La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 23 sur 35

Pages du PDF

La ballade de Kassandre

Chapitre 23

 

Le sol de la grande nef était jonché de fleurs aux senteurs enivrantes. Leurs parfums ne parvenaient cependant pas à masquer l’odeur entêtante de sueur, mêlée à celle de l’encens, que propageaient sans discontinuer de jeunes novices qui participaient à l’office avec candeur, sans se douter du terrible drame qui se nouait sous leurs yeux. Si le mariage de Bluenn s’était déroulé dans la plus stricte intimité, celui de Filomena et de Konogan provoquait grands tumultes. Amassée à l’intérieur de la chapelle royale, la foule des nobles, conviés à la hâte, formait une masse compacte et grouillante à travers laquelle Bluenn eut le plus grand mal à se frayer un passage. Parvenue enfin à la hauteur de Gaël, elle entrevit l’évêque d’Azenor, l’air soucieux et contrarié, qui marmonnait de longues litanies, agenouillé au pied de l’immense crucifix qui surplombait l’autel. Konogan, pour sa part, ne cessait d’arpenter la chapelle en tous sens en serrant les mains et en concluant des alliances avec les ennemis d’hier. Gaël se pencha à l’oreille de Bluenn.

– Voyez comme la noblesse est volage, ma dame. Aussi inconstante qu’une épouse, n’est-il pas ?

La comtesse feignit d’ignorer la remarque et se mit à chercher des yeux le prince Erwan et ses compagnons. En vain ! La foule était désormais trop dense pour qu’elle puisse y distinguer qui que ce soit.

– Riwall de Boscat n’assistera pas à la cérémonie, semble-t-il, sourit Gaël qui lisait décidément dans ses pensées. Nul ne songerait à le lui reprocher. Mais quel dommage pour vous ! Une occasion perdue de revoir votre cher blondinet.

Agacée par son ton persiflant, Bluenn jeta un regard noir à son époux, en dépit de la crainte qu’elle éprouvait depuis qu’il l’avait ouvertement menacée. Dans un éclat de rire, le comte saisit Bluenn par le bras et la conduisit au pied de l’autel.

– Approchez-vous, ma chère. Réentendre une fois de plus les recommandations de notre sainteté l’évêque ne vous fera pas de mal. Je crains que, sous le coup de l’émotion le jour de nos noces, vous n’ayez pas réellement saisi la portée de votre engagement. D’ici, vous ne manquerez rien de son sermon. Les droits et devoirs des époux… Mmm, je gage que vous et Filomena apprécierez à sa juste valeur ce discours plein d’emphase. Moi-même, je vais m’en délecter !

– Vous ne me faites pas peur, Gaël, lui cracha dédaigneusement Bluenn. Si vous pensez m’intimider avec vos insinuations, c’est peine perdue !

– Vraiment ? fit mine de s’étonner le seigneur de Gweltaz en lui baisant la main. Ainsi donc, ce n’est que d’émotion que vos mains tressaillent, ma dame ? Vous m’en voyez flatté.

Bluenn sentit sa gorge se serrer. Cet homme était par trop intimidant. Que n’aurait-elle donné pour se retrouver en cet instant dans les bras chaleureux et rassurant du lumineux comte de Boscat ? L’air mauvais que lui lançait Gaël était à la limite du tolérable. Se pouvait-il vraiment que son époux éprouvât quelques sentiments à son égard comme il l’avait prétendu ? Si c’était vrai, il les dissimulait fort bien. Il lui semblait au contraire que des envies de meurtre grandissaient en lui au fur à mesure qu’il la contemplait. Se rappelant soudain la vision qui l’avait saisie sur le chemin d’Azenor, Bluenn eut un étourdissement. Gaël s’empressa de la retenir par la taille.

– Je ne vous savais pas si émotive, se moqua-t-il. Serait-ce la chaleur qui règne ici ou bien la perspective de vous retrouver bientôt seule avec moi qui vous fait défaillir ?

– Cessez ce jeu, Gaël. Je ne me sens pas bien. Vous m’étouffez ! Par pitié, lâchez-moi !

– J’aime vous entendre me supplier, Bluenn, lui susurra-t-il d’une voix rauque.

– Gaël ! Je vous en prie ! Ne vous montrez pas plus cruel que vous n’êtes. Vous disiez m’aimer, il y a peu.

– C’était avant que vous me trahissiez !

– Mais je ne vous ai pas trahi, Gaël ! Vous le savez bien !

– Oh ! Pas physiquement, bien sûr. Encore que si vous en aviez l’occasion, je gage que vous n’auriez pas l’ombre d’une hésitation !

– Comment osez-vous dire cela ?

– Ne jouez pas les prudes avec moi, Bluenn. Dieu sait que je ne vous ai pas rencontrée pure et innocente ! Gourgandine que vous êtes !

Bluenn resta muette de stupéfaction. C’était la première fois que Gaël faisait allusion à leur nuit de noces de cette manière. Se rappelant soudain qu’il portait encore la marque de sa bienveillance à son poignet, elle s’en saisit et la porta à ses lèvres.

– Peu m’importent vos remarques mesquines, Gaël. Je sais que vous n’avez eu cesse de me protéger depuis que nous nous sommes rencontrés. Et de cela, je vous remercie ! De grâce, faites-moi confiance ! Jamais, je ne me permettrai de vous trahir après toutes les bontés que vous avez eues pour moi. Croyez-moi, murmura-t-elle d’une voix chaude et envoûtante.

Troublé, le comte retira sa main et se détourna de sa diablesse de femme. Qu’eût-il fallu qu’elle possédât une beauté aussi incendiaire ? Si seulement, elle avait été un peu moins attirante ! Déjà, il sentait sa volonté fléchir de la corriger comme elle le méritait. Comme si elle lisait dans son cœur, Bluenn appuya sa poitrine lourde et ferme contre lui. Ses tempes se mirent à battre violemment, à moins que ce ne fussent les roulements de tambour qui annonçaient l’arrivée de Filomena. Bluenn profita de son trouble et tenta le tout pour le tout. La dernière manière qui lui restait de le toucher était de lui avouer ce qu’il n’avait jamais osé demander.

– C’était un novice, comme moi. Nous étions tous deux destinés à la prêtrise. Il devait rejoindre le clan des druides pendant que je devais destiner ma vie à Dana, chuchota-t-elle d’une voix brisée. La nuit des feux de Beltane, nous nous sommes retrouvés seuls, coupés du monde. Jamais nous n’aurions dû rompre nos vœux… Nous avons été découverts et il a été chassé. J’en ai eu le cœur brisé ! Je ne l’ai jamais revu. Ma mère a eu la bonté de me pardonner et a obtenu des prêtresses la permission de continuer mon initiation. Mais mon père… Mon père s’est senti humilié ! Il a profité de mon innocence pour me conduire jusqu’à vous. Notre voyage était censé être une expérience joyeuse et instructive. Zavier ne cessait de me conter les diverses traditions des pays que nous visitions. Jamais, je ne me serais doutée qu’il allait me marier à un inconnu. Gaël ! Comment pourrais-je vous faire comprendre, et en ai-je seulement le droit ? Riwall de Boscat ! Dès que je l’ai vu, je l’ai reconnu : il lui ressemblait tant ! Cette même pureté dans le regard ! Ce même élan du cœur. Gaël ! Je n’ai pas voulu vous blesser, je vous le jure ! Pas après toutes les attentions que vous avez eues pour moi ! Ne voyez dans mon inclination pour ce chevalier que la mélancolie d’une jeune femme trop vite arrachée au pays qu’elle aimait. Je vous jure que cela ne se reproduira pas ! Je saurai me montrer la femme fidèle et aimante que vous méritez. Je vous le jure ! Laissez-moi seulement un peu de temps.

 

La respiration de Gaël semblait s’être arrêtée. L’accent de sincérité qui rythmait chacune des paroles de son épouse lui déchirait le cœur. Jamais, il ne se serait cru capable d’éprouver un tel sentiment pour une femme. Conscient qu’il se laissait entraîner sur des rivages qu’il s’était mille fois juré de fuir, il s’efforça de chasser l’émotion qui l’envahissait tout entier. Avec quelle innocence et quelle inconscience, elle venait de se confier à lui ! Une prêtresse… Son cœur s’en trouvait bouleversé. Il avait, il y a fort longtemps, entendu parler des rites initiatiques auxquelles étaient soumises ces jeunes femmes, souvent jeunes et frêles. La rigueur des jeûnes qu’on leur imposait ainsi que les multiples épreuves qu’elles devaient affronter en laissaient beaucoup aux frontières de la mort quand elles ne basculaient pas tout simplement dans les ténèbres. Quelle volonté et quelle énergie devaient couler dans les veines de cette jeune femme ! Mais combien aussi avait dû être austère et triste sa jeunesse ! Gaël détestait toutes ces religions qui, au nom d’un idéal, sacrifiaient des vies sans le moindre remords. Peu lui importait qu’elle pratiquât la magie ou non ! Il n’était pas de ces esprits faibles qui voyaient le malin partout ! Les croyances anciennes ni ne le choquaient ni ne l’attiraient. Tout n’était que mensonges et supercherie à ses yeux. Ainsi, elle avait rompu ses vœux dans les bras d’un jeune druide. Cela ne l’étonnait pas outre mesure. Chaque parcelle de sa peau respirait la joie de vivre tandis que le moindre de ses gestes était emprunt d’une sensualité insolente. Quel idiot avait pu croire qu’elle se contenterait d’une vie de prières morne et insipide ? Cette femme était faite pour l’amour ! Un amour qu’il se surprenait à vouloir lui offrir. Il aurait tant aimé se retrouver loin de cette cohue, loin de Konogan et de ses manigances qui dirigeaient sa vie et pourrissaient son âme. Se retrouver seul avec elle ! La rassurer. Lui promettre qu’il ferait son bonheur ! Qu’il la chérirait tant et tant qu’elle en oublierait ses chagrins, ses peines. La cajoler et lui jurer son amour sans relâche jusqu’à lui en faire tourner la tête. Oui, il l’aimait ! Comme un fou ! Comme jamais plus il n’aimerait quiconque ! Et pourtant, il ne pouvait pas le lui dire. Pas ici. Pas maintenant. Pas tant que Konogan n’aurait pas obtenu ce pour quoi il luttait depuis tant d’années. Le cœur lourd, Gaël plongea son regard noir indéchiffrable dans les yeux humides de sa bien-aimée.

– Une sorcière, répondit-il avec dépit. J’aurais dû m’en douter.

Une angoisse sourde étreignit le cœur de la jeune femme. Comment avait-elle pu oublier la piètre opinion que l’on avait dans ces contrées des puissantes prêtresses d’Aouergwenn ? Autant dire que si elle avait voulu finir sur le bûcher, elle ne s’y serait pas prise autrement. Qu’est-ce qui l’avait poussée à s’épancher ainsi auprès de son terrible époux ? Effrayée, tout à coup, par le pouvoir qu’elle venait de lui donner, elle détourna la tête et fit mine de se recueillir devant la Sainte Croix. Qu’au moins personne d’autre que lui ne sache qui elle était vraiment ! Attendri par l’affolement de sa tendre épouse, le comte n’eut pas le cœur de la torturer davantage.

– Seule une sorcière aurait pu envoûter mon cœur d’une manière aussi exquise, lui chuchota-t-il d’une voix sensuelle.

Bluenn sursauta. Incapable d’en croire ses oreilles, elle releva son visage blême vers le comte. Celui-ci ne put résister à l’envie qui le saisit alors de lui caresser la joue. Même si son visage demeurait grave, la lueur qui brillait au fond de ses yeux trahissait ses sentiments. Bluenn, qui n’avait jamais songé sérieusement à abandonner son cœur à un être aussi étrange, sentit le temps s’arrêter tout à coup. Alors que rien dans cet homme n’aurait dû éveiller en elle le moindre sentiment, elle sentit pourtant que leurs âmes se caressaient l’une l’autre. Aussi incroyable que cela pût paraître, il lui sembla que leurs deux esprits se découvraient lentement tandis que leurs cœurs se frôlaient avec une douceur incroyable et surnaturelle. Sous les yeux médusés de l’évêque qui avait commencé la cérémonie et attendait que Gaël vienne rejoindre son cousin, le médaillon de Bluenn se mit à chatoyer joyeusement tandis que les deux époux ne se quittaient pas des yeux. Épouvanté, l’homme de Dieu se signa frénétiquement. Le médaillon ne cessant de miroiter, il courut s’emparer d’un crucifix et le brandit fébrilement vers le couple. Son trouble n’échappa pas à Konogan et son infortunée fiancée, ni aux invités, qui tentèrent aussitôt de comprendre ce qui pouvait à ce point terroriser l’homme froid et impassible qu’était le vieil évêque d’Azenor. Mais déjà l’enchantement qui avait réuni les deux amants venait de s’envoler et le Dragon de Vérité ne brillait plus que de son éclat terne et sans grâce. Gênés de réaliser que tous les regards étaient braqués sur eux, le comte se racla bruyamment la gorge tandis que Bluenn s’agenouilla pieusement en baissant la tête. Convaincu qu’il venait de chasser le diable en personne, l’évêque s’efforça de reprendre une attitude plus solennelle sans pouvoir toutefois quitter des yeux le talisman qui reposait entre les seins de la comtesse de Gweltaz. Konogan s’en aperçut et ne put s’empêcher de sermonner ouvertement l’homme d’Église.

– Oui, je sais, monseigneur ! Il est des brebis plus appétissantes que d’autres. Ceci dit, je pensais qu’un homme tel que vous ferait preuve d’un peu plus de retenue. En public, du moins !

– Comment osez-vous ? clamèrent, d’une même voix, l’évêque et Filomena.

Outrée par les propos blasphématoires du seigneur de Drev, la princesse fit mine de quitter la chapelle mais le seigneur de Drev la retint d’une main ferme et vigoureuse.

– Allons, majesté ! Ne vous heurtez pas ! Mon langage peut paraître grossier et insultant, il est vrai, cependant rien ne m’importe plus que votre honneur. Et le peu de respect que vous témoigne ce prélat en bâclant les saints rituels du mariage m’est intolérable !

– C’est tout à votre honneur, se calma Filomena, agacée elle aussi par l’attitude incompréhensible de son confesseur.

– Eh bien, votre éminence, qu’en dites-vous ? Êtes-vous en état de célébrer ce mariage ou dois-je faire appel au curé du village voisin ? questionna-t-elle sèchement.

– Pardonnez-moi, altesse… bafouilla l’évêque confus. Ce n’est pas ce que vous pensez. Je… Je…

– C’en est trop ! Par le Ciel ! Entendez-vous refuser de nous unir ? explosa Konogan qui piétinait d’impatience.

– Un peu de patience, mon fils.

– De la patience ? Alors que l’ennemi est à nos portes ? Finissons-en et rapidement ! Je n’ai pas que cela à faire ! Sans vouloir vous offenser, Filomena.

La princesse se contenta d’acquiescer de la tête. Elle ne tenait pas, elle non plus, à prolonger inutilement une cérémonie qui lui faisait profondément horreur. Elle et Konogan échangèrent donc leurs vœux à une vitesse record, ce qui eut pour effet de choquer la plupart des saintes bigotes et autres commères, trop hypocrites pour reconnaître qu’elles pestaient davantage contre le peu de spectacle que leur offrait le mariage de la princesse que contre le manquement aux rites chrétiens. Filomena, d’ordinaire si pieuse et respectueuse des usages, n’en avait cure. Elle avait déjà tant perdu. Que lui importait l’avis d’une cour qui l’avait si peu soutenue au moment le plus crucial ? Alors que l’évêque finissait de les bénir, signifiant par là, la fin de la cérémonie, les lourdes portes incrustées de la chapelle royale s’ouvrirent brusquement. Erwan de Gevrog se précipita à l’intérieur, bousculant sans ménagement les gens qui se trouvaient sur son passage. Derrière lui, suivaient ses plus fidèles amis parmi lesquels Riwall de Boscat, pâle et les traits tirés. Bluenn s’efforça de conserver son calme en le voyant avancer. L’insistance avec laquelle Gaël l’observait lui rappela le danger qu’elle encourait à l’humilier une fois de plus. Elle se força à écouter le prince de Gevrog sans laisser rien paraître de son trouble.

– Arrêtez ! hurlait le prince comme un dément. Arrêtez ! C’est une effroyable machination ! Filomena ! Vous vous sacrifiez en vain !

– Cessez, mon ami, murmura la princesse déchirée. Vous rendez mon tourment encore plus terrible.

– Non ! Vous ne comprenez pas ! Rien de tout cela n’est vrai ! Les Vroorks ne sont pour rien dans le massacre de nos gens ! C’est lui ! C’est lui qui a tout comploté ! s’écria Erwan en désignant le seigneur de Drev, étonnamment calme et serein malgré les insinuations de son ennemi. Lui et son cousin les ont tous exterminés ! Tous, sans exception ! Enfin, c’est ce qu’ils croyaient… Une fillette a survécu au massacre. Elle est là ! Écoutez-la, je vous en conjure ! Même si elle est très troublée, elle nous a expliqué clairement à quoi ressemblaient ses assaillants. Ce ne sont pas les Vroorks mais les hommes de Konogan !

À ces mots, Bluenn sentit son âme chavirer. En un éclair, elle revit avec une précision insupportable l’effroyable vision qui s’était emparée d’elle dès son arrivée à la cour. Les mêmes hurlements déchirants ravagèrent son esprit chancelant pendant qu’elle s’efforçait de se rattacher à l’espoir illusoire que les accusations du prince ne reposaient sur rien de sensé et avaient uniquement pour but de retarder l’inéluctable. Pendant qu’elle luttait contre l’horreur qui envahissait tout son être, une petite fille qui aurait pu être la sienne, tant ses cheveux brillaient d’un roux éclatant, s’avança, guidée par la main rassurante de Riwall. Alors qu’elle s’approchait de Filomena, l’enfant aperçut le comte de Gweltaz. À sa vue, son sang ne fit qu’un tour. Hurlant d’une voix stridente, elle courut se réfugier derrière ses protecteurs en répétant sans discontinuer :

– Lui ! C’est lui ! Il les a tués ! Oh ! Mon Dieu ! Protégez-moi, je vous en supplie !

Un silence de mort tomba sous la coupole. Personne n’osait croire le seigneur de Drev capable d’une ignominie pareille. Même s’il était connu pour ses intrigues et ses traîtrises, personne n’acceptait de le soupçonner d’être l’auteur d’une telle boucherie. La pauvre enfant devait avoir perdu l’esprit et le prince profitait de son égarement pour sauver sa bien-aimée. Profitant du trouble qui avait saisi les invités, Konogan se pencha vers son cousin.

– Voilà une erreur regrettable, Gaël. Heureusement pour vous que cet imbécile découvre la vérité trop tard ! Il m’aurait été pénible de vous passer l’épée au travers du corps.

– Qu’entendez-vous faire ? se contenta d’interroger Gaël livide.

– N’ayez crainte, mon cher cousin. J’ai tout prévu. Bon nombre de nos alliés sont dans la place. Il est temps de jeter les masques. Notre coup d’État aura lieu plus tôt que prévu, voilà tout ! Tenez-vous prêt !

En ricanant, Konogan s’empara de sa royale épouse. Avant même que quiconque ait pu réagir, il pointa sa dague sur la gorge de Filomena.

– Oups ! L’on dirait que mon cousin n’a pas œuvré avec toute la diligence qui aurait dû être la sienne ! Quel chagrin que cette pauvre innocente soit encore vivante et doive pleurer ses morts ! Tttt, cousin… Je ne vous savais pas si cruel ! Vous auriez pu lui éviter une telle souffrance !

– Ceci dit, il n’est pas trop tard pour la soulager de ses peines, ajouta-t-il avec un sourire cruel.

Des cris d’horreur s’élevèrent dans la foule. Bluenn, quant à elle, s’effondra à terre en poussant un cri terrible. Gaël ne put s’empêcher de frémir, mais Konogan le toisa d’un air goguenard avant de s’adresser à la pauvre infortunée :

– Mais quel ingrat je fais, cousine ! Je ne vous ai pas remerciée. Laissez-moi réparer cet impair ! Sans vous, je n’aurais jamais réussi à gagner le cœur de notre chère princesse. Je vous en serai éternellement reconnaissant !

– Non ! hurla la comtesse désespérée.

Tandis que Konogan éclatait d’un rire tonitruant, Gaël sortit l’épée de son fourreau et la pointa vers Erwan.

– Reculez, prince. Il est trop tard, ordonna-t-il de sa voix rauque.

– Assassin ! hurla le prince de Gevrog. Lâche ! Tu es perdu ! Personne ne te suivra plus à présent !

– Perdu ? se moqua Konogan. Dois-je lui annoncer la bonne nouvelle, ma mie, ou préférez-vous le faire vous-même ?

Devant le silence de la princesse, Erwan sentit ses forces le quitter.

– Ne me dites pas. Non ! Ce n’est pas possible !

– Ah ! Les émois de la jeunesse ! soupira Konogan hypocritement. Quel délice et quelle torture à la fois ! Je rends grâce au Ciel de ne plus éprouver de telles faiblesses ! Eh oui, cher prince. Me voici désormais l’époux légitime de notre charmante souveraine, et le beau-fils de notre bien-aimé Stefan, par conséquent ! Eh bien, vous ne me félicitez pas ?

– Avec moi, mes amis ! hurla Erwan fou de rage.

Mais alors que lui et ses compagnons d’armes s’apprêtaient à occire l’ignoble seigneur de Drev, un mouvement se fit dans la foule des invités et, contre toute attente, des dizaines de nobles de haut rang se serrèrent autour de Konogan. Stupéfait, Erwan de Gevrog baissa sa garde. Cette erreur lui fut fatale. Aussitôt, les hommes de Gaël s’emparèrent de son arme et le tinrent en respect.

– Trahison ! s’indigna le prince en accusant du regard le groupe qui s’était formé autour des nouveaux dirigeants du royaume. Comment osez-vous ?

– Laissez-moi vous présenter mes fidèles barons, Erwan ! clama fièrement Konogan. Fidèles, discrets et loyaux. Avouez ! Vous ne vous attendiez pas à nous trouver si nombreux sur votre chemin, n’est-il pas ? C’était une lourde erreur ! Nombreux sont désormais ceux qui pensent que Stefan nous a abandonnés au profit d’une quête illusoire et dangereuse. Il guerroie inutilement depuis trop longtemps. Il est temps d’agir ! Une femme, aussi gracieuse soit-elle, ne peut prétendre gouverner seule un si vaste pays. Je me charge de lui apporter mon soutien ainsi que mes conseils éclairés !

– Ne vous réjouissez pas trop vite, Konogan ! menaça le prince Erwan. Plus nombreux encore sont ceux qui rêvent de vous voir une épée en travers du corps !

– Vous m’ennuyez, prince ! Écartez-vous de mon chemin ! C’est un conseil ! Un banquet fastueux m’attend et j’ai hâte de lui faire honneur. Oh ! Bien sûr, au cas où vous ne l’auriez pas compris, vous n’êtes pas le bienvenu ! Tant que j’y suis, puis-je vous conseiller de trouver un autre logis pour vous et vos amis ? Je manque de place, voyez-vous ! fanfaronna-t-il en désignant ses compagnons qui éclatèrent de rire.

Sans relâcher son otage, le terrible Konogan se dirigea vers la porte de la chapelle en invitant ses convives à le suivre. Gaël se pencha sur Bluenn et la redressa sans ménagements.

– Relevez-vous, ma dame ! Il ne convient pas à un membre de la famille royale de s’épancher de la sorte.

 

Incapable de lui résister, Bluenn tenta de faire quelques pas mais elle s’effondra aussitôt. Submergée par l’émotion, elle plongea dans le gouffre noir et profond qui l’aspirait inexorablement. Sans s’en rendre compte, elle perdit connaissance. Impénétrable, Gaël de Gweltaz la souleva dans ses bras et la remit à son fidèle Sklaer plus mort que vif. Sans s’attarder davantage sur le sort de son épouse, il s’en alla rejoindre son cousin dans l’immense salle du banquet. Celle-ci regorgeait déjà d’invités, preuve s’il en était besoin, que Stefan avait perdu pendant son absence la confiance de nombre de ses sujets, pendant que Konogan venait de gagner, par son coup de force, l’adhésion du plus grand nombre. Seuls Erwan et ses amis restés fidèles se regroupèrent dans la chapelle dans une ultime tentative de protestation. Mais il était déjà trop tard. Terrorisée par le seigneur de Drev, la majorité de la noblesse suivait le cortège nuptial la tête basse, abandonnant les chevaliers à leur désespoir. Désormais, ils étaient seuls.

OceanofPDF.com