La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 15 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 15

 

Pendant que Bluenn s’évertuait à vêtir sa tendre amie, Gaël écoutait avec gravité les propos de son cousin Konogan. Hochant parfois la tête, il prenait garde de ne pas l’interrompre, devinant que, sous ses airs conquérants, le seigneur de Drev cachait en réalité une profonde inquiétude.

– Nous les écraserons ! Vous entendez, Gaël ? clamait-il avec hargne. La manière dont m’a traité Filomena lors de notre dernière entrevue est inexcusable ! Je ne tolérerai pas un affront de plus. Ma patience n’a que trop duré. La clémence dont j’ai fait preuve envers cette sainte-nitouche touche à sa fin. Il va falloir qu’elle choisisse ! S’unir à moi ou périr avec tous ces pouilleux qui prétendent être la gloire de l’Archipel ! Et je compte sur votre épouse pour m’aider en ce sens !

– Bluenn ? s’étonna Gaël. En quoi pourrait-elle nous être utile ?

– Pauvre sot ! s’énerva Konogan. N’avez-vous pas remarqué à quel point Filomena s’est entichée d’elle lors du banquet ?

– Si fait. Mais en quoi cela pourrait-il nous servir ? Je doute fort que Bluenn vous recommande auprès d’elle, fit remarquer Gaël.

– Et pourquoi pas ? susurra Konogan. Il suffirait d’une lettre.

– Une lettre ?

– Mais oui, bien sûr, poursuivit le seigneur de Drev, ravi de son petit effet. Une lettre dans laquelle elle vanterait mes qualités.

Gaël émit un petit rire discret qui fit sortir son cousin de ses gongs.

– Cessons là ! grogna-t-il. Vous n’entendez rien à la psychologie féminine ! Et de toute façon, ce n’est pas pour vous parler de cela que je vous ai fait venir. Nous allons frapper un grand coup, cette fois, poursuivit-il. Notre action de ce jour sonnera tel un ultime avertissement !

– Quel village allons-nous incendier ? demanda nonchalamment le comte de Gweltaz.

– Incendier ? Non pas ! répondit Konogan d’un ton diabolique. Je veux plus, Gaël ! Je veux un massacre dont se souviendront les générations à venir !

Le seigneur de Drev s’avança lentement vers son cousin. Le saisissant par le bras, il l’invita à se tourner vers l’immense table sur laquelle reposaient des constructions. Désignant une maquette à la précision relative, il invita le comte de Gweltaz à contempler la carte qu’il tenait à la main.

– Vous rappelez-vous Dolonia, Gaël ?

– Comment pourrais-je l’oublier ? Y demeurent tous ces chiens de Gevrog qui jadis se sont ligués contre moi et m’ont jeté en disgrâce aux yeux de Stefan !

– L’heure est venue de vous venger de ces traîtres, cousin ! clama Konogan. Dolonia n’est qu’à deux heures de route. Je veux que vous massacriez leurs gens, vous entendez ? Le village d’Ish est sans défense depuis que leur fils Erwan a choisi de se tapir à Azenor, en roucoulant auprès de Filomena comme le lâche qu’il est ! Je ne veux aucun survivant !

– Aucun ? s’étonna Gaël. Entendez-vous par là, les hommes du village tout entier ?

– Les hommes et leurs femmes… sans oublier leurs ignobles rejetons, Gaël ! Nul ne doit en réchapper ! hurla Konogan.

Gaël ne put retenir un mouvement de dégoût. Konogan s’en aperçut et éclata d’un rire diabolique.

– Eh bien quoi, cousin ? Des scrupules ? Je vous ai connu moins regardant ! Le mariage vous attendrirait-il, par hasard ?

– N’ayez crainte, Konogan ! Je suis l’homme qu’il vous faut, se reprit aussitôt Gaël livide.

– Voilà qui est mieux, cousin. Je ne saurais accepter de vous la moindre faiblesse. J’entends mettre notre chère Filomena au pied du mur. Pour cela, je dois la contraindre de me supplier de lui venir en aide. Nous allons lui faire croire que les Vroorks ont attaqué le village de son cher et tendre soupirant.

– Les Vroorks ? Ils n’ont pas atteint nos rivages depuis des décennies ! s’étonna le comte de Gweltaz, soudain très mal à l’aise.

– C’est pourquoi une attaque surprise la poussera à s’allier à moi ! se réjouit d’avance Konogan. Prise de panique, elle cherchera à protéger Azenor quoi qu’il en coûte. Et je serai là pour voler à son secours, tel un preux et vaillant chevalier ! N’est-ce pas un plan incroyablement ingénieux, cousin ?

– Si fait, admit Gaël. Mais les Vroorks sont des barbares qui font preuve d’une cruauté inouïe. Il ne sera pas facile de faire accepter l’idée à mes hommes de se conduire à l’image de ces animaux.

– Et pourquoi croient-ils donc que je les paie si chèrement ? explosa le seigneur de Drev. Doublez leur solde, s’il le faut ! Je ne tolérerai aucune mutinerie ! Allez, à présent ! Vous me fatiguez avec vos jérémiades !

 

Gaël ne se le fit pas dire à deux fois et partit rejoindre la garnison qui demeurait dans l’enceinte du château. Tout en marchant, il se rappela la peur qu’il avait lue dans les yeux de sa nouvelle épouse lorsqu’elle lui avait demandé quel danger menaçait Drev. Un sourire amer se dessina sur ses lèvres. Konogan allait finir par lui donner raison finalement. Bluenn, comme les autres, tremblerait d’effroi à l’idée de voir débarquer sur ses terres les cruels et sanguinaires Vroorks. Il lui serait facile, dès lors, de justifier la présence de ces hommes à l’intérieur de la citadelle. De même que son cousin, il apparaîtrait comme un sauveur inespéré et Bluenn le regarderait alors avec toute l’admiration qu’il rêvait de lui inspirer depuis qu’il avait croisé son regard. À cette idée, Gaël se rembrunit. Loin de se réjouir, il réalisa pour la première fois que l’honneur et la bravoure avaient depuis longtemps déserté sa vie. Même si le plan de Konogan avait de bonnes chances de les conduire tout droit vers le trône, il en paierait le prix lourd toutes les fois que sa jeune épouse poserait sur lui ses yeux tendres et limpides. Et ce prix portait un nom : la honte.

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