La ballade de Kassandre
Chapitre 22
Pendant qu’elle prenait du repos dans les appartements que l’on avait soigneusement parfumés à son intention, Bluenn s’interrogeait sur l’incroyable dénouement qui venait d’avoir lieu devant ses yeux. Erwan de Gevrog, chassé à jamais de la vie de la princesse, se laisserait-il éconduire si aisément ? Bluenn en doutait. Le prince n’était pas du genre d’homme à renoncer devant l’adversité. Par ailleurs, l’animosité qu’il éprouvait à l’encontre de Konogan était d’une puissance telle, qu’elle en était encore elle-même imprégnée. Nul doute qu’il tenterait tout jusqu’au dernier moment pour faire échouer l’alliance conclue entre sa promise et le seigneur de Drev. Bluenn soupira. Pouvait-on réellement lui en vouloir ? L’amour qui le liait à Filomena était certainement profond et d’une sincérité peu commune. Pourtant, l’avenir de l’Archipel commandait à chacun de faire passer ses désirs propres en second. Cela, la princesse l’avait compris. Bluenn éprouvait une grande admiration pour elle, si frêle, mais qui s’était montrée si courageuse à l’heure du choix. Grâce à son abnégation, des milliers de vies allaient être épargnées. Quelle grandeur d’âme ! Et quel exemple !
Perdue dans ses pensées, Bluenn n’entendit pas Noyale lorsqu’elle s’introduisit dans sa chambre. Aussi, pensant que sa maîtresse s’était assoupie, son amie se résolut à renvoyer le visiteur qui avait demandé audience. De loin, Bluenn l’entendit expliquer patiemment que, la route ayant été fort longue, la comtesse n’était pas encore en état de recevoir. Se félicitant de la prévenance de sa dame de compagnie, Bluenn ne chercha pas à deviner l’identité de son mystérieux visiteur tant il était vrai que ses membres fourbus n’aspiraient qu’à un peu de repos. Pourtant, elle ne resta pas longtemps allongée. Le son de la voix de l’homme qui s’apprêtait à prendre congé la sortit de son lit en moins d’une seconde. Riwall ! Riwall de Boscat ! Sans prendre la peine de réfléchir, la comtesse se précipita vers la porte de sa chambre.
– Attendez ! Ne partez pas ! cria-t-elle.
Riwall de Boscat, car c’était bien lui, se retourna vers la magnifique jeune femme, délicieusement décoiffée et à moitié dénudée. Instantanément, ses yeux tristes et fatigués s’éclaircirent. Sans qu’il leur fût besoin de parler, leurs âmes se mêlèrent. Éblouie par la beauté qui émanait de son doux visage, Bluenn ne put faire un geste. Le jeune comte lui apparaissait tel un ange descendu du ciel ! Si elle avait été un tant soit peu chrétienne, elle aurait juré qu’il était un de ces archanges dont on contait qu’ils resplendissaient de lumière. Ses longs cheveux blonds, retenus par une fine tresse, caressaient délicatement les traits fins de sa mâchoire tandis que l’azur de ses yeux semblait refléter la magie d’un ciel d’été. Le souffle court, elle attendit qu’il prenne la parole, tant la peur de rompre le charme qui les liait en cet instant lui ôtait ses moyens. Comment avait-elle pu douter de lui ? Comment avait-elle pu penser qu’il l’avait abandonnée à son triste sort ? Bêtement, elle l’avait chassé de son cœur et de son esprit. La souffrance qu’elle avait ressentie à l’idée de ne plus jamais le revoir, elle l’avait tout bonnement muselée le soir même de ses noces, concentrant ses forces sur sa seule volonté de survivre. À présent, elle en prenait conscience : Gaël l’avait peut-être possédée physiquement mais lui seul régnait sur son cœur. Oh ! Cruelle destinée qui l’avait poussée dans les bras d’un homme rude et violent quand un chevalier au cœur pur la désirait autant qu’elle le désirait ! Quand il s’approcha d’elle, Bluenn sentit ses jambes flageoler d’émotion. Mais très vite, son cœur se brisa. Sous le charme de leurs retrouvailles, elle n’avait pas pris garde à la canne qui soutenait son cher et tendre chevalier. Péniblement, il s’efforçait de se déplacer sans vouloir laisser transparaître la souffrance que chacun de ses mouvements provoquait. Pourtant, il était évident que chaque pas était une torture insoutenable et qu’il avait certainement ignoré les recommandations de ses médecins pour venir la voir. Spontanément, la jeune femme se précipita pour le soutenir, mais il la repoussa fermement.
– Je n’ai nul besoin d’aide, ma dame ! Contentez-vous de m’offrir un siège, si vous voulez bien ! Et permettez que je reprenne mon souffle. L’exercice m’a coûté et j’ai bien peur d’avoir préjugé de mes forces.
Bluenn se contenta d’acquiescer et s’excusa brièvement avant de rejoindre sa chambre à la hâte. Alors que Noyale installait le comte le plus confortablement possible sur une banquette sculptée, Bluenn prenait soin de revêtir une robe simple mais parfaitement ajustée à ses formes. Ainsi parée, elle resplendissait de charme et de grâce et le jeune homme se sentit rougir légèrement quand elle revint le rejoindre.
– Ma dame ! Quelle joie de vous revoir saine et sauve ! s’exclama-t-il.
– Comment ? C’est vous qui dites cela ? Vous qui avez frôlé la mort ! s’exclama Bluenn.
– La mort n’est rien à côté de ce que vous endurez, ma dame. L’annonce de votre union m’a été plus douloureuse que n’importe quelle blessure. J’aurais donné ma vie pour vous épargner cette infamie, croyez-le !
– Je vous crois, chevalier, répondit Bluenn avec une tristesse infinie dans la voix.
– Ne pleurez pas, ma dame. Je me bats chaque jour pour retrouver mes forces. Et je vous jure qu’un jour, je vous arracherai à l’enfer qui est le vôtre. C’est pour cela que je suis venu ! Pour vous implorer de ne pas m’oublier !
– Oh ! Riwall ! Si vous saviez combien vos paroles me touchent ! sanglota doucement la comtesse. J’ai l’impression, depuis ces derniers jours, de basculer entre l’horreur et la folie. Le comte de Gweltaz…
– Ne prononcez pas son nom devant moi ! coupa violemment Riwall. Je n’ignore pas quelles ignominies il a dû vous faire subir afin d’obtenir de vous que vous poussiez notre infortunée souveraine dans les bras de ce Konogan !
– Comment ? Que dites-vous ? hoqueta Bluenn, interloquée.
– Ma bien-aimée ! Pardonnez-moi ! Loin de moi l’idée de raviver vos blessures ! Soyez assurée que personne ne vous tient rigueur de la position que vous avez été contrainte de prendre tout à l’heure. Bien au contraire ! Nous sommes tous conscients que vous êtes une innocente victime, comme l’est notre malheureuse Filomena. Mais n’ayez crainte ! Le jour viendra où nous vous vengerons toutes les deux ! Je vous en fais le serment !
La jeune femme mit un long moment avant de répondre. Partagée entre l’envie de lui lancer fièrement au visage qu’elle était la seule investigatrice de l’alliance qui venait d’être conclue et la peur de le décevoir à jamais, elle n’osait protester. Pourtant, lui comme les autres devaient comprendre que Konogan était leur seul et unique secours en ces heures si périlleuses. Les paroles de Filomena et son chagrin lui revinrent en mémoire : « Ils préféreront mourir en héros et nous perdre tous. » Tels étaient les hommes de ce pays : beaux, fiers, inflexibles dans leur volonté et convaincus qu’aucune femme ne pouvait prendre une décision quelconque sans avoir été influencée d’une manière ou d’une autre par un homme ! Comme elle comprenait le dilemme de Filomena à présent.
– Riwall ! Ne pensez-vous pas que le seigneur de Drev est le seul capable de chasser les Vroorks de nos rivages ?
– Je vois qu’ils vous ont bien fait la leçon ! s’emporta-t-il. Jeune Bluenn ! Jeune et innocente Bluenn ! Stefan a remporté bien des victoires, et son père avant lui, car ils étaient tout deux les défenseurs de la vraie foi ! Le Christ a guidé leurs bras lors des batailles sanguinaires qu’ils ont dû mener ! La victoire ne peut revenir à un homme sans foi ni loi. Konogan nous perdra tous ! Son armée ne pourra rien, animée qu’elle n’est par aucune foi si ce n’est celle de la cupidité. Seuls les chevaliers chrétiens sont à même de repousser l’ennemi. Peu importe notre nombre puisque le fils de Dieu guide nos pas !
Un instant, Bluenn eut la vision fugitive de Zavier brayant, pendant des heures, ses insupportables litanies. Riwall avait cette même lueur étrange dans les yeux lorsqu’il invoquait le nom de son dieu. Pour Bluenn, c’était une découverte stupéfiante ! Ainsi, c’était toute la stratégie guerrière dont se prévalaient les chevaliers qui avaient voulu usurper le pouvoir de Filomena. Prier et s’en remettre à leur dieu ! Même à un contre dix. Même à un contre cent ! Ce n’était plus de la foi, c’était de la folie pure !
– Mais enfin, Riwall ! Vous ne serez jamais assez nombreux face aux hordes de sauvages du roi Kraizean ! Il a fallu des années à Stefan pour en venir à bout et ce, avec toute son armée !
– Bluenn, chuchota tendrement Riwall mais avec un ton condescendant qui mit les nerfs de la comtesse fort à mal. Ne cherchez pas à comprendre davantage et remettez-vous-en aux hommes de ce pays. Ayez confiance ! Le Christ ne vous a pas abandonnée. Les épreuves qu’Il vous inflige ne sont là que pour tester votre foi. Bientôt vous verrez à quel point Il est bon avec ses brebis. Je comprends fort bien que vous doutiez en ces heures sombres mais je suis là, ma dame. Ne tremblez plus ! Bientôt le Bien triomphera du Mal et vous y verrez plus clair !
– Ainsi donc, vous ne voyez pas le sacrifice de Filomena comme un acte courageux et nécessaire ? s’énerva Bluenn, vite fatiguée de devoir jouer un rôle qu’elle exécrait, celui pour lequel Zavier l’avait préparée pendant des années.
– Konogan paiera pour sa traîtrise ! répondit Riwall en feignant d’ignorer le ton sec de la jeune femme. Une fois que les Vroorks l’auront exterminé, lui et son armée, nous prouverons au reste du monde ce que sont capables de faire de vrais chevaliers chrétiens ! Filomena a commis une erreur en doutant de notre valeur mais nous ne l’en blâmons pas. Elle, comme vous, êtes les victimes de ce chien de Konogan et de son misérable cousin !
Alors que Bluenn s’apprêtait à lui répondre vertement, excédée qu’elle était de se sentir reléguée au rang de pauvre donzelle fragile et sans défense, une voix familière se fit entendre :
– L’on parle de moi, dirait-on ! Eh bien comte, vous ne trouvez plus vos mots ? Serait-ce que vous auriez peur de froisser un futur membre de la famille royale ? ironisa Gaël. Ttt, je pourrais vous provoquer en duel pour avoir osé pénétrer dans les appartements de mon épouse sans mon autorisation et avoir proféré de telles méchancetés sur mon compte ! Qu’en pensez-vous, Bluenn ? Dois-je me sentir offensé selon vous ?
Le calme avec lequel le comte de Gweltaz venait de s’adresser à elle alors qu’il connaissait les sentiments qu’elle nourrissait à l’égard du jeune de Boscat lui glaça le sang. Impassible, il les contemplait tous les deux en souriant le plus naturellement du monde. Riwall se redressa difficilement. Chacun de ses gestes semblait lui coûter incroyablement. Pourtant, il n’hésita pas à braver son ennemi.
– Dites-moi où et quand, comte !
– Non ! hurla Bluenn livide. Ne faites pas cela ! C’est du suicide !
– Quelle passion à le défendre, ma dame ! se moqua le comte de Gweltaz. Sous-estimeriez-vous la puissance de Dieu ? Rappelez-vous que c’est Lui qui guidera son bras !
– Blasphémez tant que vous voudrez, monsieur ! rétorqua fièrement Riwall de Boscat. Je n’ai pas peur de vous. Et je vais vous le prouver sur le champ !
– Hou ! J’en tremble de la tête aux pieds ! À moins que ce ne soit vous… Oh ! Mais vous chancelez, dirait-on ? Laissez donc un de mes hommes vous reconduire, jeune avorton ! Vous pourriez vous blesser avant même que j’aie tiré mon épée. Allons, ne protestez pas et partez reprendre des forces. Je m’en voudrais de vous combattre aussi déloyalement. Quelle image aurait de moi ma charmante épouse ?
– Sklaer ! hurla Gaël. Fais-moi le plaisir de ramener ce jeune damoiseau dans sa chambre. Et veille à ne pas le bousculer ! Il est si fragile ! Ah ! Ah ! Je ne voudrais pas qu’il se brise !
Le comte de Boscat lança un regard chargé de haine à Gaël, ce qui n’eut pour d’autre effet que de redoubler son accès d’hilarité. Sans plus lui accorder la moindre attention, le comte referma la porte sur lui. Affolée, Bluenn courut se réfugier derrière une table basse, prête à s’en servir en guise de bouclier au cas où Gaël entendrait la corriger, comme l’Église l’autorisait en de pareilles situations. Elle commençait à connaître suffisamment son époux pour savoir que derrière ce flegme apparent se dissimulait une forte envie de la gifler.
– Vous vous trompez, Bluenn ! Je ne vous frapperai pas, tenta de la rassurer Gaël d’un ton amer. Je pensais que les doux moments que nous avons partagés tous les deux vous auraient davantage renseignée sur les sentiments que je vous porte. Pensez-vous réellement que je sois jaloux de ce gringalet ? J’entends encore la douce musique de vos râles dans mes oreilles, très chère !
– Espèce de… Je vous interdis de me parler de la sorte ! s’emporta Bluenn, rouge de honte.
– Eh bien quoi ? Vous vous montriez moins prude, la nuit dernière ! Ce jeune Boscat vous aurait-il déjà convertie ? Il m’a pourtant semblé que son discours enflammé n’était pas complètement à votre goût. Je me trompe ?
– Oh ! Je vous déteste ! s’écria Bluenn, excédée par le calme de son époux. Vous êtes bien loin d’imaginer la grandeur d’âme de ce chevalier. Il n’était pas en état de vous braver mais cependant, il l’aurait fait sans hésiter. Et vous le savez fort bien ! Ne pouvez-vous le respecter au moins pour cela ?
– Méfiez-vous, Bluenn ! menaça soudain le comte. Je me montre aussi patient que je le peux avec vous. Mais il est des limites que vous franchissez trop aisément. Dois-je vous rappeler que vous êtes ma femme désormais et qu’à ce titre, vous me devez fidélité ?
Soufflée par la justesse de sa remarque, Bluenn sentit son cœur se serrer. Même si elle n’éprouvait rien pour lui, elle devait admettre que le comte venait de faire preuve d’une bonté inattendue à l’égard du jeune de Boscat. Gênée tout à coup de réaliser qu’elle se conduisait de manière ingrate et cruelle, la jeune comtesse fut prise de remords. Derrière un ton dur et tranchant comme de l’acier, Gaël cachait peut-être un réel chagrin. Cette surprenante découverte lui fit perdre ses moyens. Incapable de répliquer, elle le regarda s’approcher d’elle. L’intensité avec laquelle il la fixait n’augurait rien de bon.
– Je devrais vous battre comme plâtre pour avoir osé recevoir ce maudit nabot pour qui vous persistez à vouloir nourrir des sentiments, murmura-t-il d’une voix sourde. Vous dites me détester, Bluenn ? Mais dites-moi ! Qui est le plus détestable d’entre nous ? Moi, qui m’efforce de vous rendre la vie la plus douce possible ou bien vous, qui vous amusez à me rendre fou ? Un soir, câline. Le lendemain, libertine. Pensez-vous réellement que je pourrais tolérer un tel affront ?
– Je suis désolée, Gaël, voulut s’excuser sincèrement la jeune femme.
– Désolée ? grinça le comte. Si seulement c’était vrai. Mais non ! Vous n’éprouvez aucune culpabilité, catin que vous êtes. Vous tremblez de peur, voilà tout ! Mais rassurez-vous. Il n’est aucunement dans mon intérêt de vous rouer de coups. La cérémonie est dans moins d’une heure et je n’entends pas dissuader Filomena d’épouser mon cousin en vous amenant auprès d’elle couverte de bleus. Même si j’en ai grande envie, je ne porterai pas la main sur vous. Pas pour le moment du moins !
– Gaël, ne me jugez pas sur de simples apparences.
– Taisez-vous ! J’en ai assez entendu pour aujourd’hui. Estimez-vous heureuse de vous en tirer à si bon compte ! C’est votre dernière chance, vous entendez ! Si je vous surprends encore à roucouler dans les bras de ce freluquet, je jure que vous et lui irez vivre votre idylle dans l’autre monde. Me suis-je bien fait comprendre ?
– Parfaitement, répondit la jeune femme complètement désemparée.
– Bien ! Et maintenant préparez-vous pour la cérémonie ! J’entends que ma femme brille de tous ses feux en ce jour. Hâtez-vous !
Sans attendre de réponse, Gaël lui tourna les talons et claqua violemment la porte derrière lui, laissant sa jeune épouse plus morte que vive. Elle l’ignorerait toujours, mais tandis qu’il se rendait aux appartements de son cousin, le comte essuya discrètement une larme. Ravagé de chagrin, il se promit dès la cérémonie terminée de faire payer au centuple à sa jeune épouse tout le mal qu’elle venait de lui faire. Peu lui importaient les conséquences. Dès que Filomena serait mariée, il s’assurerait que sa femme n’éprouvât plus jamais la moindre envie de poser les yeux sur un autre que lui. Déjà, ses poings se serraient sous l’emprise de la jalousie. Qu’on lui donnât une seule occasion et il enverrait brûler en enfer ce maudit Riwall de Boscat ! De cela, il en faisait le serment.
OceanofPDF.com