La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 17 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 17

 

Pendant que Bluenn faisait les cent pas devant la salle de guerre, en attendant d’être reçue par Konogan, elle tentait de réfléchir à la manière la plus habile d’amener ce dernier à l’écouter. De toute évidence, les hommes de ce pays ne semblaient guère enclins à suivre les conseils des femmes en matière politique. Elle avait pourtant clairement expliqué au soldat qui gardait la porte que l’entretien qu’elle sollicitait avec le seigneur de Drev concernait l’attaque qui avait eu la veille. Or, cela faisait plus d’une heure maintenant qu’elle patientait tant bien que mal dans le couloir, en s’efforçant de ne pas se laisser envahir par la colère qui grondait en elle, humiliée qu’elle était de devoir rester à l’écart. Quand enfin la porte s’ouvrit, elle reprit espoir et se dirigea, d’un pas décidé, vers son cousin qui discutait à voix basse avec son époux. Comme s’il semblait ne pas avoir été informé de la raison pour laquelle elle voulait s’entretenir avec elle, Konogan la salua d’un air surpris, tout en poursuivant son chemin. Un instant décontenancée, Bluenn se reprit rapidement et s’élança à sa poursuite.

– Seigneur Konogan ! appela-t-elle d’une voix forte et claire.

Le seigneur de Drev se retourna vers sa cousine et feignit l’étonnement.

– Ma dame ! Quelle hâte à me rejoindre ! Vous m’en voyez flatté. Vous qui vous appliquez d’ordinaire à me fuir. Je suis heureux de l’entrain que vous mettez ce matin à me saluer ! Pourtant, vous devriez vous montrer plus réservée. Mon cousin est d’un tempérament jaloux, vous savez ! Et je ne me sens guère de taille à l’affronter à l’épée, même pour vos beaux yeux !

– Espèce de… bafouilla Bluenn les yeux brillants de rage.

Elle s’arrêta, en réalisant qu’elle s’apprêtait à insulter le seul homme capable de lutter contre le fléau que représentaient les Vroorks. Ravalant sa fureur, elle délivra à Konogan son plus charmant sourire et s’accrocha amicalement au bras qu’il lui tendait.

– Je constate que l’arrivée des Vroorks non loin de Drev n’a en rien entaché votre bonne humeur, cousin ! Me voilà rassurée.

– Ooooh ! s’écria Konogan faisant mine de souffrir le martyr. Je vous vois venir à présent. Ce n’est pas ma belle figure qui vous a conduite jusqu’à moi ! Vous tremblez de peur et accourez auprès de ce bon vieux Konogan pour vous assurer que la citadelle saura résister à l’attaque de ces chiens, n’est-ce pas ? Vous me voyez tellement peiné de vous découvrir si bassement intéressée, Bluenn ! Moi qui pensais que vous commenciez à nourrir, à mon égard, de doux sentiments.

Soufflée par le ton léger que se permettait d’emprunter le seigneur de Drev en des circonstances aussi dramatiques, Bluenn chercha des yeux son époux. Mais Gaël était accaparé par une dizaine de chevaliers soucieux, comme elle, de l’avenir de l’Archipel.

— Eh bien, Bluenn ! Est-ce cela qui vous préoccupe ? Souhaitez-vous que je vous montre notre défense afin de vous rassurer ? interrogea Konogan d’une voix mielleuse. Drev est imprenable. Mais si vous en doutez, je suis prêt à vous faire visiter moi-même cette formidable forteresse !

– Je vous crois sur parole, cher cousin ! J’ai pu constater à mon arrivée que vous possédiez une armée digne des plus grands souverains.

– N’est-ce pas ? Il n’en est pas de plus puissante sur tout l’Archipel. Hormis celle de notre bien-aimé roi Stefan, bien entendu !

– Vous me voyez soulagée de l’apprendre. Puis-je me permettre de vous demander ce qui vous a poussé à dépenser tant d’argent pour organiser cette incroyable défense ? L’Archipel est pourtant en paix depuis des années. Vous n’en aviez nul besoin à vrai dire.

Le seigneur de Drev fit signe à son cousin de les rejoindre en lui jetant un regard entendu. Avec une courtoisie qui lui était pour le moins inhabituelle, il consentit à renseigner l’indiscrète dame de Gweltaz.

– Je peux bien vous le dire à présent que vous faites partie de la famille. J’ai toujours pensé que notre bien-aimé souverain avait fait preuve d’une grande négligence en partant guerroyer au loin, au nom du Christ. Je considère que Stefan a gravement manqué à ses devoirs de souverain en laissant son pays sans défense, pendant de si longues années. Je m’en suis ouvert plusieurs fois auprès de sa fille qui a, hélas, mal interprété mes remarques. Je crains fort qu’elle n’ait été influencée en cela par l’évêque d’Azenor qui soupçonne de malveillance quiconque ose suggérer que la Guerre Sainte que mène notre roi Stefan est peut-être une erreur.

– Oh ! Il me semble pourtant que les circonstances actuelles vous donnent raison ! s’exclama Bluenn, soulagée d’apprendre que l’animosité dont avaient fait preuve les nobles de la cour d’Azenor lors du banquet ne reposait que sur de simples querelles théologiques. Et Filomena doit être malheureusement en train d’en convenir elle aussi ! J’espère seulement que la manière injuste avec laquelle l’on vous a traité ne vous empêchera pas de lui proposer votre soutien en ces heures si sombres.

Konogan s’arrêta et fixa son regard sombre et inquiétant dans celui de la jeune femme. Instinctivement, elle recula.

– Vous devriez surveiller vos propos, jeune et innocente cousine, chuchota Konogan. Je dois vous apprendre que le pouvoir n’est pas réellement entre les mains de la princesse Filomena. Le clergé profite de son inexpérience et règne à travers elle. Même si je suis touché de vous entendre dire que je suis injustement récompensé de ma loyauté envers l’Archipel, je ne saurais, ô combien, vous recommander de garder cela pour vous-même. Même ici, l’Église a ses espions. Et vous courez un grand danger à critiquer ouvertement la position de Filomena ! Je suis le dernier, croyez-moi, vers qui elle se tournera.

– Voulez-vous dire que, même impuissante à repousser les Vroorks, la fille du roi refusera votre aide au prétexte que vous avez osé critiquer la Guerre Sainte ? s’indigna Bluenn.

– J’en ai bien peur, cousine, soupira Konogan.

– Êtes-vous d’accord, Gaël ?

– C’est fort probable, acquiesça son époux d’un ton lugubre.

– Mais, vous-même, continua Bluenn en s’adressant au seigneur de Drev, seriez-vous prêt à passer outre les différends qui vous opposent ? Accepteriez-vous de vous battre aux côtés de Filomena, si elle vous le demandait ?

Konogan prit un air retors. Feignant d’être en proie à un sérieux dilemme, il lui fit comprendre qu’il refusait de répondre à cette question. Bluenn, loin de se douter du piège qu’était en train de lui tendre son machiavélique cousin, renouvela sa demande avec insistance.

– Mais, enfin, seigneur Konogan, vous ne pouvez la laisser seule face à nos ennemis ! Oserez-vous me dire que vous resterez sans rien faire pendant qu’elle livrera une bataille perdue d’avance ?

– Bluenn, vous n’êtes pas au fait de tous les griefs qu’elle me porte… ni des miens d’ailleurs, répondit Konogan acerbe.

– Quoi que cela puisse être, je suis certaine qu’ils ne sont pas insurmontables, cousin.

– Qu’en savez-vous ?

– Je sais que vous êtes un homme suffisamment intelligent et avisé pour arriver à discerner ce qui est important de ce qu’il ne l’est pas, tenta de ruser la comtesse de Gweltaz. Et je pense que même si vous éprouvez une certaine amertume, vous ne manquerez pas d’envisager toutes les opportunités qui s’offriront à vous si vous parvenez à chasser les Vroorks de l’Archipel. Il va sans dire que la reconnaissance de Stefan et de sa fille serait à la hauteur du péril que nous encourons tous.

– Vous croyez ? murmura Konogan intéressé. Expliquez-moi plus en détail ce que j’aurais à gagner dans cette affaire ?

– Mais… l’estime du roi, pour commencer !

Gaël ne put retenir un rire.

– C’est peu. Mes hommes ne s’en contenteront pas, je le crains, ironisa le seigneur de Drev.

– Si vous me disiez plutôt ce qui pourrait vous convaincre de vous allier à Filomena, cousin ? Je serais peut-être en mesure d’intercéder en votre faveur pour faire infléchir la princesse.

– Et qu’est-ce qui vous fait croire qu’elle vous écoutera, vous, comtesse de Gweltaz et fille d’Aouergwenn ? fit remarquer Gaël en insistant sur ses titres. Vous n’êtes pas plus que nous souhaitée à la cour. Votre province n’est pas réputée pour sa foi, que je sache.

– Filomena est au-dessus de ces préjugés ! rétorqua Bluenn vexée d’avoir omis ce « léger » détail. L’amitié qu’elle m’a témoignée lors du banquet me le prouve. De toute façon, il ne me coûtera rien d’essayer. Au pire, je perdrai l’estime de Filomena. Mais, si je réussis, l’Archipel pourra être sauvé et vous en retirerez tous les bénéfices.

– Cette charmante dame n’a pas tort, marmonna Konogan faisant mine de réfléchir. Peut-être aurais-je un espoir de voir enfin mon vœu le plus cher exaucer ? Pourtant, oser demander cela en de telles circonstances, je ne peux m’y résoudre. Ce serait complètement déplacé et fort maladroit.

– À quoi pensez-vous, cousin ? questionna la jeune femme, soudain sur ses gardes. Qu’est-il que vous n’oseriez demander à la fille du roi en échange de votre soutien ?

Konogan se tourna vers son cousin, embarrassé. Gaël prit une profonde inspiration avant de plonger son regard ténébreux dans les yeux clairs et troublants de son épouse, si forte et si naïve à la fois.

– Je crois savoir à quoi pense mon cousin, Bluenn. Je crains toutefois que de l’apprendre risque de briser à jamais tous vos espoirs de sauver l’Archipel.

– Pourquoi donc ? s’étonna-t-elle. Que puis-je entendre de si terrible ?

– Puisque vous insistez, je vais vous le dire. Mon cousin nourrit l’espoir, fort peu raisonnable, je le crains, de s’unir un jour à la belle Filomena. Voilà des années qu’il soupire après elle, sans grande conviction, il est vrai. Pourtant, il a toujours refusé de prendre femme, tant ses sentiments à l’égard de la princesse sont profonds et sincères.

En entendant son époux lui conter le soi-disant amour qui brûlait le cœur du cynique seigneur de Drev, Bluenn manqua de s’étrangler. Fallait-il qu’il la prenne pour une belle idiote pour penser qu’elle goberait un mensonge aussi énorme ! Pourtant, les règles du jeu étaient posées. Konogan n’accepterait de défendre le pays qu’en échange d’une promesse de mariage. Bluenn sentit le poids du monde s’écraser sur ses épaules. Effectivement, Gaël avait vu juste sur un point. Tout espoir de paix s’évanouissait avec cette révélation ! Jamais Filomena ne consentirait à une telle union. À moins d’avoir le couteau sous la gorge, aucune femme raisonnable ne laisserait un homme pareil prendre autant de pouvoir. Mieux valait encore s’unir au roi des Vroorks lui-même ! Sans laisser paraître son trouble, la jeune femme décida néanmoins de rentrer dans le jeu des deux hommes.

– Vous me voyez profondément étonnée de vous découvrir une nature si sentimentale, cousin, taquina gentiment Bluenn. C’est une facette de votre personnalité que je n’aurais personnellement jamais soupçonnée.

– C’est là tout le drame de ma vie, cousine, rétorqua Konogan avec malice. L’on me croit insensible et brutal alors que je ne suis en réalité que tendresse et romantisme.

Bluenn se retint de rire. De toute évidence, le seul sentiment qui animait Konogan était une ambition dévorante. S’unir à Filomena signifiait s’approcher de la couronne et du pouvoir absolu.

– Les Vroorks vous donnent une occasion inespérée d’occuper une place de choix dans le cœur de la princesse, ceci dit. Si je puis me permettre de vous donner ce conseil, il serait plus que judicieux de proposer gracieusement votre aide à Filomena, sans rien demander en échange. La grandeur de votre âme éclaterait ainsi au grand jour, faisant taire les médisances que l’on a colportées sur vous jusqu’à ce jour. Si par ailleurs, une dame vous connaissant bien, et bénéficiant de la confiance de la princesse, tissait de vous un portrait élogieux et affectueux tout à la fois, il est certain que vous pourriez enfin obtenir ce à quoi votre cœur aspire.

– Hélas ! Je ne connais personne qui accepterait de parler de moi en de tels termes, soupira cet homme vil et corrompu.

– Je pourrais le faire, moi !

– Vous ? Mais comment ? Pourquoi feriez-vous une chose pareille, cousine ?

– Vous savez fort bien pourquoi, Konogan ! interrompit sèchement Bluenn. Cessons de jouer à présent et répondez-moi sans détour. Si j’accepte d’écrire une lettre vantant vos mérites, écrirez-vous en échange un courrier promettant à Filomena de chasser tous les Vroorks de ses terres ? Songez que la princesse vous sera plus que redevable, en même temps qu’elle aura la preuve que le portrait que j’aurais tissé de vous correspond bien à la réalité : un chevalier courageux, désintéressé et prompt à voler au secours de la veuve et de l’orphelin. Eh bien ? Sommes-nous d’accord ?

Konogan s’abaissa sournoisement pour baiser la main de la jeune comtesse de Gweltaz, qui décidément, lui plaisait de plus en plus.

– Considérez les Vroorks comme d’ores et déjà hors d’état de nuire, belle cousine ! Je m’en vais de ce pas prendre ma plume. Mais n’oubliez pas de lui dire quel homme valeureux et séduisant se cache derrière votre cousin !

– N’ayez nulle inquiétude, seigneur Konogan. La princesse Filomena brûle déjà d’amour pour vous.

Sans s’attarder davantage, Bluenn se dirigea vers ses appartements, en se demandant sincèrement quels termes flatteurs elle allait bien pouvoir trouver pour vanter les mérites de son cousin. Débauché, outrecuidant, malhonnête et vicieux lui vinrent spontanément à l’esprit. Peu certaine que ces qualificatifs soient de nature à pousser la princesse Filomena dans les bras de son sauveur, Bluenn se promit de commander en cuisine une cruche du meilleur vin afin de l’aider à trouver un minimum d’inspiration. Tandis qu’elle s’éloignait, Konogan ne put s’empêcher de la lorgner avec une insistance telle que son fidèle lieutenant finit par exploser.

– Je vous rappelle que c’est ma femme, cousin ! Tâchez de vous en souvenir, toutes les fois que vous poserez les yeux sur elle ! s’énerva Gaël.

– Eh là ! Que vous pouvez être égoïste ! N’est-ce pas grâce à moi qu’elle est dans votre couche, espèce d’ingrat ? Si je vous avais écouté, elle serait mienne à présent. Je devrais avoir droit à une petite compensation.

– N’y pensez même pas ! cracha Gaël d’un ton menaçant.

Surpris par sa réaction, Konogan se résolut à détourner le regard des hanches incroyablement voluptueuses de la jeune comtesse et dévisagea son cousin d’un air soupçonneux.

– Si je ne vous connaissais pas, je penserais que vous êtes amoureux, Gaël.

Gaël détourna la tête, contrarié.

– Cela n’a rien à voir ! Si vous voulez qu’elle continue à servir nos intérêts, il va falloir apprendre à la traiter avec respect. Par ailleurs, je doute que son père accepterait de vous soutenir plus avant, s’il apprenait que le chevalier chrétien que vous êtes souhaite mettre sa fille dans sa couche. Ne jouez pas avec le feu, Konogan ! Aucune femme ne doit se mettre en travers de notre route.

– Vous avez raison, Gaël. Une fois n’est pas coutume ! Au fait, comment avez-vous trouvé ma prestation ? N’ai-je pas été brillant ? Que dis-je ? Incroyablement génial ?

– Si fait, si fait, se contenta de répondre Gaël. Encore que je ne saisis guère l’intérêt de toutes ces manigances.

– Bien sûr que vous ne comprenez rien ! C’est pour cela que je suis le seigneur de Drev et vous, un simple lieutenant, se moqua Konogan vexé de ne pas avoir suscité plus d’admiration chez son cousin. Allez donc, à présent ! J’en ai assez de devoir supporter vos airs graves et sombres. Et assurez-vous que votre femme tienne ses engagements !

 

Trop heureux de quitter la pesante compagnie de son cousin pour rejoindre les bras tendres et chaleureux de sa douce épouse, Gaël ne se le fit pas redire à deux fois. Toute la matinée, il n’avait cessé de songer à la manière déplorable dont il avait traité la jeune Bluenn la veille au soir, allant jusqu’à la frapper pour des mots au demeurant fort justes. Pour le reste, il ne gardait de la nuit que quelques bribes de souvenirs confus dans lesquels elle apparaissait auréolée de lumière. Bien décidé à se faire pardonner, il s’empressa de descendre dans la cité de Drev afin d’y dénicher quelques cadeaux dont il était certain qu’ils plairaient à sa talentueuse épouse.

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