La ballade de Kassandre

Véronique Alunni · Chapitre 6 sur 35

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La ballade de Kassandre

Chapitre 6

 

Excédée par l’arrogance du comte de Gweltaz, Bluenn s’en était retournée seule à l’auberge. Perdue dans ses pensées, elle ne prenait pas garde aux regards de convoitise que ne manquait pas de susciter la vue de son médaillon. Fulminant de rage, elle ruminait sa vengeance en se demandant comment un homme pareil avait pu gagner l’estime de son père. Mais peut-être le comte d’Aouergwenn ne s’était-il pas préoccupé plus avant de la droiture et de l’honnêteté de son futur mari ? Seul comptait l’espoir d’être remarqué par la famille royale. Il était déplaisant pour Bluenn de constater avec quel empressement Zavier d’Aouergwenn avait fixé la date de la cérémonie de mariage. Demain matin au plus tard, elle serait à jamais liée au seigneur de Gweltaz. Le comte avait vu juste. Zavier se préoccupait davantage des scandales qu’elle pouvait provoquer que des véritables qualités de son futur époux. Il lui importait de la marier rapidement à un chevalier chrétien, qui que ce fût, avant que celui-ci ne découvrît la véritable personnalité de la comtesse barbare.

« Trop tard… » pensa Bluenn.

Le comte de Gweltaz n’ignorait plus rien de son tempérament volcanique. Il n’en avait pas eu l’air affecté cependant. Au contraire ! Bluenn enragea en se rappelant ses paroles provocantes. Pour qui se prenait-il ? Son visage sinistre et émacié ne cessait de la poursuivre tandis qu’elle hâtait le pas pour trouver refuge dans la douce pénombre de sa chambre. Mais alors qu’elle allait s’engager dans la dernière ruelle qui menait à son auberge, elle sentit se profiler derrière elle une ombre menaçante. Instinctivement, elle porta la main à son pendentif regrettant un peu tard de ne pas l’avoir mieux dissimulé. Au même instant, un individu à l’allure grossière et menaçante la plaqua contre le mur d’une vieille bâtisse. Elle voulut crier mais il la bâillonna d’une main. Alors qu’il tirait sur la chaîne pour s’emparer du sceau du dragon, Bluenn tenta désespérément de le repousser. En vain. Ses jambes se dérobèrent sous elle. L’odeur pestilentielle qui émanait de l’homme lui soulevait le cœur. Au moment où il allait lui arracher son précieux talisman, elle entendit, comme dans un rêve, une voix crier son nom. Incapable de répondre, elle trouva cependant la force de mordre la main qui l’étouffait. Poussant un juron, le brigand se recula. Bluenn en profita pour se dégager.

– Par ici ! À l’aide ! hurla-t-elle terrifiée.

– Bluenn ! Où êtes-vous ? lui répondit une voix qui lui était familière.

– Par là ! Par là ! supplia-t-elle tandis que l’homme lui arrachait brutalement son collier.

 

Avant même qu’elle ait eu le temps d’apercevoir son sauveur, le corps de son agresseur s’effondra sur elle, transpercé de part en part. Le sang gicla sur les vêtements de Bluenn qui sentit son cœur défaillir. Dans un imperceptible murmure, elle appela une dernière fois, puis s’évanouit. Des bras puissants et forts la soulevèrent. La serrant fiévreusement contre sa poitrine, Gaël de Gweltaz la conduisit sur une place ensoleillée où des badauds conversaient joyeusement. Il interpella l’un d’eux et ordonna d’aller chercher de l’eau fraîche. Tandis que l’homme s’exécutait avec diligence, Gaël entreprit de la ramener à elle. Avec une infinie douceur, il écarta les mèches qui lui barraient le visage. Après avoir trempé son mouchoir dans la cruche qu’on venait de lui apporter, Gaël se mit à essuyer les tempes de la jeune femme. Mais quand il descendit le long de sa poitrine, sa main se mit à trembler. L’émotion qui venait de s’emparer de lui submergeait ses sens. Pris soudain d’une irrésistible envie de sentir palpiter contre lui les seins lourds et blancs de sa vulnérable fiancée, il eut toutes les peines du monde à dominer son trouble. Aussi, lorsqu’un gentilhomme lui proposa son aide, il accepta promptement, contrarié de s’être laissé aller de la sorte.

Tout en surveillant d’un œil distrait l’homme qui tentait de ranimer Bluenn d’Aouergwenn, Gaël se mit à réfléchir. Froid et calculateur, il ne s’était jamais autorisé à éprouver quel que sentiment que ce fût à l’égard d’une femme et il s’en était toujours félicité. Le peu de confiance qu’il plaçait dans la nature humaine lui interdisait ce genre de faiblesse. Combien d’hommes s’étaient laissé abuser par les charmes d’une simple courtisane ou d’une noble damoiselle et payaient encore, des années plus tard, le prix de leur trop grande naïveté. La jeune femme qui se tenait là, inerte, semblait touchante et inoffensive. Pourtant, il ne devait pas se fier à cette apparente innocence. Gaël serra entre ses doigts le médaillon qu’il lui avait offert. Quelle idée saugrenue lui avait traversé l’esprit en lui remettant ce présent ? Qu’était-il nécessaire de lui plaire ? Décidément, Konogan n’avait pas eu tort de le rabrouer vertement la veille en constatant que son fidèle lieutenant se plaisait à jouer les jolis cœurs. Son inclination pour la belle Bluenn ne lui avait pas échappé et Gaël se doutait que ses remarques traduisaient une certaine forme de jalousie. Pour autant, son cousin n’avait pas eu tort de le rappeler à l’ordre. L’attraction grandissante qu’il éprouvait pour la comtesse ne lui plaisait pas. Il devait absolument se reprendre et la traiter comme elle devait l’être, à savoir une agréable distraction parmi tant d’autres.

Lorsque les paupières de Bluenn se mirent à bouger, le comte esquissa un pas de côté. Il appela le gentilhomme qui se tenait auprès d’elle et lui tendit le pendentif.

– Tenez, monsieur ! Voilà l’objet que tentait de lui dérober ce gredin ! Je me charge de faire disparaître son cadavre. En échange, je vous confie la garde de cette jeune dame.

– Comptez sur moi, chevalier ! s’exclama le jeune homme, trop heureux de se voir confier la mission de protéger une si belle créature. N’ayez crainte. Cette jeune damoiselle est en de bonnes mains. Je me fais garant de sa sécurité !

– Soyez-en remercié, monsieur…

– Briac d’Olech, pour vous servir !

Le comte le salua de la tête et lui remit une bourse. Gêné, le gentilhomme fit mine de refuser mais le regard d’acier du chevalier l’en dissuada.

– À qui dois-je cette bonne fortune ? interrogea le prénommé Briac avec entrain.

– Il est préférable que vous l’ignoriez, répondit le comte d’un ton sec.

 

Et sur ce, il tourna les talons. Se remettant péniblement de ses émotions, Bluenn commençait à se relever. Encore tout étourdie, elle n’eut pas le temps de voir son terrible fiancé s’enfoncer dans la foule. Briac d’Olech en profita pour se présenter et se mit à lui expliquer, avec force détails, la manière dont il avait mis en déroute son agresseur et récupéré sa parure. Bluenn, encore sous le choc, ne mit pas en doute la véracité de ses propos et se laissa reconduire à son auberge non sans l’avoir remercié généreusement.

 

Ce ne fut que bien plus tard que, blottie dans les bras de sa douce Noyale, Bluenn osa se remémorer la scène. Avec stupeur, elle se rappela alors que quelqu’un l’avait appelée par son nom peu avant de la secourir. Tremblante, elle porta les mains à son médaillon. La voix qu’elle reconnaissait, sans nul doute possible, résonnait dans son esprit. Une voix rauque et détestable. Une voix d’où pointaient le cynisme et la perversité. Une voix qu’elle reconnaîtrait entre mille ! Son sang ne fit qu’un tour en même temps qu’un mauvais sourire apparut sur ses lèvres charnues. Soudain complètement remise, elle ordonna à Noyale de préparer ses effets et de la coiffer. Après avoir fait prévenir le comte Zavier qu’à la réflexion, elle l’accompagnerait au banquet que donnait Filomena en l’honneur des champions, Bluenn mit un soin tout particulier à soigner sa mise. Une heure après, le sourire aux lèvres, Bluenn se présentait, détendue et gracieuse, à son père. Trop heureux du changement inespéré qui s’opérait chez sa fille, celui-ci s’abstint de poser la moindre question. Mais, Noyale, plus inquiète, se mit à observer sa maîtresse à la dérobée. Dans la pénombre du carrosse qui les menait au palais royal, elle pouvait apercevoir le sceau du dragon briller d’une faible intensité. Même si le comte d’Aouergwenn ne semblait pas le remarquer, il était incontestable que le talisman avait pris vie au contact de Bluenn. Par instants, la Perle de Vérité renvoyait des reflets irisés qui se mariaient d’une manière étonnante avec l’éclat des yeux de la comtesse. Noyale ne put s’empêcher de frémir : elle n’avait toujours cru qu’à une légende ! De même, Lisia, la mère de Bluenn, avait émis des doutes quant à l’existence de ce bijou ancien et sacré. Et voilà qu’à présent, il pendait autour du cou de sa jeune maîtresse. Devait-elle s’en réjouir ou s’en inquiéter ? La puissance qu’il recelait pouvait se révéler tout aussi dangereuse que bénéfique et il appartenait à son porteur d’en faire bon usage. La jeune Bluenn saurait-elle maîtriser son pouvoir ?

Noyale se remémora un instant les dernières paroles de Lisia : « Aucune d’entre nous n’a jamais été choisie en vain. Chacune des femmes de notre lignée, qu’elle soit prêtresse ou simple épouse, reine ou humble servante, a toujours su qu’un jour, il lui faudrait se sacrifier pour que notre Mère à toutes, la mille fois bénie, Dana, continue de briller dans nos cœurs. Aujourd’hui, je te confie ma fille, Noyale ! Veille sur elle. Guide ses pas. Toutes les fois qu’elle s’égarera, rappelle-lui l’éclat de notre belle cité. Une ville faite, non pas de pierres et de sacrifices, mais d’arbres immortels et de souffles célestes. Ma fille est vouée à un grand destin ! Mais sa route sera peuplée de pièges et de dangers qui me font trembler pour elle. Sois sa plus sûre amie, Noyale ! Ne la laisse pas sombrer dans l’abîme profond et terrible que j’entrevois. Ma place n’est plus auprès d’elle désormais. Tu dois me remplacer ! Sois la voix de la Déesse. Ne la laisse jamais oublier qui elle est ! »

Noyale soupira. Il ne serait pas aisé de s’acquitter de cette mission. L’air mutin et malicieux qui planait sur le visage de Bluenn ne lui disait rien qui vaille. Et bien naïf était le comte d’Aouergwenn s’il pensait que sa fille avait subitement accepté sa condition de jeune promise. Rien dans l’attitude de Bluenn ne pouvait laisser croire qu’elle accepterait à l’avenir de se comporter comme une pieuse et obéissante damoiselle chrétienne. Bien au contraire ! La jeune femme respirait la sensualité. Ses lèvres pulpeuses formaient une moue délicieusement provocante et le parfum dont elle s’était parée laissait planer dans le carrosse une odeur envoûtante de musc et de fleur d’oranger. Amusée, Noyale se demanda qui Bluenn entendait séduire de la sorte et surtout pour quelles raisons !

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