de son esprit et consentit, sur les conseils de Noyale, à prendre un peu de repos. Il serait toujours temps de s’efforcer de déchiffrer le message de la Déesse après les noces.
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